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Dans l’enseignement supérieur, ce sexisme toujours ordinaire…

Un collectif de signataires, professeur·es, scientifiques, membres du personnel administratif et technique et étudiant·es, demande que les établissements d’enseignement supérieurs fassent, dans les faits et non plus seulement dans les discours, de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles une priorité.

Carte blanche - Temps de lecture: 10 min

Nous écrivons cet appel parce que nous sommes alerté·es par des personnes qui vivent des situations intolérables. Qui imaginerait qu’à l’université circulent des vidéos pornographiques truquées, qui mettent en scène une autorité via un montage grossier ? Que dans ce monde en apparence si policé, un professeur émette publiquement le souhait qu’une étudiante, manifestement à son goût, participe au souper de cours à venir ? Qu’une membre du personnel de l’université soit poussée à démissionner de ses fonctions afin de ne plus être confrontée au harcèlement de son supérieur hiérarchique, à défaut que l’institution ait pu donner une réponse satisfaisante à ses plaintes ? Peut-être ces exemples, réellement vécus, vous étonnent-ils. À moins que, cinq ans après #MeToo et bientôt un an après #Balancetonfolklore, vous ayez pris la mesure du problème.

Le sexisme au quotidien

Si tout le monde ou presque aujourd’hui s’accorde à dénoncer les violences sexistes et sexuelles, il reste difficile de s’attaquer à ses fondements : le sexisme ordinaire. On s’insurge aujourd’hui face à une main aux fesses, mais les commentaires déplacés sur une tenue ou sur le physique continuent d’être banalisés. Et qui dit banalisation, dit déni. « Il demande si vous avez vos règles ? Mais c’est pour rigoler ! ». « Il vous dit que vous êtes jolie dans votre robe et que ça met vos formes en valeur ? Mais ce sont des compliments, vous devriez être contente ! ». « Il vous demande si vous êtes célibataire ? C’est plutôt flatteur, non ? ». Sauf que ces remarques en apparence anodines constituent bel et bien du harcèlement sexiste et sexuel, et ont un impact considérable sur la santé mentale des personnes concernées, en grande majorité des femmes (avec des effets tels que l’anxiété, la dépression, l’abandon des études, etc.). À l’université comme sur d’autres lieux d’étude et de travail, le problème se pose à de nombreux niveaux : parce que les victimes elles-mêmes ou témoins ont parfois intériorisé cette banalisation ou ont peur des représailles si elles parlent ; parce que les personnes « de confiance » censées recueillir les plaintes ne bénéficient pas suffisamment de ressources ; parce que la portée de ces propos pourtant destructeurs est encore trop souvent minimisée, par ceux qui disent y voir chez les femmes concernées une fragilité excessive, voire un manque de sens de l’humour. Cinq ans après #MeToo, le harcèlement sexuel reste la faute de la victime.

Renforcer le cadre légal

L’ambivalence du cadre légal n’aide pas : la principale législation qui protège contre le harcèlement moral et sexuel au travail, la loi « bien-être » du 4 août 1996, n’est pas parfaitement alignée sur la directive européenne 2006/54 du 5 juillet 2006 (relative à la mise en œuvre du principe de l’égalité des chances et de l’égalité de traitement entre hommes et femmes en matière d’emploi et de travail), et la loi « genre » du 10 mai 2007 recoupe en partie la loi de 1996, en assimilant le harcèlement sexuel à une forme de discrimination. Ce cadre présente encore certaines lacunes : pour mieux protéger les victimes de harcèlement, le Code droits des femmes élaboré par l’ASBL Fem&L.A.W. recommande notamment que la protection des employé·es harcelé·es ne soit plus conditionnée à l’introduction préalable d’une demande formelle d’intervention psychosociale en interne. D’autant plus que les conseiller·es en prévention sont, comme les personnes de confiance, peu formé·es sur ces questions.

