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Soigner son hygiène numérique

Le grand public peine parfois à réaliser l’importance de la vie privée, ou à identifier des solutions concrètes pour la préserver. Voici quelques pistes de réflexion pour assainir les pratiques en matière d’empreinte numérique.

Carte blanche - Temps de lecture: 7 min

Si la pandémie occupe encore une place prépondérante dans les colonnes de la presse, le regain d’intérêt pour les controverses engendrées par le traitement de nos données à caractère personnel n’aura échappé à personne. Autrefois de niche, ces thématiques se fraient progressivement un chemin dans l’agenda politique et s’invitent désormais à la table de Monsieur et Madame Tout-le-Monde. Et pour cause, le 25 mai 2018, date d’entrée en application du Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD), marqua l’avènement d’une nouvelle ère placée sous le signe du contrôle accru de nos données et de la mise au pas des géants du numérique. Ça, c’est pour la théorie. En pratique – et d’expérience – pas sûr que la famille Tout-le-Monde ait pris la pleine mesure de la révolution orchestrée par l’Union européenne au terme de quatre longues années de négociations. Il est grand temps de changer ça.

Papy Gérard a pris la mauvaise habitude d’employer sa nouvelle tablette pour tapisser son mur Facebook d’inepties complotistes plutôt que pour prendre des nouvelles de ses petits-enfants. « Dommage », soupire son fils, « c’était pourtant la raison pour laquelle on la lui avait offerte ». Tante Bertha, de son côté, rechigne à troquer sa relique toujours fonctionnelle contre un smartphone. « La fracture numérique », reconnaît-elle. « Et puis, les réseaux sociaux, c’est pas mon truc, personne ne sait où vont atterrir toutes ces informations ». Ernest, le petit dernier, est hypnotisé par les dernières tendances diffusées sur TikTok, toutes entrecoupées de contenus publicitaires étrangement pertinents. Amorphe, il octroie un peu de répit à ses parents qui en profitent pour organiser le ski entre cousins. Sauf qu’il faut composer avec Alex qui a supprimé son compte WhatsApp à la suite du changement de ses conditions d’utilisation, Tom qui a déserté les réseaux sociaux et n’emploie plus que Signal, et Philippe qui ne jure que par des modes de communication strictement décentralisés. De quoi assurer l’ambiance à Noël.

Caricatural ? Certes. Mais ce scénario aborde toutefois des réalités qu’il devient difficile d’ignorer. Les progrès technologiques ont rendu les smartphones omniprésents. La communication, instantanée. La collecte de données, pervasive. Et qui dit collecte, dit responsables de traitement, et obligation pour ces derniers de se conformer à toute une série d’exigences listées, justement, dans ce fameux RGPD. Avant d’aborder l’aspect juridique de la problématique, il convient toutefois d’en comprendre les enjeux. Et de désamorcer, dans la foulée, l’argument stérile qui se limite au « je n’ai rien à cacher ».

Des risques liés à la réutilisation des données

Admettons une seconde qu’un individu n’ait, effectivement, rien à cacher. Même dans pareil cas, il est communément admis que l’information permet à celui qui la détient d’exercer une forme de pouvoir. Ce même pouvoir qui permet aux annonceurs de cibler leur public avec une précision chirurgicale, aux banques de statuer sur une demande de crédit de manière automatisée, aux partis politiques de mener des campagnes de désinformation et aux régimes autoritaires d’identifier et de museler leurs dissidents. En clair, d’impacter, d’une manière ou d’une autre, la vie des individus. Il est dès lors crucial de distinguer, d’une part, la publicité des informations dont la gestion nous apparaît à tout le moins concevable et, d’autre part, l’utilisation qui en est faite par des acteurs dont nous n’avons pas toujours connaissance. Si le fait de n’avoir rien à cacher relève de la première dimension, force est de constater que cela ne protège en rien contre les risques liés à la réutilisation de ces données.

C’est la raison pour laquelle l’existence d’un cadre juridique solide garantissant le respect de la vie privée est une composante essentielle de toute société démocratique. Bien plus qu’un outil de contrôle individuel, le RGPD établit des principes généraux et met en place des garde-fous qui balisent la manière dont les différents acteurs peuvent collecter et traiter nos données à caractère personnel. Il est l’instrument qui permet à Papy Gérard de comprendre la manière dont son fil d’actualité est assemblé, à tante Bertha de se rassurer sur les récipiendaires de ses données, aux parents d’Ernest de contrôler les services employés par leurs enfants et aux cousins de migrer facilement d’un service vers un autre.

Des éléments problématiques

Un beau tableau, donc. Terni toutefois par plusieurs éléments.

