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«Nous, Ukrainiens, attendons de l’Allemagne qu’elle prenne le leadership!»

Le ministre ukrainien des Affaires étrangères adresse une lettre ouverte au gouvernement allemand pour l’interpeller sévèrement sur sa position modérée vis-à-vis de la Russie.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

Mardi, une petite fille de six ans, prénommée Tanya, est morte de déshydratation dans la ville assiégée de Marioupol. À cet âge, elle avait encore toute la vie devant elle. Malheureusement, elle est tout simplement morte de ne pas avoir pu boire. En effet, l’envahisseur russe a privé la ville dans laquelle elle vivait de nourriture, d’eau, de chauffage et d’électricité pendant huit jours, et n’a pas laissé entrer l’aide humanitaire en provenance du reste de l’Ukraine. Pourquoi la vie de cette petite Ukrainienne a-t-elle dû être ainsi sacrifiée, tout comme celle d’au moins 38 autres enfants, tués par les Russes ? Quel fléau diabolique s’est abattu sur notre planète pour que de telles atrocités puissent être commises ?

Voilà déjà près de deux semaines que la guerre d’agression menée par la Russie à l’encontre de l’Ukraine a débuté. Les troupes russes continuent de perpétrer des crimes de guerre barbares et des crimes contre l’humanité à une échelle que l’Europe n’avait pas connue depuis la Seconde Guerre mondiale. Les Russes bombardent des zones résidentielles avec des bombes aériennes de 500 kilogrammes, tirent des missiles de croisière sur des infrastructures civiles critiques et empêchent l’évacuation des populations. À cause de ces bombardements, les Ukrainiens vivent terrés dans leurs caves.

Je suppose que ce que vous voyez et lisez concernant la guerre en Ukraine vous terrifie. Mais nous vous avions prévenus que cela se produirait. Quand nous vous avons demandé des armes, nous avons reçu pour seule réponse de beaux discours sur la « responsabilité historique » qui, pour une raison ou une autre, s’étendait aux Russes, mais pas aux Ukrainiens. Nous vous avons demandé de ne pas construire le gazoduc Nord Stream 2. Mais vous avez argué qu’il s’agissait d’un projet strictement « commercial ».

Fallait-il vraiment attendre ?

Nous vous avions prévenus que Poutine était un véritable fléau, d’une ampleur que le monde n’avait pas connue depuis 80 ans. Nous vous avons demandé de ne pas répéter les erreurs du passé et d’éviter qu’une catastrophe ne se produise. Vous ne nous avez pas crus et vous avez insisté sur l’importance de dialoguer avec Poutine. Vous pensiez qu’il pouvait nous mentir à nous, Ukrainiens, mais pas aux Allemands.

Désormais, vous admettez enfin vous être fourvoyés. À présent, vous nous livrez des armes, vous mettez un terme au projet de gazoduc russe et vous soutenez les premières sanctions véritablement sérieuses prises à l’encontre de la Russie. Pourquoi n’avez-vous pas agi de la sorte quand on vous l’a demandé ? Fallait-il vraiment attendre que des enfants ukrainiens meurent de déshydratation et sous les bombardements aériens ?

À quoi rime la politique menée par l’Allemagne ? Où est son sens, sa logique, son réalisme, son pragmatisme ? Faut-il que les yeux d’un Ukrainien se ferment pour toujours pour qu’un Allemand ouvre enfin les siens ?

Chaque heure compte

Je vous en conjure : ouvrez les yeux ! Évidemment, Hitler a été un fléau d’une ampleur unique. Mais depuis les années 40, l’Ukraine et l’Europe n’avaient pas connu un tel degré de haine, de destruction et de tristesse que ce que prépare Poutine actuellement. Mieux que n’importe quel autre pays, l’Allemagne devrait savoir que dans une telle situation, chaque heure de tergiversation et de doute coûte une vie et augmente l’ampleur de la catastrophe. L’Ukraine a besoin d’aide. Donnez-nous davantage d’armes pour que nous puissions nous défendre. Aidez-nous à protéger notre espace aérien. Aidez-nous à obtenir des avions de combat. Donnez-nous des armes antichars, anti-aériennes et anti-missiles plus puissantes. Imposez des sanctions encore plus sévères à la Russie, y compris le renoncement aux sources d’énergie russes, la déconnexion de la Sberbank du système de paiement SWIFT, le gel des comptes correspondants des banques et des entreprises russes, et l’interdiction pour les navires russes de pénétrer dans les ports européens.

L’Ukraine a besoin que ses partenaires exercent une pression publique constante sur la Russie, notamment qu’ils exigent des Russes qu’ils mettent fin aux crimes de guerre et autorisent des couloirs humanitaires pour porter secours aux civils. Aujourd’hui, l’Europe se doit de prendre des décisions historiques. Ces décisions sont dans l’intérêt de l’Ukraine, mais aussi dans l’intérêt de l’Europe, qui n’a pas besoin d’une guerre, mais dont la sécurité et la prospérité réclament une Ukraine européenne.

Nous sommes reconnaissants des décisions déjà prises ces deux semaines. Nous constatons que l’Allemagne a changé d’approche. L’Allemagne a pris tout un ensemble de mesures difficiles, qui ont malheureusement trop tardé. Mais Poutine ne renonce pas. En Ukraine, des hommes, des femmes et des enfants innocents continuent de mourir. Il faut prendre davantage de décisions. Et surtout, ces décisions doivent être proactives : elles doivent être prises immédiatement. Écoutez enfin ce que l’Ukraine a à vous dire et agissez avant que nous soyons tous morts et tant que Poutine peut encore être arrêté ! Nous devons arrêter ce barbare avant qu’il ne détruise toute l’Europe.

Ne pas endosser une nouvelle dette historique

En tant que ministre des Affaires étrangères d’un État qui lutte pour sa survie, je ne peux plus me contenter d’écouter l’Allemagne déclarer qu’elle a besoin de davantage de temps pour prendre des décisions sur les livraisons d’armes, qu’elle est sceptique concernant l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne et qu’elle est réticente quant à la mise en place des instruments de sanctions les plus puissants à l’encontre de la Russie. Vous avez peut-être l’impression d’avoir accompli un exploit en prenant déjà un ensemble de décisions importantes. Mais en fait, vous n’en avez pas pris assez et, pendant ce temps, des gens continuent de mourir en Ukraine européenne. L’heure est venue : soit l’Allemagne devient une nation leader en soutenant l’Ukraine et en luttant contre le fléau russe, soit elle endosse une nouvelle dette historique pour les vies perdues et les villes détruites.

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