Dans le secteur de l’enseignement supérieur plus spécifiquement, des recommandations ont également vu le jour. Ainsi, en mai 2021, l’ARES (Académie de recherche et d’enseignement supérieur) adoptait un avis sur les « Mesures de lutte contre la violence et le harcèlement dans l’enseignement supérieur », proposant notamment que le décret « Paysage » de 2013 fasse figurer la lutte contre le harcèlement et les violences parmi les buts de l’enseignement supérieur, que cet objectif figure dans le règlement des études et des examens, et que certaines garanties entourent le suivi des signalements et des plaintes. En septembre 2021, la Fédération Wallonie-Bruxelles publiait une circulaire relative à la « Prévention et lutte contre le harcèlement et les violences sexuelles au sein des établissements d’enseignement supérieur et de promotion sociale » pour rappeler aux établissements et pouvoirs organisateurs leurs missions et le cadre légal dans ce contexte, ainsi que les services d’aide à disposition des victimes et des auteurs dans la Communauté française. Plus récemment encore, le 13 octobre dernier, le parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a adopté une résolution visant à prévenir et lutter contre le harcèlement des étudiantes et des étudiants dans les établissements d’enseignement supérieur de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

De la parole aux actes

Il faut aller plus loin. Le harcèlement sexuel est une grave atteinte à la dignité des personnes qui le subissent et à leurs droits fondamentaux. Nous, professeur·es, scientifiques, membres du personnel administratif et technique et étudiant·es, demandons que les établissements d’enseignement supérieur fassent, dans les faits et non plus seulement dans les discours, de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles une priorité. L’ensemble de la communauté universitaire (et non seulement les personnes « de confiance » désignées au sein des institutions et les autorités) devrait suivre une formation sur le continuum des violences et la place qu’y occupe le sexisme ordinaire. L’accompagnement des victimes devrait inclure une protection de celles-ci, ainsi que des témoins, contre toute forme de représailles ou d’intimidation. Enfin, les établissements d’enseignement supérieur devraient interagir dans ce cadre avec les instances indépendantes en charge de la lutte contre les discriminations que sont UNIA et l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, notamment dans le cadre d’éventuelles procédures disciplinaires qui pourraient être prises à l’égard de membres du personnel concerné·es.

Il est temps de sortir du déni : pour que les violences sexistes et sexuelles cessent d’être un autre « Don’t Look Up ».