1. L’ignorance – ou une certaine naïveté – quant aux mécanismes qui sous-tendent l’économie numérique contemporaine. Il faut reconnaître que la matière est complexe. Entre s’interroger sur l’ubiquité de la publicité ciblée et en comprendre les rouages, le fossé est immense. Ainsi, la compréhension de certaines pratiques actuellement dans le viseur des régulateurs nationaux telles que la reconnaissance faciale ou le « machine learning » requiert une approche multidisciplinaire inaccessible au citoyen lambda.

2. Un manque d’intérêt prononcé pour les ingérences dans le droit à la vie privée.

Si certains sont au fait des pratiques douteuses des grands acteurs du numérique, peu sont enclins à changer leurs habitudes. Sacrifier une partie de sa vie privée sur l’autel de la gratuité s’est imposé comme la nouvelle norme ; une tendance qui érode les standards quant aux bonnes pratiques que les consommateurs sont en mesure d’attendre de la part des acteurs de la tech.

3. Un manque d’alternatives viables aux services les plus populaires. Ou, dans la droite lignée du second point, un manque criant de motivation pour en trouver. Car les solutions existent, même si elles ne sont pas toujours aussi simples d’utilisation que leurs homologues grand public.

Des solutions gratuites existent

Si les deux premiers points relèvent de la motivation de tout un chacun à s’informer et à opérer des changements dans son quotidien – et procèdent donc d’un exercice strictement personnel –, le troisième mérite que l’on s’y attarde. Aux parcimonieux qui anticipent mes propos, je répondrai qu’assainir son hygiène numérique n’implique pas nécessairement de se tourner vers des solutions payantes. La communauté « Free and Open Source Software » (FOSS, pour les intimes) regorge de solutions gratuites dont le code source est auditable par tout intéressé. Exit la confiance aveugle en une tierce partie puisque les entrailles techniques de ces solutions sont exposées à qui dispose des compétences pour en vérifier les revendications. A cheval donné, on regarde bien ici les dents. Pas d’illusion toutefois. Certains services, notamment ceux qui mobilisent des ressources matérielles comme le stockage en ligne, sont rarement offerts ; c’est une question de bon sens, dirait Maïté. Il n’en reste pas moins qu’il existe des alternatives FOSS souvent bien rodées à l’écrasante majorité des services employés par Gérard, Bertha, Ernest, Alex, Tom et Philippe. Troquer Google Maps pour Open Street Maps, Twitter pour Mastodon, Gmail pour FairEmail, WhatsApp pour Signal ou encore Android pour GrapheneOS n’a jamais été aussi accessible – pour peu qu’on y mette du sien et qu’on soit prêt à s’accommoder d’une interface graphique, il est vrai, souvent moins polie.

Apprendre à réduire son exposition

Si, à l’aube du printemps, vous vous sentiez d’attaque pour un grand ménage numérique, essayez donc ceci. Identifiez d’abord l’ensemble des services que vous employez au quotidien et rangez-les dans deux catégories ; l’une, pour ceux dont vous sauriez vous passer, l’autre, pour ceux que vous considérez comme indispensables. Car la meilleure manière de préserver ses données reste, in fine, de réduire son exposition aux acteurs qui en collectent. Vérifiez ensuite, pour chaque service jugé indispensable, s’il existe une alternative respectueuse de votre vie privée. De nombreuses ressources existent pour vous y aider. Mention spéciale, pour ceux qui maîtrisent la langue de Shakespeare, aux sites https ://www.privacytools.io/ et https ://restoreprivacy.com/. Et, pour les plus aventureux, https ://github.com/pluja/awesome-privacy et https://anonymousplanet-ng.org/. Vous y apprendrez, j’en suis convaincu, bien plus qu’à soigner votre vie privée. A la fin, cependant, il en restera… plus d’un. Plus d’un pour lesquels vous ne trouverez pas d’alternative du tout, ou pas de solution viable. Soit parce que trop compliquée à mettre en place, soit parce qu’encore boudée par le grand public. Et avec ce constat, un dilemme ; to use, or not to use. Et l’inévitable remise en question de l’utilité de certains services souvent chronophages, parfois asservissants. Quelle qu’en soit l’issue, l’initiative aura le mérite de forcer la réflexion.

Pour conclure, je dirais ceci. Qu’il est grand temps de tordre le cou aux clichés fatalistes de Papy Gérard qui estime, à tort, que « de toute façon, on n’y changera rien ». Si l’effet de réseau et la facilité d’utilisation régissent nos rapports au numérique, pointons deux choses. Que le premier ne se conçoit que comme la somme d’acteurs individuels dont la liberté de choix n’a jamais été aussi vaste. Et que la pertinence de la seconde s’amenuise au rythme de la démocratisation des alternatives aux services les plus populaires. A nous de faire bouger les lignes.

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1 Commentaire

  • Posté par Chalet Alain, jeudi 24 mars 2022, 15:20

    Belle démonstration de l'incompétence du citoyen moyen dans les domaines clé de notre société. Et donc de l'absurdité des référendums et autres formes de démocratie dites participatives.

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