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Biden fait-il mieux que Trump à sa frontière Sud?

Malgré quelques aménagements dans la politique d’accueil des migrants, rien n’a vraiment changé depuis l’investiture de Joe Biden. La pandémie a même servi de prétexte pour de nombreux refoulements.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

Le président Biden fait-il mieux que son prédécesseur Trump à la frontière des États-Unis avec le Mexique ? Pour les centaines de milliers de Centro-Américains qui fuient chaque année le Salvador, le Honduras, le Guatemala et depuis peu le Nicaragua, la question vaut son pesant d’or. Ils n’ont d’ailleurs pas attendu de connaître la réponse – qu’ils ont supposée positive, en raison des promesses électorales du candidat démocrate de rompre avec les politiques anti-migrants – pour tenter la grande traversée. Celle, longue et périlleuse, des territoires et des frontières qui les séparent du « rêve » nord-américain. Le périple s’opère par « caravanes » de milliers de marcheurs, plus ou moins entravées par la garde nationale mexicaine, ou individuellement, sous l’emprise hors de prix de « passeurs » et à la merci des racketteurs.

Le bilan migratoire des douze premiers mois de présidence de Joe Biden a explosé tous les records enregistrés ces dernières décennies à la frontière Sud des États-Unis : plus de deux millions de migrants – majoritairement centro-américains, mais aussi haïtiens, sud-américains, africains et asiatiques… – y auraient été appréhendés. Trois à quatre fois plus que la moyenne des huit années précédentes ! En cause certes les engagements de Biden à une gestion plus humaine des migrations, mais surtout l’exacerbation des raisons de fuir. À savoir, pour les quatre États de non-droit du Nord de l’Amérique centrale, « l’insécurité alimentaire aiguë » qui concerne, pandémie et dérèglement climatique aidant, plus d’une personne sur cinq, et s’ajoute à la criminalité ambiante, aux discriminations sociales et à la répression politique.

Pour autant, les politiques migratoires états-uniennes ont-elles réellement évolué depuis l’investiture présidentielle de début 2021 ? Oui et non. Oui, en cela que les mesures d’expulsion massive – de « déportation », comme on les appelle en Amérique centrale – des sans-papiers qui vivent aux États-Unis ont chuté dans l’ordre des priorités. Oui également, en cela qu’à la frontière, les mailles du filet sont visiblement plus larges qu’auparavant. Les mineurs non accompagnés, les familles avec enfants en bas âge et autres profils vulnérables n’y sont plus systématiquement enfermés ou refoulés. Ni non plus, semble-t-il, les bénéficiaires aléatoires de l’actuelle saturation des zones de tri.

Non par contre, Biden n’est pas parvenu à transformer les politiques migratoires, si l’on évalue les pratiques en cours à l’aune des dispositifs trumpiens auxquels il a voulu mettre fin dès le début de son mandat. L’absence d’une majorité au Congrès pour valider ses réformes – dont la régularisation en huit ans de 11 millions de résidents « clandestins » – donne une première explication. Et l’effondrement de sa popularité concomitante à « l’appel d’air » et au « chaos humanitaire » frontalier, consécutifs à son entrée en fonction, une seconde. Résultat, l’administration démocrate multiplie désormais les exhortations aux Centro-Américains à « rester chez eux » et annonce le financement de programmes de « prospérité » en Amérique centrale. Programmes qui, par le passé, ont consolidé la structure agroexportatrice, prédatrice et inégalitaire de l’économie de la région.

Des dizaines de milliers de migrants en attente

À la frontière, Biden s’appuie opportunément (ou contraint par la justice « républicaine ») sur les deux outils utilisés par le président précédent pour expulser autant que faire se peut. Le premier de ces outils, le « Title 42 », une vieille règle de santé publique ressortie pour la pandémie, autorise à refouler sur-le-champ toute personne originaire d’un pays où sévit une maladie contagieuse. Trump en a abusé. Biden aussi : plus d’un million d’expulsions depuis son entrée en fonction. Le deuxième, le programme d’asile « Remain in Mexico », œuvre de Donald Trump, permet de renvoyer les migrants du côté mexicain, dans des campements de fortune exposés aux agressions, le temps d’examiner leur demande de protection. Le Républicain l’a systématisé (et même étendu plus au Sud, en externalisant la frontière états-unienne en Amérique centrale). Le Démocrate l’a d’abord condamné, avant d’être amené à l’appliquer dans une version un rien remaniée.

On en est là. Avec des dizaines de milliers de migrants en stand-by à tous les étages : en détention, en rétention, dispersés ou rejetés d’un côté ou de l’autre des frontières Nord et Sud du Mexique. Celles et ceux qui réussissent néanmoins à passer – 10 à 25 % des populations nationales centro-américaines vivent aux États-Unis – font tourner l’économie états-unienne, souvent dans ces jobs dont les autres ne veulent pas. Des jobs qui rapportent six à dix fois plus qu’un même travail en Amérique centrale, et permettent d’aider les familles restées au pays, à hauteur d’un huitième à un quart du PIB de la contrée d’origine.

Bref, en dépit de l’alternance présidentielle, deux réalités criantes continuent à prévaloir entre les États-Unis et leur arrière-cour tropicale. D’une part, l’absence de démocratisation des sociétés centro-américaines – et l’insécurité physique, sociale, environnementale ou politique qui en résulte – comme ressort premier de la nécessité de fuir la région. D’autre part, les conditions de la migration elle-même – entre politiques migratoires inhumaines et criminalité endémique – comme atteinte systémique à l’intégrité des personnes et au droit à la mobilité.

 

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1 Commentaire

  • Posté par Julien Charles, jeudi 24 février 2022, 8:25

    “Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles. Elles sont devenues folles, parce qu’isolées l’une de l’autre et parce qu’elles vagabondent toutes seules.” G.K. Chesterton

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