(*) Françoise Tulkens, professeure émérite UCLouvain et ancienne vice-présidente de la Cour européenne des droits de l’homme Vanessa De Greef, professeure ULB et vice-présidente de la Ligue des droits humains OIivier De Schutter, professeur UCLouvain Bruno Humbeeck, chargé de recherche UMONS Petra Meier, professeure Universiteit Antwerpen Laurence Rosier, professeure ULB et conseillère à la politique de genre Liste des signataires : Aguirre Sara, chercheuse (ULB) ; Bajomée Danielle, professeure honoraire (ULiège) ; Baum-Botbol Mylène, professeure (UCLouvain) ; Beernaert Marie-Aude, professeure ordinaire (UCLouvain) ; Bernard Diane, professeure (USL-B) ; Bert Catherine, chargée de cours (HE Vinci) et collaboratrice scientifique (UNamur) ; Bocquier Philippe, professeur ordinaire et président de l’école PSAD (UCLouvain) ; Bomans Sébastien, doctorant (ULiège) ; Bourgeois Catherine, anthropologue, GRAP-StrigeS-Americas (ULB) ; Bragard Véronique, professeure (UCLouvain) ; Bribosia Emmanuelle, professeure ordinaire (ULB) ; Burnet Régis, professeur (UCLouvain) ; Caeymaex Florence, Chercheuse F.R.S.-FNRS (ULiège) ; Carels Marie-Louise, chercheuse en sciences de l’éducation (ULiège) ; Caroline Closon, professeure (ULB) ; Casini Annalisa, chargée de cours (UCLouvain) et Co-Présidente de Sophia asbl, réseau belge des études de genre ; Charlier Sophie, collaboratrice scientifique à DVLP (UCLouvain) ; Claes Tinne, chercheuse post-doctorante (KULeuven) ; Cormann Grégory, chargé de cours (ULiège) ; Corps scientifique de l’UCLouvain ; Damay Ludivine, chargée de cours (ULB) ; De Cock Barbara, professeure (UCLouvain) ; de Stexhe Yannicke, doctorante et assistante (UCLouvain) ; Degavre Florence, professeure (UCLouvain) ; Delguste Catherine, Agrégée de faculté (ULiège) ; Deligne Chloé, Chercheuse F.R.S.-FNRS (ULB) ; Derave Charly, assistant-doctorant (ULB) ; Derinoz Sabrina, doctorant (ULB) ; Detandt Sandrine, professeure (ULB) ; Devresse Marie-Sophie, professeure de criminologie (UCLouvain) ; Dufour Valérie, maître de recherche F.R.S.-FNRS (ULB) ; Dumortier Els, professeure Faculté Droit et Criminologie (Vrije Universiteit Brussel) ; Durand Véronique, collaboratrice scientifique (ULB) ; Engel Vincent, professeur (UCLouvain) ; Englebert Vincent, professeur (UNamur) ; Ester Lucia Rizzi, professeure (UCLouvain) ; Evrard Noémie, doctorante ISPOLE (UCLouvain) ; Ferreras Isabelle, Maître de recherches F.R.S.-FNRS et professeure (UCLouvain) ; Fierens Jacques, professeur émérite (UNamur) ; Flas Jérôme, doctorant (ULiège) ; Frogneux Nathalie, professeure, Institut supérieur de Philosophie (UCLouvain) ; Gavray Claire, professeure émérite (ULiège) ; Gevers Michel, professeur émérite (UCLouvain) ; Glorie Caroline, collaboratrice scientifique (ULiège) ; Goyens Michèle, professeure (KULeuven) ; Grandjean Nathalie, chargée de Recherches F.R.S. FNRS (USL-B) ; Gravet Catherine, professeure ; Gutwirth Serge, professeur (Vrije Universiteit Brussel) ; Hagelstein Maud, maître de recherches F.R.S-FNRS (ULiege) ; Hambye Philippe, professeur (UCLouvain) ; Harmel Chloé, assistante (UCLouvain) et membre de l’association Fem&Law ; Henneaux David, co-responsable Groupe de travail Genre+ du CORSCI (UCLouvain) ; Husson Jean-François, maître de conférences invité (UCLouvain) ; Jacquot Sophie, professeure de science politique (USL-B) ; Kill Marie, aspirante F.R.S-FNRS (ULiège) ; Klein Olivier, professeur ordinaire (ULB) ; Lagerwall Anne, professeure (ULB) ; Laura Bertora, personne de contact genre (USL-B) ; Laurent Pierre-Joseph, professeur (UCLouvain) ; Lebec Valérie, vice-présidente du Corps technique et administratif (UCLouvain) ; Leloup Jean-Christophe, professeur (ULB) et président du Comité Femmes & Sciences ; Léonard Angélique, professeure ordinaire (ULiège) et ancienne présidente du Comité Femmes & Sciences ; Lobet Claire, professeure ordinaire émérite et vice-rectrice honoraire (UNamur) ; Maeder Costantino, professeur ordinaire (UCLouvain) ; Marques-Pereira Bérengère, professeure invitée (ULB) ; Marquet Jacques, professeur ordinaire (UCLouvain) ; Martinus Claire, chargée de cours (UMONS) ; Mélan Emmanuelle, chargée de projets (UCLouvain) ; Meunier Deborah, chargée de cours (ULiège) ; Michiels Gloria, PhD Candidate LAAP (UCLouvain) ; Mikolajczak Moïra, professeure en sciences psychologiques (UCLouvain) ; Modera Astrid, assistante et doctorante (UNamur) ; Moreno Maria, référente à l’ARES ; Newman Anneke, postdoctorante (ULB) ; Ouali Nouria, professeure (ULB) ; Pagnoulle Christine, chargée de cours honoraire (ULiège) ; Paternotte David, chargé de cours en sociologie (ULB) ; Paulis Chris, docteur et agrégée (ULiège) ; Pezeril Charlotte, chercheuse (ULB) ; Piette Valérie, professeure (ULB) ; Pigeon Eva, co-présidente de l’Assemblée Générale des étudiant·es (UCLouvain) ; Rassel Laurence, professeure et Directrice (ERG) ; Rees Alice, assistante (UCLouvain) ; Renaud Fara, Maître de conférences invitée à l’IRMP (UCLouvain) ; Rigaux Natalie, professeure (UNamur) ; Ringelheim Julie, chercheure qualifiée F.R.S.-FNRS et professeure (UCLouvain) ; Roberti-Lintermans Margaux, co-responsable Groupe de travail Genre+ du CORSCI (UCLouvain) ; Roland Hubert, directeur de recherches F.R.S.-FNRS et professeur extraordinaire (UCLouvain) ; Romainville Céline, professeure (UCLouvain) ; Roskam Isabelle, professeure spécialisée en psychologie du développement et en psychologie du genre (UCLouvain) ; Roukens Anne, professeure (UNamur) ; Sábado Novau Marta, professeure (UCLouvain) ; Schaut Christine, chargée de cours (ULB) ; Schwartz Cédric, membre du corps scientifique (ULiège) ; Sepulchre Sarah, professeure (UCLouvain) ; Servais Olivier, professeur (UCLouvain) ; Smeesters Aline, Chercheuse qualifiée F.R.S.-FNRS (UCLouvain) ; Stinglhamber Florence, professeure ordinaire et conseillère du recteur pour la politique des ressources humaines (UCLouvain) ; Talavera Cecilia, doctorante en criminologie (ULB) et membre de STRIGES ; ThéOK ? Consent ASBL ; Thirion Benoit, président du Corps technique et administratif (UCLouvain) ; Tirmarche Anne-Sophie, chargée de mission genre et diversité (UCLouvain) ; Tubeuf Sandy, professeure en Economie de la Santé, présidente de la commission doctorale de proximité Santé Publique, Santé Société (UCLouvain) ; Van der Linden Tim, Maître de recherches F.R.S.-FNRS et professeur (UCLouvain) ; Van Haeperen Françoise, professeure ordinaire (UCLouvain) ; Van Hemelryck Tania, professeure extraordinaire et conseillère pour la politique de genre (UCLouvain) ; Van Raemdonck Dan, professeur à l’ULB et à la VUB ; Van Ypersele Jean-Pascal, professeur ordinaire (UCLouvain) et académicien ; Vanden Berghe Chloé, doctorante (ULB) ; Vanparys Line, doctorante (UCLouvain) ; Vielle Pascale, professeure (UCLouvain) ; Vincent Laurence, référente à l’ARES ; Vyt Charlotte, doctorante (UNamur) ; Wagener Martin, professeur (UCLouvain) ; Walschot Maureen, assistante à l’enseignement et chercheuse (UCLouvain) ; Warland Geneviève, professeure invitée (UCLouvain) ; Wattier Stéphanie, professeure (UNamur) ; Welsch Marie, vice-présidente du Comité Femmes & Sciences ; Willems Geoffrey, professeur de droit de la personne et de la famille (UCLouvain) ; Yépez Del Castillo Isabelle, professeure ordinaire émérite (UCLouvain) ; Yzerbyt Vincent, professeur de psychologie sociale (UCLouvain) ; Zitouni Benedikte, professeure (USL-B)

