Accueil Guerre en Ukraine

Conflit en Ukraine: «Les intérêts objectifs de la Russie à mener cette guerre sont très difficiles à cerner»

Ekaterina Gloriozova, spécialiste de la Russie, a répondu aux questions des internautes sur les raisons qui ont poussé Poutine à envahir l’Ukraine.

Temps de lecture: 7 min

Qui est vraiment Poutine ? Quelle mouche l’a piqué d’envahir l’Ukraine ? Risque-t-il sa tête si l’affaire tourne mal ? Peut-on poursuivre la Russie pour crimes de guerre  ? Doit-on craindre une troisième guerre mondiale  ? La Russie censure-t-elle les médias russes  ?

Ekaterina Gloriozova, docteure en sciences politiques et sociales de l’ULB, collaboratrice scientifique au CEVIPOL et spécialiste de la Russie a répondu à vos questions.

@Gaston Admettons que la guerre cesse immédiatement, du jour au lendemain et que chacun rentre chez soi. Que risque concrètement la Russie à titre de dommages de guerre ? Qu’adviendra-t-il de Poutine ? Est-ce que les sanctions européennes perdureront après cela ?

Ekaterina Gloriosova. La Cour pénale internationale (CPI) a ouvert une enquête sur la situation en Ukraine, évoquant des « crimes de guerre » et des « crimes contre l’humanité ». Pour rappel, la CPI ne peut pas poursuivre l’État russe pour crime d’agression (attaque d’un État contre un autre) car la Russie n’a pas ratifié le Statut de Rome. Elle peut poursuivre des individus russes qui auraient commis des crimes de guerre mais seulement s’ils sont arrêtés sur le territoire d’un État qui reconnait la compétence de la Cour.

Il est très probable que si la Russie accepte de mettre fin à la guerre, elle demandera le retrait des sanctions en échange.

@JR Poutine comptait avec son intervention établir un gouvernement pro-russe. Là, c’est devenu complètement impossible vu la réaction des Ukrainiens. Quelles sont les possibilités maintenant pour Poutine sachant que la population ne voudra pas se retrouver sous la tutelle de la russie ? Cessation du donbass et autres points d’accès aux ports ?

E. G. Un changement de régime sera effectivement très difficile à mettre en place car la population ukrainienne ne l’acceptera pas.

Les objectifs stratégiques semblent être la prise de Kiev (avec un tiers de l’ensemble des forces déployées se concentrant autour de la capitale) et la conquête de l’Est, avec une possible partition de l’Ukraine. Tout dépendra de l’évolution de la situation et donc du rapport de force que la Russie parviendra à imposer militairement.

@Abasti La guerre terminée l’Ukraine sera en ruine. La Russie financièrement sur les genoux ne sera pas apte à reconstruire. Toute aide extérieure sera, au moins, considérée comme « agressive ». Un peuple sacrifié ?

E. G. C’est évidemment les peuples ukrainiens et russes qui paieront le prix fort pour cette guerre. La Russie est déjà dans une situation économique catastrophique. Certains économistes prédisent une crise plus forte que celle de 1998 et disent que la Russie pourrait mettre des décennies à s’en remettre.

@Baptiste Peut-on craindre une WWIII ou Poutine va-t-il s’en tenir à son plan d’invasion de l’Ukraine sans aller plus loin ?

E. G. Je rappelle qu’une n’y a aucun traité obligeant les pays occidentaux à défendre militairement l’Ukraine. C’est surtout l’Ukraine qui paie et continuera à payer le prix fort.

@Sarah H. Est-il possible pour vous que la menace d’une Ukraine rejoignant l’Otan voir l’Union Européenne justifie à elle seule une intervention armée sur le continent de la part de la Russie ? La guerre me parait un immense tabou qui ne saurait être justifié par cette crainte. Pour moi la guerre froide est terminée depuis longtemps, est il possible que Vladimir Poutin soit dans un autre état d’esprit ? Ou voyez-vous des motivations plus cachées à cette invasion ? Un pouvoir de plus en plus souvent remis en question intérieurement ?

