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La maison comme bureau relance le débat entre travail rémunéré et non rémunéré

L’essor du télétravail à domicile pourrait enfin tordre le cou à l’idée que seul le travail accompli dans la sphère publique est réellement un « travail ».

Carte blanche - Temps de lecture: 4 min

La division de l’espace social entre la sphère privée du foyer et l’espace public est un héritage de la révolution industrielle dont les ramifications sur l’inégalité des sexes sont nombreuses et persistantes. La division du travail a joué un rôle central à cet égard, la maison étant réservée au travail non rémunéré, invisible et peu valorisé des femmes, tandis que l’espace public est réservé au travail rémunéré, traditionnellement effectué par l’homme « gagne-pain ».

Pour les femmes, travailler au foyer a souvent été la seule façon de concilier travail non rémunéré, comme la garde des enfants par exemple, et emploi rémunéré. Les employeurs « autorisent » alors les femmes à travailler depuis leur domicile, lieu où elles supportent des conditions de travail moins favorables, une autonomie réduite et un environnement de travail médiocre.

Relance du débat avec la pandémie

Avant la pandémie, près de 60 % des télétravailleurs étaient des femmes. Ce chiffre s’est amplifié depuis car 41 % des femmes (contre 37 % des hommes) de l’Union européenne ont commencé à travailler à domicile. A long terme, que se passera-t-il ? Le déséquilibre va s’accentuer. En effet, il est estimé que la proportion de femmes exerçant des professions se prêtant au télétravail est largement plus élevée que celle des hommes (45 et 30 % respectivement).

Entre charges domestiques inhérentes à leurs présences à domicile et télétravail, ces télétravailleurs et surtout télétravailleuses risquent non seulement de souffrir encore de la perception selon laquelle seul le travail accompli dans la sphère publique est un « vrai » travail. Mais, ils et elles pourraient également souffrir d’une protection insuffisante en matière de droit du travail : le travail domestique non rémunéré échappe au périmètre de la protection du droit du travail et même le travail rémunéré qui est effectué au domicile est soumis à une intervention beaucoup moins rigoureuse de l’État !

Les défis du télétravail

Compte tenu des risques d’isolement, de manque de soutien social, de harcèlement et de violence en ligne – là encore, principalement dirigé contre les femmes – qui l’accompagnent, le télétravail est une source de risques psychosociaux (RPS) dont l’impact sur la santé des travailleurs est direct et cumulatif. Les sources de ces risques, notamment les charges de travail élevées ou la télésurveillance, étant hors du contrôle de l’individu concerné, les mesures préventives sont compliqués à mettre en place et doivent passer par une action collective.

Cela comprend des changements dans le paysage physique, social et juridique. L’élaboration et la mise en œuvre de dispositions en matière de santé et de sécurité, notamment, sont cruciales. Pourtant, en raison de la séparation binaire présumée entre l’espace public et l’espace privé, il a été difficile jusqu’à présent de plaider en faveur d’une législation concernant des sujets qui, en apparence, relèvent de l’espace « privé ».

Des opportunités positives

À mesure que le domicile devient un lieu de travail récurrent et hebdomadaire, les postulats sociétaux voulant que les activités menées dans l’espace physique du domicile soient subordonnées – voire considérées comme un non-travail – sont clairement devenus indéfendables. Une réglementation est nécessaire afin de protéger le bien-être des travailleurs à domicile, leurs conditions de travail et, de fait, leur intimité et leur capacité à séparer le travail de leur vie véritablement privée. Cette évolution pourrait entraîner des effets positifs et transformateurs non seulement sur la manière dont les (télé)travailleurs à domicile sont perçus au travail et protégés par la loi, mais aussi sur la manière dont le travail domestique non rémunéré est considéré.

Des obligations légales comme le « droit à la déconnexion » doivent être imposées aux employeurs afin de prévenir les risques pour la santé physique et mentale des télétravailleurs à domicile. L’autonomie des travailleurs doit être garantie en matière d’espace et de temps de travail, pour faire en sorte que le télétravail ne profite pas principalement aux employeurs et que les télétravailleurs à domicile ne soient pas lésés en termes de conditions, de possibilités de carrière et de soutien.

Les conventions collectives, l’intégration du genre dans la réglementation du télétravail devraient contribuer de manière déterminante à l’élaboration de solutions durables. La participation égale des hommes aux soins, des politiques fortes favorables à la famille et d’investissements dans les services de garde d’enfants devront les accompagner.

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