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Pour Bruxelles, ville vivable!

Un collectif d’architectes, de naturalistes, de défenseurs du droit au logement et de spécialistes du sans-abrisme soulignent l’importance de rendre à la capitale des espaces verts et d’y déployer une politique de logement orientée vers le bien-être de ses habitants.

Carte blanche - Temps de lecture: 6 min

Dans un monde sur le point de se défaire, aux déséquilibres climatiques à contenir d’urgence, et où l’extinction des espèces nous menace directement, les scientifiques tirent l’alarme de toutes leurs forces et les jeunes sont dans la rue pour demander un futur avec avenir. Petit îlot dans ce monde, Bruxelles s’artificialise sans cesse davantage. Entre 2003 et 2016, la Région a perdu 15 % de ses espaces verts et menace d’en perdre une plus grande proportion encore, au nom de la construction de logements. Et pourtant, en même temps, plus de 5.000 personnes vivent à la rue, un nombre croissant depuis dix ans, et 51.000 ménages attendent un logement social, un nombre croissant également. Cherchez l’erreur.

De toute évidence, la construction de logements ne vise pas à rencontrer les besoins des plus démunis. Elle est largement orientée vers la spéculation immobilière, au détriment des gens, et de la nature. Continuer dans cette direction constitue une erreur monumentale. Heureusement, cette crise n’est pas inéluctable. Rien ne nous condamne à détruire notre patrimoine naturel, tout en maintenant des milliers de Bruxellois dans des conditions de vie indignes. Un autre avenir est possible pour notre ville : une ville résiliente, ouverte, riche en cultures et en biodiversité, forte de ses diversités et de ses espaces, où la possibilité d’habiter est donnée à chacun, quelle que soit sa condition, où l’on travaille ensemble à réduire les inégalités et les destructions de la nature… Une ville qui tendrait vers un bilan carbone négatif et un bilan social positif.

Passer de l’impasse actuelle à une ville vivable

Nous devons nous réconcilier avec les forces de vie et d’habitabilité, et cesser de les détruire : les sols vivants, les eaux de pluie, les zones humides, les friches naturelles, leur faune et leur flore, les arbres et l’ombre qu’ils fournissent, les herbes folles, les fleurs et les insectes, tous ces alliés qui nous aident à traverser la crise climatique, crise qui frappe déjà. Non seulement nous devons cesser de les détruire mais nous devons imaginer les moyens de les remettre au cœur des politiques urbaines, pour casser les îlots de chaleur et les ghettos d’asphaltisation. En d’autres mots, il nous faut (re)faire de nos bâtiments, de nos places, de nos rues et de nos jardins, des refuges pour tous et toutes, au lieu de continuer à créer des déserts qui bientôt ne nous protégeront de plus de rien du tout.

Cela veut dire que nous devons donc aussi, absolument et avec la même énergie, cesser de détruire les infrastructures publiques et les liens de solidarité qui nous unissent. Il nous faut renouer avec l’attention et le soin que nous nous portons les uns aux autres, encourager les communautés qui se créent dans un quartier, autour d’un parc, au coin d’une rue, ou pour celle d’une jeunesse criblée d’injustices. Bref, il nous faut tisser des liens solides, car dans les moments de chamboulement qui inéluctablement s’approchent, ce sont ces solidarités et ces liens qui rendront notre société plus forte, plus résiliente, en un mot, vivable. Une société capable d’écouter tout le monde, de rassurer, et permettant à chacun de trouver sa place.

Réglementer le marché immobilier

Cette place, dans la ville, c’est aussi, nécessairement, un logement accessible pour tous, dans un environnement sain et solide. Nous devons donc, dès maintenant, encadrer et réglementer le marché immobilier, maîtriser les loyers, transformer, réoccuper les lieux abandonnés ou vacants… Réparer la ville là où elle a été traumatisée, comme dans les quartiers européens, Midi ou Nord, grâce à la rénovation, à l’économie circulaire, au réaménagement, pensés avec les gens et la biodiversité. Du même coup, créer de l’emploi, non-délocalisable, de qualité, et du sens dans la cité. Il y aurait plus de six millions de mètres carrés vides dans notre ville. Le patrimoine immobilier disponible est donc immense, nous devons l’utiliser pour que chacun soit logé dignement. Sortons d’un monde de la construction, et tournons-nous vers des logiques et projets de rénovation, de transformations. Il y a largement assez de bâti vide ou inutilisé dans Bruxelles pour pouvoir répondre à nos besoins, notamment de logement. Pas et plus besoin de construire sur des parcelles vides !

Ce dont nous avons besoin

Bruxelles, ville-monde à l’identité plurielle, métissée, forte de ses multiples cultures et de ses multiples territoires, a en main les atouts pour se forger un destin à la hauteur des enjeux sociaux et écologiques du siècle. Le cap actuel, celui de la spéculation et de l’argent-roi, écrase les gens et la nature. C’est une promesse injuste et morbide. Nous devons remettre les choses à l’endroit, et tenir compte de l’urgence, c’est-à-dire :

– Arrêter de détruire la nature, les friches et renforcer activement la place et la richesse de la biodiversité. Nous voulons un moratoire sur la destruction des sols vivants et une loi de protection stricte de la nature et d’augmentation de l’espace qui lui est laissé.

– Arrêter les projets immobiliers spéculatifs et utiliser le bâti existant pour loger chacun décemment en créant du logement social. Nous voulons un moratoire sur les projets de promotion immobilière et la mise en œuvre effective des mécanismes légaux de réquisition et d’utilisation du bâti vide à des fins sociales.

Renforcer la biodiversité tout en garantissant le droit au logement, c’est nécessaire, et c’est possible.

