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Nous devons rester fermes, résolus et vigilants face au sort qui sera réservé à Marina Ovsyannikova

Des personnalités cosignent une lettre de soutien (initiée par le philosophe Daniel Salvatore Schiffer) à la journaliste russe.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

Marina Ovsyannikova : cette femme, née, il y a 44 ans, de père ukrainien et de mère russe, habitant à Moscou, était, jusqu’à ces derniers jours, une des journalistes les plus douées de sa génération, compétente rédactrice en chef en plus d’être une importante productrice au sein de la télévision d’Etat « Channel One », l’une des plus populaires dans l’actuelle Russie de Poutine.

Cette brillante carrière, où tout semblait sourire à cette femme intelligente, heureuse épouse et mère de deux enfants, jouissant d’un statut social comme d’une situation familiale des plus enviables, s’est brusquement arrêtée, en cette fatidique date du lundi 14 mars 2022, lorsque, bravant, sous peine de quinze longues et dures années d’emprisonnement, tous les interdits de la censure politico-militaire dans son pays, et animée donc là d’un énorme courage, exemplaire à plus d’un titre, elle a soudain fait irruption, au sein même du principal journal télévisé de la soirée, présenté en direct sur tous les écrans, pour dénoncer ouvertement, brandissant une pancarte critique, l’invasion de l’armée russe sur le sol ukrainien.

De fait, arborait explicitement, en guise de slogan pacifiste tout autant que de message public, cette pancarte, qui fait désormais le tour du monde : « Arrêtez la guerre. Ne croyez pas la propagande. On vous ment ici. Les Russes sont contre la guerre. »

Admirable, tant sur le plan moral que professionnel, et a fortiori humain, cette femme courage ! D’autant que, agissant là en parfaite connaissance de cause, elle savait les terribles risques qu’elle encourait, sous la dictatoriale férule de Vladimir Poutine, par ce type de discours et de comportement tout à la fois !

La dénonciation d’un crime contre l’humanité

Ce très audacieux geste de défi à l’une des pires dictatures d’aujourd’hui, Marina Ovsyannikova, non moins lucide et déterminée, l’avait anticipé, du reste, dans la vidéo qu’elle avait publiée, quelques heures auparavant, sur les réseaux sociaux. De fait, y expliquait-elle déjà, un joli collier aux couleurs (bleu ciel et jaune or) du drapeau ukrainien à son cou, en y pesant, aussi doctement que gravement, le poids de ses mots : « Ce qui se passe en Ukraine est un crime, et la Russie est l’agresseur. La responsabilité de cette agression incombe à un seul homme : Vladimir Poutine. » Et, plus explicite encore à ce douloureux sujet, d’ajouter aussitôt, y faisant preuve là, sous forme d’une très digne amende honorable, d’une encore plus louable honnêteté intellectuelle et rare intégrité morale : « Mon père est ukrainien. Ma mère est russe. Ils n’ont jamais été ennemis. Malheureusement, ces dernières années, j’ai travaillé pour Channel One. J’ai relayé la propagande du Kremlin et j’en ai honte : honte d’avoir laissé raconter des mensonges sur les écrans de télévision ; honte d’avoir permis la “zombification” du peuple russe. Allez manifester ! N’ayez pas peur ! Ils ne peuvent pas tous nous emprisonner. » Eminemment estimable, en effet !

Au nom de la liberté de presse et de l’information

Certes, consciente de cette énorme part de risques qu’elle prenait là, Marina Ovsyannikova a-t-elle été immédiatement arrêtée, et ce fameux JT aussitôt interrompu, puis emmenée, manu militari, dans un poste de police tenu secret, y subissant ensuite quatorze éprouvantes heures d’interrogatoire. Mais, refusant probablement d’en faire une martyre, un trop visible symbole de la contestation ou une trop encombrante victime, le pouvoir, soucieux de désamorcer ce scandale planétaire et d’endormir ainsi l’opinion publique internationale, l’a cependant libérée dès le lendemain, mardi 15 mars 2022, en attendant très certainement, lorsque la pression médiatique sera retombée, un ultérieur et arbitraire procès qui, celui-là, pourrait effectivement l’envoyer définitivement en prison !

Nous ne sommes donc pas dupes et, face à la menace toujours présente de sa possible incarcération dans les semaines à venir, demeurons dès lors fermes, résolus et vigilants. Nous ne baissons pas la garde ! Ainsi, nous, signataires de ce pressant appel aux autorités politiques, militaires et juridiques de la Fédération de Russie, continuons à apporter notre total et inconditionnel soutien à Marina Ovsyannikova.

Protection consulaire et asile politique

De même appuyons-nous également la proposition française de lui accorder une protection consulaire, voire, le cas échéant, l’asile politique, que ce soit à Paris ou à Bruxelles, capitale de l’Europe. Au nom de la liberté d’expression, de parole et de pensée, sinon, tout simplement, de l’humanité en ce qu’elle a de plus précieux !

Reste à espérer que son héroïque geste, d’une rare noblesse d’âme et hauteur de vue, ne soit pas vain, pour une meilleure marche du monde et bien sûr, en particulier, de l’Ukraine libre, démocratique, indépendante et souveraine !

*Signataires : Daniel Salvatore Schiffer, philosophe, écrivain, éditorialiste ; Elisabeth Badinter, philosophe ; Dominique Baqué, philosophe, historienne de l’art ; Frédéric Beigbeder, écrivain ; Rachid Benzine, politologue, écrivain ; Véronique Bergen, philosophe, écrivaine ; Lucien Bianco, historien, sinologue ; Marie-Jo Bonnet, historienne, écrivaine ; Hélène Bravin, journaliste, essayiste, consultante internationale ; Jean-Marie Brohm, professeur émérite des Universités ; Lou Ferreira, philosophe, dramaturge, présidente du Cercle philosophique et esthétique Wildien ; Luc Ferry, philosophe, ancien ministre français de l’Education nationale ; Renée Fregosi, philosophe, politologue ; Christian Godin, philosophe ; Guy Haarscher, professeur émérite à l’Université Libre de Bruxelles (ULB), professeur au Collège d’Europe ; Marie Holzman, sinologue, Solidarité Chine (Paris) ; Alexandre Jardin, écrivain ; Zénon Kowal, ancien diplomate (Wallonie-Bruxelles) ; Catherine Louveau, sociologue, professeure émérite des Universités ; Isabelle de Mecquenem, philosophe ; Véronique Nahoum-Grappe, anthropologue, chercheure en sciences sociales ; Maryam Namazie, porte-parole de « One Law For Al » (Comité International contre la Peine de Mort, Londres) ; Yves Namur, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique ; Eric Naulleau, journaliste ; Fabien Ollier, directeur des éditions QS ? et de la revue Quel Sport ?  ; Laetitia Petit, maître de conférences et directrice de recherches à l’Université d’Aix-Marseille ; Christiane Rancé, écrivaine ; Robert Redeker, philosophe ; Françoise Schwab, historienne, éditrice des œuvres posthumes de Vladimir Jankélévitch ; Guy Sorman, économiste, écrivain ; Annie Sugier, présidente de la Ligue du Droit international des Femmes ; Pierre-André Taguieff, philosophe, chercheur au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) ; Valérie Trierweiler, écrivaine, journaliste ; Patrick Vassort, sociologue ; Jean-Claude Zylberstein, avocat, éditeur.

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1 Commentaire

  • Posté par Moriaux Raymond, vendredi 18 mars 2022, 6:56

    Il faudra aussi se soucier du sort de sa famille et, le cas échéant, l'emmener toute entière avec elle.

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