E. G. Les raisons de l’entrée en guerre de la Russie à ce moment précis sont multifactorielles et nous n’avons pas fini de les comprendre. Au-delà des explications en termes psychologiques ou psychiatriques, l’Ukraine pose un problème à Vladimlir Poutine, depuis la révolution orange de 2004 et surtout après la révolution du Maïdan en 2014. La trajectoire politique de l’Ukraine montre en effet qu’une population, très proche historiquement et culturellement des Russes est capable de choisir un cours démocratique et de reverser le pouvoir par la rue. Il y a par ailleurs, chez Poutine une volonté de réparer ce qu’il considère comme une injustice historique, à savoir la séparation de la Russie et de l’Ukraine en deux États distincts. Les intérêts objectifs de la Russie à mener cette guerre sont quant à eux très difficiles à cerner, ce qui donne une impression d’irrationalité de la part de Vladimir et alimente les spéculations sur sa « folie ». Cette guerre n’apporte clairement aucun bénéfice ni en termes de politique extérieure ni du point de vue de la politique interne.

@Marie Au vu des nombreuses manifestations et de l’opposition de la majorité des pays à la guerre entamée par Poutine en Ukraine, doit-on s’attendre à un possible changement de dirigeant ou même de régime en Russie ? Est-ce qu’une démocratisation de la Russie est possible ?

E. G. Pour l’instant, un changement de régime par la voie de la rue semble très difficile car le coût de la contestation devient extrêmement élevé. Les manifestations sont très lourdement réprimées : plus de 7 000 personnes ont été arrêtées pour être sorties dans la rue depuis le début de la guerre. Le système répressif a été fortement renforcé ces dernières années si bien qu’une éventuelle démocratisation nécessiterait sans doute aussi des actions de la part des élites politiques.

@Morico La seule solution ne serait-elle pas de permettre à l Ukraine de rentrer dans l’Europe à condition de ne pas rentrer dans l OTAN et de laisser la Crimee à la Russie et l’autonomie pour le Dombass ?

E. G. Le président ukrainien a demandé lundi à l’UE de mettre en place une procédure spéciale pour permettre à son pays une intégration « sans délais ». La procédure habituelle est longue et difficile (les négociations d’adhésion peuvent prendre des années, et les critères d’adhésion sont nombreux). Qu’une procédure spéciale soit créée ou non, il faudra l’accord de tous les États membres, ce qui complique évidemment les choses. Lors du premier round des négociations entre l’Ukraine et la Russie du 28 février l’Ukraine s’est dit prête à discuter sur un éventuel « statut neutre », ce qui signifierait de renoncer à sa volonté d’intégrer l’OTAN (« discuter » n’étant pas « accepter »). Sur la Crimée et le Donbass, la position ukrainienne ne semble pas avoir changé.

@

Gilles Comment la situation ukrainienne est-elle dépeinte en Russie ? J’entends que certains médias russes ont été forcés de stopper leur programme par les autorités russes, que certains réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Instagram) sot également à l’arrêt en Russie, et que le Kremlin contrôle la communication « officielle » vers les Russes. Mais quelle est-elle ? Quels sont les messages qui passent vers les Russes ?

E. G. La censure médiatique est quasi-totale : la plupart des médias indépendants ont été bloqués en Russie. Les réseaux sociaux ont été fortement ralentis. Les Russes désireux de s’informer à travers des canaux indépendants se forment aux outils techniques de contournement de la censure comme les VPN. Toutefois, les médias indépendants qui restaient Russie, notamment la chaîne de télévision Dojd et la station de radio Écho de Moscou ont été contraints de fermer depuis hier et ne diffusent donc plus du tout. Les médias gouvernementaux quant à eux relayent entièrement les discours officiels des autorités russes et légitiment leurs actions, parlant « d’opération spéciale » destinée à maintenir la paix.

@Julien Que suggère-t-on par un état neutre et la demilitarisation de l’Ukraine ? Ne plus avoir d’armée alors que le pays est attaqué est un non-sens total, les Russes veulent-ils négocier ou imposer leurs idées ?

E. G.  : un « État neutre » signifierait sans doute que l’Ukraine renonce à adhérer à toute alliance militaire. Une démilitarisation reviendrait effectivement pour l’Ukraine à baisser les armes et donc de capituler. Lors du premier round de négociations le 28 février la délégation russe avait exigé une capitulation comme préalable à toute autre discussion, ce que l’Ukraine refuse évidemment, alors qu’elle se dit prête à discuter d’un éventuel statut neutre (« discuter » ne voulant pas dire « accepter »).

À lire aussi Ukraine: «L’Otan n’est pas en guerre contre la Russie. C’est la guerre de Poutine!»

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info

0 Commentaire

Sur le même sujet

Aussi en Guerre en Ukraine

Voir plus d'articles

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une