Rénover au lieu de continuer à s’étendre, c’est tout à fait possible aussi !

Ça commence aujourd’hui.

*Signataires individuels : Carole Aspeslagh, architecte, MSC sustainable Environmental Design ; Jolein Bergers, chercheuse “multispecies urbanism” et ingénieure-architecte ; Gwenaël Breës, auteur de Bruxelles-Midi ; l’urbanisme du sacrifice et des bouts de ficelle » ; Diane Broman, artiste pluridisciplinaire de la scène, grand-parent soucieuse de l’avenir pour les générations futures ; Guy Castadot, ingénieur des Eaux et Forêts ; Maarten Cuypers, ingénieur et enseignant ; Véronique Daems, naturaliste ; Stéphane Damsin, architecte ; Françoise Debatty, enseignante ; Eric De Plaen, juriste ; Olivier De Schutter, professeur UCLouvain, rapporteur spécial des Nations unies sur les droits de l’homme et l’extrême pauvreté ; Vinciane Despret, philosophe, ULiège et ULB ; Manoëlle Doye, biologiste et enseignante ; François Glorie, membre de l’ACQU (Association des Comités de Quartier Ucclois) ; Jean-Baptiste Godinot, fonctionnaire ; Serge Gutwirth, professeur de Droit à la Vrije Universiteit Brussel ; Jan Haerens, architecte ; Gaspard Jedwab, architecte paysagiste ; Hicham Karkouch, architecte paysagiste bruxellois ; Laure Mortiaux, conservatrice-restauratrice d’œuvres d’art ; Irene Nolte, vice-Présidente de la Fédération européenne de Shiatsu ; Bernard Pasau, naturaliste ; Marco Ranieri, administrateur de sociétés ; Barbara Rens, Initiative « Avenue Joseph Chaudron verte et conviviale » ; Pierre Ryckmans, médecin ; Catherine Seigneur, ingénieure et maman ; Olivier Stein, avocat ; Karin Stevens, employée d’une compagnie d’assurances ; Bruno Sulmon, conseiller en mobilité et énergie chez Stratec ; Catherine Toussaint, membre actif du Comité de quartier « Protection et Avenir Avijl » à Uccle et administratrice à l’ACQU ; Guillaume Vanneste, ingénieur architecte, enseignant et chercheur UCLouvain ; Florence Vanden Eede, architecte ; Ward Verbakel, urbaniste, KU Leuven ; Jean Paul Wouters, ingénieur-directeur à Bruxelles Mobilité ; Benedikte Zitouni, sociologue, Université Saint-Louis Bruxelles.

Signataires associatifs : Asbl « Le Comité de la Samaritaine », association œuvrant à l’insertion par le logement ; ATD Quart Monde Belgique ; ATD Vierde Wereld België ; Communa ; Le Café Solidaire ; Rhizomes ASBL ; Bruxelles Nature asbl ; Tuiniersforum des jardiniers ; SOS Kauwberg Uccla Natura ; Comité du Quartier Meunier asbl, Forest ; Protégeons Neerpede ; Marais Wiels Moeras ; QuartierWielsWijk ; collectif des Ami.e.s du Champ des cailles à Watermael-Boitsfort ; CCN Vogelzang CBN ; Extinction Rébellion Belgium ; Extinction Rébellion Auderghem ; Comité de quartier Ninove-Match ; AQABEF ; Association des Quartiers d’Auderghem, Boitsfort, Etangs et Forêt ; Le Jardin Collectif Tour et Taxis ; Natagora Bruxelles ; Sauvons la friche Josaphat.

À lire aussi Bruxelles: quel avenir pour le quartier européen? À lire aussi Faut-il sacrifier le Champ des Cailles au nom d’une loi qui date de 1964?

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4 Commentaires

  • Posté par Julien Charles, lundi 28 février 2022, 9:01

    "Nous devons donc, dès maintenant, encadrer et réglementer le marché immobilier, maîtriser les loyers, transformer, réoccuper les lieux abandonnés ou vacants…" Comptez-vous abolir la propriété privée ?

  • Posté par J.-M. Tameyre, samedi 26 février 2022, 10:10

    "Il nous faut renouer avec l’attention et le soin que nous nous portons les uns aux autres" Faites interdire FB et Tweeter alors ? On se croirait dans un conte de Perrault avec ce blabla de bisounours ! "Réparer la ville là où elle a été traumatisée, comme dans les quartiers européens, Midi ou Nord" SAUF QUE le quartier Nord a été refait il y a 20 ou 30 ans et que, grâce à vos prédécesseurs "inspirés" c'est un désastre ! Vous les désavouez vraiment ? Ou vous voulez vous remplir les poches comme eux ? - En tout cas, à part stigmatiser vos confrères, vous n'apportez AUCUNE solution concrète !

  • Posté par J.-M. Tameyre, samedi 26 février 2022, 10:03

    "51.000 ménages attendent un logement social, un nombre croissant également. Cherchez l’erreur." L'erreur ? Les couples qui divorcent pour un oui ou un non, les juges qui saccagent 10 ans de vie commune en 30 minutes (merci Onckelinx !) et les contribuables qui doivent payer, encore et toujours, les pots cassés !

  • Posté par J.-M. Tameyre, samedi 26 février 2022, 10:00

    L'Allemagne et la France commencent à enquêter sur le financement des Écolos par la Russie. Le but ? Démontrer que le démantèlement du nucléaire a toujours visé à inféoder nos démocraties au gaz russe (ils n'ont que ça). Le rapprochement entre les oukases des uns et des autres est évident pour chacun. Curieusement, je n'entends rien d'une telle enquête en Belgique !?

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