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Défense européenne: ayons le courage d’être crédibles

L’Europe dispose d’outils nombreux et appréciables qui lui permettraient de mettre en place une stratégie de défense commune, mais la volonté politique de les utiliser fait largement défaut.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

Allons droit au but : l’Europe « unie » doit-elle continuer à dépendre militairement du grand Allié américain – donc de ses priorités stratégiques et de ses intérêts commerciaux – pour assurer sa sécurité collective et sa stabilité territoriale ? Pourquoi l’Europe mise-t-elle si peu et finalement si mal sur son autonomie stratégique ? La mise en œuvre d’une défense européenne digne de ce nom – dont on parle et reparle depuis si longtemps… sans vraiment y croire – va-t-elle demeurer un vœu pieux ?

Pourtant, force est de reconnaître que pour contribuer à la résolution durable des conflits et à la construction d’un ordre mondial fondé sur une paix juste et le droit international, nous avons besoin d’une Europe forte et engagée dans une approche multilatérale. L’incertitude mondiale générée par les guerres menées en Afghanistan, en Irak, en Syrie ou encore en Libye le montre à plus d’un titre.

Le besoin existe… mais l’actualité n’en finit pas de montrer les insuffisances de la coopération européenne en matière de défense (comme sur d’autres questions, du reste, qu’on pense au fiasco de la COP26) et l’extrême difficulté pour l’Europe de peser sur la scène internationale. Ce manque de crédibilité est lourd de conséquences. Les faits sont têtus et devraient, à tout le moins, nous interpeller : la présente crise russo-ukrainienne ne cesse, dans ses développements successifs et malgré certaines initiatives, de mettre en évidence l’incapacité européenne à s’exprimer d’une seule et même voix.

En finir avec la passivité européenne

L’urgence et les enjeux sont là. Ils appellent, de notre part, une position claire et sans ambiguïté : définir une stratégie européenne ; améliorer l’efficience des dépenses de défense ; constituer, au sein de l’Otan, un pilier européen pour faire retentir la voix de l’Europe ; s’autonomiser face aux choix et aux intérêts du grand Allié. Très concrètement, dans un contexte international de multiplication et de diversification des menaces (la désinformation massive, les manipulations électorales, l’espionnage économique, les cyberattaques, l’achat d’infrastructures stratégiques, le terrorisme dans ses différentes dimensions…), l’Europe ne peut rester passive.

Comme le pointe sans détour Jo Coelmont, ancien représentant de la Belgique auprès du Comité militaire de l’Union européenne (1) , la défense devrait faire partie de l’ADN de l’UE… Devrait ! Car ce n’est pas le cas au regard des traités. Cela dit, la nécessité d’une défense commune a été actée dès les premières années de la construction européenne, ce dont témoigne le projet de Communauté européenne de défense. De même, l’idée suivant laquelle la défense européenne ne peut se concevoir que dans le cadre strictement otanien doit être revue parce que l’Europe n’est plus, tant s’en faut et depuis longtemps, une priorité pour les États-Unis.

Des outils et une boussole

Il n’empêche, l’Europe s’est, au fil du temps, dotée d’instruments permettant d’améliorer son autonomie stratégique : Politique de sécurité et de défense commune, haut représentant pour les Affaires étrangères et la politique de Sécurité, Capacité civile de planification et de conduite, Comité militaire et État-major militaire, Agence européenne de défense, Initiative européenne d’intervention, Fonds européen de défense. Incontestablement, les outils sont disponibles !

Mieux, l’Europe dispose désormais d’un premier « Livre blanc » présenté à Brest ces 12 et 13 janvier par le haut représentant Josep Borrell, sous la forme d’une « Boussole stratégique » définissant une stratégie globale en matière de sécurité et de défense à l’horizon 2030. Articulée autour de quatre volets – que sont la gestion de crise, la résilience, le développement capacitaire et les partenariats –, cette boussole, dont l’adoption est annoncée pour mars prochain, entend constituer une avancée majeure à condition de fixer des priorités et d’avancer des mesures aussi concrètes qu’équilibrées.

Où en est la volonté politique ?

L’Europe dispose donc d’outils nombreux et appréciables, mais la volonté politique de les utiliser fait largement défaut. Pourquoi un tel manque d’engagement, de vision et d’audace ? Pourquoi les Européens continuent-ils d’acheter du matériel américain, alors qu’ils pourraient privilégier la cohérence européenne ?

À cet égard, soyons précis : il n’est pas question de dépenser plus, mais de dépenser mieux. Le montant cumulé des budgets de défense des États européens atteignait 356 milliards $ en 2019 (250 milliards $ pour la seule UE), et cette somme a très significativement augmenté depuis. Elle reste toutefois très mal utilisée. L’Europe manque de cohésion et donc d’efficience, surtout dans ses achats. Unie, elle serait la deuxième puissance militaire mondiale – ex aequo avec la Chine, tant par les effectifs (les militaires européens d’active sont 1,5 million) que par le budget.

Se lever ou courber l’échine ?

Si les États européens ne mènent pas une politique européenne de défense en bonne et due forme, comment les autres pays – partenaires ou non – pourraient-ils prendre l’Europe au sérieux ; lui faire confiance ? Impossible de le nier : la crédibilité sur le plan politique et militaire n’est pas un droit, c’est un fait. Cela se construit. Cela se conquiert.

Dès lors, n’hésitons pas à dire que l’Europe doit se lever maintenant et cesser de courber l’échine. Son avenir, notre avenir en dépend, et sans doute aussi celui du monde libre…

(1) Jo Coelmont, « Seven steps to European Defence, Transatlantic Equilibrium and Global Europe », Egmont Institute, 2021.

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