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Molenbeek, Conner Rousseau et le cordon sanitaire

Dans une carte blanche, le directeur de l’action sociale au CPAS de Molenbeek, Olivier Vanderhaeghen, met en évidence comment la commune de Molenbeek est devenue « un terrain de jeu sémantique » où les tenants de discours polarisants s’en donnent à cœur joie.

Carte blanche - Temps de lecture: 6 min

A l’heure où le débat sur le cordon sanitaire connaît quelques soubresauts, il semble que la sortie éruptive de Conner Rousseau permette d’aborder la problématique sous un angle quelque peu différent. En effet, les propos tenus dans la presse par le président de Vooruit témoignent que le débat a largement dépassé les portes des partis d’extrême droite jugés infréquentables. Notre ambition n’est pas de nous montrer consterné ou choqué par de telles considérations (et de simplement « passer à autre chose »), ou d’assurer une nouvelle fois la défense d’une commune et de sa population qui en a bien besoin (d’autres s’en sont chargés). Il s’agit plutôt de prendre un minimum de recul sur les faits et de constater, amèrement, que les discours racistes, xénophobes et extrémistes ont depuis longtemps dépassé par les flancs le cercle restreint du débat politique sur le cordon sanitaire. Il ne nous appartient pas de prendre position dans un débat somme toute politique mais bien de mettre en évidence comment la commune de Molenbeek est devenue « un terrain de jeu sémantique » où les tenants de discours polarisants s’en donnent à cœur joie. Il est de bon ton de s’enorgueillir de l’absence d’une extrême droite politiquement organisée en Belgique francophone. Il appert cependant que cette absence ne permet pas de dissimuler une réalité plus glaçante aisément identifiable dans la caisse de résonance que constituent les réseaux sociaux. Outre leur caractère ouvertement raciste et délibérément provocateur, les propos tenus par un responsable politique, qui plus est président d’un parti démocratique, nous semblent caractériser une évolution pernicieuse de la rhétorique extrémiste que nous aborderons sous quatre angles différents.

Premièrement, le fait que de tels propos aient été tenus par le président d’un parti démocratique peut surprendre au premier abord. Mais si M. Rousseau s’est autorisé à formuler pareille « opinion » (et Dieu sait combien le racisme ne constitue pas une opinion !), c’est qu’il se considérait en droit d’imposer un sujet qui pourrait être largement intégré par un auditoire potentiel (et Dieu sait combien le président de Vooruit n’a pas vocation à s’adresser à un public d’extrême droite !). On trouve là une application de la « fenêtre d’Overton » qui explique comment une gamme d’idées peut être acceptée par un large public, lorsqu’elle est confrontée à des propositions à ce point extrêmes, qu’elles en deviennent acceptables. Les récentes élections françaises ont démontré comment les propos extrêmes du candidat Zemmour ont – presque – rendu Marine Le Pen sympathique aux yeux de certains. « A l’insu de son plein gré », Conner Rousseau a sans doute fait la preuve de ce déplacement sémantique qui fait que les Molenbeekois n’ont désormais plus besoin du même ex-candidat polémiste Zemmour qui en appelait « à bombarder Molenbeek » après les attentats de novembre 2015, pour stigmatiser leur commune !

Généralisation abusive voire un vulgaire sophisme

Ensuite, une telle saillie médiatique pousse à interroger l’implicite sous les propos tenus et d’en démontrer l’argumentation fallacieuse. « Lorsque je roule en voiture à Molenbeek, moi non plus je ne me sens pas en Belgique ! ». Concrètement, Conner Rousseau postule plusieurs choses que l’on est amené à déduire. Il s’agit tout d’abord d’un vécu qui n’est confirmé que par sa simple expression. Ce vécu semble, selon lui, partagé (et confirmé) par d’autres personnes (le « moi non plus ») qui vise à justifier son ressenti. Le nombre ne permet pas pour autant d’ériger un sentiment en un fait objectif ! Enfin, lier ce vécu à la Belgique (« se sentir en Belgique ») laisse penser qu’il y a un consensus large sur ce qu’est la Belgique, sur ce qu’elle doit être et sur ce que Molenbeek n’est pas. Il est curieux de poser pareille argumentation dans un pays aussi complexe que le nôtre, où la question identitaire semble irrémédiablement irrésolue. Nous n’y verrons donc qu’une généralisation abusive voire un vulgaire sophisme.

