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Le cynisme mortifère de l’agrobusiness européen

La guerre en Ukraine est une tragédie insupportable. Mais, pour l’agrobusiness, c’est surtout l’occasion unique de tuer les ambitions européennes en matière d’agroécologie, aux dépens du climat, de la biodiversité et de notre santé. La décarbonation du secteur agricole sera-t-elle la prochaine victime collatérale du drame ukrainien ?

Carte blanche - Temps de lecture: 4 min

Agiter les peurs est souvent une stratégie payante pour imposer son agenda politique. L’industrie agroalimentaire l’a bien compris : depuis l’éclatement de la guerre en Ukraine, elle brandit le spectre de pénuries alimentaires, pour mieux promouvoir son vieux modèle d’agriculture productiviste et polluant. Pourtant, si la baisse attendue des exportations agricoles de l’Ukraine risque bien d’avoir des conséquences catastrophiques pour les pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, ce n’est pas le cas pour l’Europe, largement autosuffisante sur le plan alimentaire.

Le vrai danger se situe en réalité ailleurs : dans la surdépendance de l’agriculture européenne aux énergies fossiles. En plus de l’envolée des prix du gaz et du pétrole, les agriculteurs européens subissent actuellement l’augmentation vertigineuse des coûts des engrais azotés synthétiques et de la potasse, dont plus du tiers des importations proviennent respectivement de Russie et de Biélorussie.

Cette hausse brutale du prix des intrants, combinée à une forte spéculation financière sur les matières premières agricoles, risque d’entraîner un renchérissement des prix à la consommation, dont les effets seraient dévastateurs pour de nombreuses familles européennes, déjà fortement touchées par la crise énergétique.

Dans ce contexte anxiogène, la réponse apportée par l’agrobusiness franchit allègrement le mur du comble : selon ce dernier, le seul moyen pour l’Europe de renforcer sa sécurité alimentaire serait de préserver son modèle agricole énergivore. Depuis plusieurs semaines, les géants de l’agroalimentaire mènent une offensive cynique contre le Pacte Vert européen, en prétendant qu’il conduirait à une baisse de productivité injustifiable face au risque de détresse alimentaire. Dans leur ligne de mire se trouvent notamment les futurs objectifs de réduction d’utilisation de pesticides et d’engrais synthétiques, ainsi que la promotion de l’agriculture biologique reprise dans la stratégie « De la Ferme à la Table ».

Déterminé à démanteler les faibles acquis environnementaux déjà mis en place au niveau européen, l’agrobusiness appelle publiquement à produire plus en permettant de cultiver sur les terres en jachère (y compris le traitement par pesticides), ou encore à autoriser l’utilisation de pesticides dans des zones d’intérêt écologique protégées. Pourtant, alors que le potentiel de récolte supplémentaire dans ces zones est très faible, leur coût environnemental serait à l’inverse très important.

Une absurdité

Ce lobbying acharné semble déjà porter ses fruits. Mise sous pression, la Commission européenne vient de reporter la présentation de deux futurs règlements sur « l’utilisation durable des pesticides » (vous remarquerez l’oxymore) et sur « la restauration des écosystèmes », sous prétexte de devoir les “retravailler”. Lisez : baisser le niveau d’ambition. La littérature scientifique démontre pourtant que les pratiques agro-écologiques peuvent générer des rendements équivalents au conventionnel. Et quand bien même ce ne serait pas le cas, l’Europe dispose des surfaces agricoles nécessaires pour assurer son autosuffisance alimentaire, moyennant une réorientation de sa production.

À titre d’exemple, seul un dixième du blé wallon est destiné à l’alimentation directe, contre 50 % pour l’élevage d’animaux. Cela signifie qu’avec une consommation humaine deux fois plus végétale, nous pourrions répondre aux besoins en céréales d’une population équivalente à deux fois celle de la Belgique. C’est d’autant plus choquant que les quarante pourcents restants du blé wallon sont entièrement utilisés à des fins de production d’agro-carburants polluants. N’est-il pas absurde d’encourager sur nos territoires la culture intensive de denrées comestibles, dans le seul but de faire rouler des voitures, plutôt que de nourrir des êtres humains ?