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13 Commentaires

  • Posté par D L, jeudi 10 février 2022, 23:07

    Qu'il y ait des comportements à réprimer, nul n'en doute. Par contre, les signataires de cette lettre ne réalisent pas le monde puritain qu'ils nous préparent. Une secte n'agirait pas autrement.

  • Posté par Panier Christiane, jeudi 10 février 2022, 15:44

    "Quand le doigt montre le sexisme, des commentateurs regardent le point médian" (inspiré du célèbre "Quand le doigt montre la lune, l'imbécile regarde le doigt", proverbe chinois)

  • Posté par Chalet Alain, dimanche 13 février 2022, 12:55

    Panier Christiane, le doigt n'est pas dans la lune, mais le point médian est le vilain gros nez rouge vif au milieu de l'horrible visage des détraqués qui veulent nous imposer leur égalitarisme dogmatique, simpliste et absurde.

  • Posté par Staquet Jean-Marie, jeudi 10 février 2022, 17:46

    La parenthèse était inutile. Les "mâles" ne sont pas si bêtes que ça. Il y a même beaucoup de "mâles" qui inventent des terminaux informatiques vous permettant d'écrire vos commentaires. Certains même concurrent à produire de l'électricité et à ramasser vos sacs poubelles.

  • Posté par collin liliane, jeudi 10 février 2022, 0:21

    Même si cette manière de rédiger de manière politiquement correcte est insupportable, on ne peut que se réjouir qu'enfin le problème du harcèlement soit mis en évidence. Marre des "patrons" qui usent de leur pouvoir pour assouvir leurs fantasmes ou des types qui se croient irrésistibles alors qu'ils ne sont que stupides et grossiers. Faudra-t-il que les femmes s'habillent en tchador pour qu'enfin des mâles frustrés cessent de courir après leur boussole hormonale?

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