Troisièmement, un autre élément de l’interview litigieuse fait référence « à des cours tenus en arabe dans les écoles ». Les vérités de fait se constatent ! Et en l’occurrence dans le cas présent, M. Rousseau n’apporte aucun élément concret permettant de constater pareille pratique, d’autant plus que la ministre de l’Enseignement francophone a le lendemain infirmé cette information manifestement mensongère. Si de tels propos relèvent assurément de la liberté d’expression, on rétorquera avec Hannah Arendt que celle-ci ne constitue qu’une farce si elle ne repose pas sur des faits établis. Derrière cette stratégie, il y a sans doute une autre intention visant à dissoudre une opinion nauséabonde dans un pseudo-argumentaire qui emprunte autant à la contre-vérité qu’à la parole décomplexée.

Enfin, et c’est sans doute là l’essentiel, les propos tenus par le président de Vooruit relèvent d’une catégorie de discours tout à fait particulière. Le langage à plusieurs vocations. Il peut servir à décrire la réalité (parler de). Il constitue aussi un outil de communication (parler à) qui sert, entre autres, à convaincre voire à persuader un ou plusieurs interlocuteurs. Mais les propos polémiques relèvent plutôt dans ce cadre de ce que le philosophe John Austin nommait le langage performatif. Dire, c’est faire, c’est créer une réalité ! En énonçant que Molenbeek ce n’est pas la Belgique, M. Rousseau opère une disqualification intégrale d’une commune bruxelloise où manifestement il ne fait que « passer en automobile ». La seule intention est bien d’arriver à instiller une vision de la réalité où la vérité de fait n’a plus rien à voir. L’objectif assumé par ces quelques mots est bel et bien d’identifier un intrus intérieur à la société belge, un élément adventice que l’on ne nomme plus, pour laisser place à des lieux communs et autres amalgames associant sans discernement immigration, islam et identité.

Molenbeek mérite mieux

Le cordon sanitaire n’a pas permis d’infléchir la pénétration des discours xénophobes au cœur même de l’espace médiatique. Les mots ne sont cependant pas les choses ! Molenbeek, comme Paris ne se met pas en bouteille. Molenbeek ne constitue pas un terrain de jeu pour les faiseurs d’opinions et autres vendeurs d’espoir public qui ne visent qu’à polariser la société. La population molenbeekoise, fort résiliente depuis les attentats, mérite certes mieux que des argumentaires haineux à l’emporte-pièce.

 

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14 Commentaires

  • Posté par Chalet Alain, mardi 3 mai 2022, 14:03

    Constater une réalité objective n'est en rien raciste ou xénophobe.

  • Posté par D Marc, lundi 2 mai 2022, 18:44

    RTL s'est transformée en RTM (Radio Télévision Molenbeek) ce dimanche matin sur les plateaux de "C'est pas tous les jours dimanche". La bourgmestre Moureau s'est montrée la "digne" fille de son père : la mecque toute.

  • Posté par D Marc, mardi 3 mai 2022, 7:24

    La Belgique est passée de la 11ième à la 23ième dans le classement mondial de la liberté de la presse. Les affaires récentes ont montré que la presse francophone avait le doigt sur la couture devant quelques dictateurs au pouvoir.

  • Posté par Debrabander Jean, lundi 2 mai 2022, 17:23

    "La commune de Molenbeek est devenue « un terrain de jeu sémantique » où les tenants de discours polarisants s’en donnent à cœur joie." On pourrait aisément renverser l'argument. Un jeune politicien énonce une opinion partagée par la majorité des Belges, en tout cas par ceux qui sont passés par Molenbeek : aussitôt, c'est l'avalanche : "discours racistes, xénophobes et extrémistes, amalgame". Et tout le reste est du même tonneau et du verbiage. Mais les faits sont plus importants qu'un lord-maire, ou qu'une bourgmestre, ou qu'un président du CAPS : dans certains quartiers de Molenbeek, de Schaerbeek et à Matonge, on est au Maroc, en Turquie ou au Congo ! Arrêtons le déni !

  • Posté par D L, dimanche 1 mai 2022, 8:21

    Il y a un grave problème de communautarisme dans un vaste quartier de Molenbeek, comme dans d'autres communes que ce soit en Flandre comme a Borgerhout ou dans le Sud du pays comme à Liège. Le nier ne résout pas le problème tout au contraire. Il est temps de l'aborder et de commencer par interdire les signes distinctifs dans le:espace public, car avant la deuxième génération s'occidentalisait et la troisième était intégrée. C'est cela qu'il faut remettre en route.

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