Ne laissons pas l’agrobusiness instrumentaliser la guerre en Ukraine à ses propres fins. Plus que jamais, la défense de notre souveraineté alimentaire s’impose comme une priorité géopolitique et environnementale évidente.

Pour une meilleure politique redistributive

La vérité est que non seulement l’agro-écologie est capable de nous nourrir, mais elle seule peut le faire en absorbant plutôt qu’en émettant du carbone et en restaurant plutôt qu’en massacrant la biodiversité. Une telle transition permettrait en outre aux agriculteurs européens de se libérer des multiples dépendances (énergétiques, semencières, en intrants synthétiques) qui les appauvrissent d’années en années. Car si nous n’agissons pas dès aujourd’hui, un tiers des terres agricoles pourraient devenir incultivables d’ici 2100 sous l’effet des dégradations environnementales.

Dans l’immédiat, l’UE devra augmenter son soutien financier aux agriculteurs pour traverser la crise énergétique actuelle, mais également aux pays menacés de pénuries alimentaires via le Programme Alimentaire Mondial. Au niveau national, seules des politiques redistributives – via une plus grande justice fiscale et sociale – permettront d’atténuer le choc de la hausse des prix qui plonge une part toujours plus croissante de nos populations dans la précarité.

Contrairement aux dires de l’industrie agroalimentaire, le début de la faim n’est pas pour demain en Europe. Mais la poursuite d’un système alimentaire insoutenable serait catastrophique pour notre avenir commun. Le moment est décisif, et nous ne devrons pas plier.

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11 Commentaires

  • Posté par Bodart Anne, dimanche 10 avril 2022, 12:28

    Ces gens qui n'y connaissent rien au monde agricole se chargent ,avec le cynisme de l'incompétence, de détricoter tout ce qu'ils touchent.Après 20 ans de démolition de notre secteur énergétique, ils vont s'appliquer consciencieusement à détruire le monde agricole qu'ils stigmatisent pour imposer de force leur modèle.. la dernière phrase de l'article est d'ailleurs révélatrice de leur "tolérance"

  • Posté par J.-M. Tameyre, samedi 9 avril 2022, 22:59

    Je m'informe toujours sur le pedigree des rédacteurs de ces billets et c'est souvent plein de surprises. Lamberts est ingénieur en mathématiques appliquées et semble n'avoir qu'une carrière politique. Florent est un pur produit de la filière communication sociale et sc. po. qui a fait le nid des écolos. Aucun des deux n'est agronome, biologiste ou qq chose d'approchant qui leur donnerait une expérience crédible de terrain, surtout quand on parle d'alimentation mondiale ! Au reste, suivant l'habitude infecte de leur parti, ils listent une série de "problèmes" sans apporter aucune solution pratique ou tenable. Comme d'habitude. Merci au Soir d'apporter une caisse de résonance à ces tonneaux vides.

  • Posté par J.-M. Tameyre, dimanche 10 avril 2022, 17:07

    @Frissen - Je reproche au fond de cet article 1/ un titre accrocheur vide de sens (l'agrobusiness n'est pas une personne et ne peut être "mortellement cynique" - l'article ne décrit même pas l'agrobusiness) 2/ une compilation de "vérités établies" sans aucune source ni référence : sous couvert de "science" il faut avaler des contrevérités dogmatiques qui sont dans l'air du temps 3/ s'il y a des agronomes payés par des lobbies, il y a aussi des financiers qui injectent des milliards dans l'économie "verte" sans se préoccuper des dégâts. 4/ l'article se garde bien de fournir aucune donnée factuelle mais seulement des épiphénomènes qui conduisent à des jugements. C'est un discours de dilettante, rien de plus. J'attends mieux au prix où ces klettes sont payés.

  • Posté par Frissen JM, dimanche 10 avril 2022, 10:14

    Vous savez il y a plein d'agronomes qui sont payés par les grands groupes industriels. Je me demande ce que vous reprochez au fond de cet article, à moins que vous soyez favorable à la production de merde alimentaire sous prétexte de profits ? Vous savez, on peut être de droite et réfléchir quand même un petit peu... Évidemment plus on va vers l'extrême, plus on devient dogmatique et moins on est lucide.

  • Posté par Tihon Gilles, samedi 9 avril 2022, 21:39

    Merci messieurs Lamberts et Florent pour cet article clair et argumenté.

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