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Ukraine: la guerre des langues

Un aspect occulté du conflit est la « guerre des langues » qui empoisonne les relations russo-ukrainiennes depuis bien longtemps.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

Explosif ! Mais aussi familier. C’est l’impression que m’avait laissée une série de rencontres sur le multilinguisme à laquelle j’avais participé à Kiev en mars 2015.

Explosif ? Lorsque l’Ukraine s’est déclarée indépendante en août 1991, la plupart des élèves étaient scolarisés en russe et le russe y était en moyenne mieux connu que l’ukrainien. L’Ukraine n’en a pas moins fait de l’ukrainien la langue officielle unique du pays. Mais dès mars 1994 un référendum officieux organisé dans le Donbass y avait révélé une majorité de plus de 90 % pour l’adoption du russe comme langue officielle à côté de l’ukrainien. Ignorée par la Constitution de 1996, cette revendication a été relayée par le « Parti des régions » de Viktor Yanukovych, vainqueur des élections présidentielles de 2010. En août 2012, au terme d’affrontements qui dégénérèrent en violences physiques entre députés, le Parlement ukrainien approuva une « loi des langues régionales » autorisant les régions dont au moins 10 % des habitants se déclarent russophones à adopter le russe comme langue co-officielle. Mais en février 2014, dans la foulée d’Euromaidan et de l’éviction de Yanukovych, cette loi fut annulée par une courte majorité. Faute d’entérinement par le président intérimaire, la loi conservera un statut contesté jusqu’à ce que la Cour constitutionnelle l’annule pour de bon en février 2018.

Un bannissement « légalisé » du russe

Explosif donc, mais aussi familier. Car sur le plan linguistique, l’Ukraine c’est au fond la Catalogne. Dans l’un et l’autre cas, deux langues linguistiquement très proches qui cohabitent sur un même territoire. D’un côté une des langues mondiales les plus diffusées, imposée par la force des armes bien au-delà des frontières de l’Europe, massivement présente dans la culture et les médias locaux et surreprésentée dans la capitale. De l’autre une langue pour l’essentiel confinée à ce territoire, souvent méprisée, parfois persécutée, et seul rempart fiable contre l’effacement de l’identité propre et l’assimilation par le grand voisin. Le côtoiement de langues très inégales n’est jamais facile, comme peuvent en témoigner tout autant le Québec et la Flandre de naguère. Le libre choix des langues, guidé par le seul souci de communiquer efficacement et de faire apprendre à ses enfants la langue la plus utile, conduit inexorablement à l’écrasement de la langue la plus faible par la langue la plus forte dans des domaines sans cesse plus étendus. Plus sont aimables et fluides les relations entre les gens, plus est intense la guerre que se livrent les langues. En Ukraine comme ailleurs, la seule protection durable consiste à promouvoir par des mesures coercitives l’usage et l’apprentissage de la langue menacée.

Après Euromaidan, de telles mesures se sont succédé, pour culminer avec l’adoption, en mai 2019, juste avant l’entrée en fonction de Volodymyr Zelensky, d’une « loi sur le fonctionnement de l’ukrainien comme langue de l’Etat ». L’usage obligatoire de l’ukrainien dans toutes les sphères de la vie publique qui y est décrété doit servir à « préserver l’identité de la nation ukrainienne et renforcer l’unité de l’Etat ukrainien », et même à « assurer son intégrité territoriale et sa sécurité nationale ». Le russe n’est mentionné explicitement dans aucun des 57 articles, mais chaque article vise à en interdire ou réduire l’usage, dans l’administration, la justice ou l’enseignement, dans la culture, le commerce ou les médias. Ainsi, le russe, au contraire de l’anglais, ne peut désormais plus être utilisé comme langue d’instruction dans le secondaire ni dans les réunions et publications scientifiques. Et l’obligation, pour tous les médias imprimés publiés en russe, de publier une édition parallèle de même ampleur en ukrainien, revient à les interdire en les rendant économiquement inviables.

Des dispositions critiquées

Personne ne s’étonnera donc de ce que Vladimir Poutine, dans son essai de juillet 2021, s’insurge contre l’« assimilation forcée » visée par une législation qui « élimine virtuellement le russe du processus éducatif », ni de ce que son ministre des Affaires étrangères Sergei Lavrov ait dénoncé, en septembre 2021, la « guerre ouverte déclarée à la langue russe ». Mais ils ne sont pas les seuls à se montrer critiques. Composée de juristes respectés, la « Commission de Venise » a été mandatée à plusieurs reprises par le Conseil de l’Europe pour rendre un avis sur la législation linguistique ukrainienne et en a jugé plusieurs dispositions « très problématiques du point de vue de la non-discrimination », du fait qu’elle traite le russe moins favorablement que les langues officielles de l’Union européenne. A ses yeux, la législation « ne réalise pas un équilibre équitable entre l’objectif légitime de renforcer et promouvoir la langue ukrainienne et la sauvegarde des droits linguistiques des minorités ». La Commission n’est pas pour autant aveugle aux menaces découlant de l’inégalité entre les langues. Elle avait auparavant critiqué la loi sur les langues régionales de 2012, en raison d’un « renforcement disproportionné de la position du russe » et de l’absence de « mesures appropriées pour confirmer le rôle de l’ukrainien comme seule langue officielle ».

La menace permanente que cette loi recréait en permettant à la frontière linguistique de se déplacer en fonction de la diffusion de la langue la plus puissante est exactement ce à quoi il a fallu mettre fin il y a soixante ans en Belgique pour enrayer la « tache d’huile » francophone et pacifier ainsi nos relations communautaires.

Que conclure de tout cela ? Sans doute pas que la guerre que se livrent les langues constitue plus qu’un prétexte pour l’agression russe. Mais certainement que des tensions linguistiques peuvent facilement s’envenimer et déclencher une escalade d’hostilités dont la source linguistique est vite ensevelie sous l’empilement des violences. Et puis surtout qu’en Ukraine comme ailleurs, et quelle que soit l’issue du conflit armé, il ne pourra y avoir de pacification durable que si l’on parvient à concocter un compromis qui à la fois sécurise la langue officielle menacée et minimise la limitation des droits des locuteurs des autres langues, y compris de la langue dominante. Quand les armes se seront enfin tues, c’est entre autres de cela qu’il faudra bien parler.

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2 Commentaires

  • Posté par Naeije Robert, mercredi 23 mars 2022, 17:09

    "En Ukraine comme ailleurs, la seule protection durable consiste à promouvoir par des mesures coercitives l’usage et l’apprentissage de la langue menacée". Mais non! La Suisse est un parfait exemple que la solution de ce problème peut être démocratique! La Belgique d'avant les lois linguistiques l'était aussi.

  • Posté par Naeije Robert, jeudi 24 mars 2022, 8:06

    A me relire, j'aurais du commencer pae féliciter M Van Parijs pour cet excellent article, qui met le doigt les différences culturelles qui peuvent être à l'origine de conflits

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