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C’est le médecin qui détermine la durée d’une incapacité de travail, pas le ministre

Le ministre de la Santé Frank Vandenbroucke veut imposer un certain nombre de journées de maladie en fonction des pathologies diagnostiquées chez les patients. Cette mesure n’est en rien la solution à la problématique du nombre de malades de longue durée.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

La semaine dernière, j’ai eu Lucie au téléphone, une ouvrière de 60 ans qui travaille sur la chaîne de montage d’une entreprise du secteur automobile. En raison des douleurs dues à une arthrite croissante au genou et à une déchirure du tendon de l’épaule, cela faisait déjà tout un temps qu’elle n’arrivait plus à suivre le rythme de ses collègues. Elle a tout fait pour tenir le coup aussi longtemps que possible, subissant même des opérations et des infiltrations pour réduire la douleur, mais à la fin, ce n’était plus tenable. Elle fait désormais partie du groupe des « malades de longue durée ».

Vendredi dernier, j’ai vu le Premier ministre De Croo et le ministre Vandenbroucke annoncer de nouvelles mesures concernant la problématique des malades de longue durée. Cela entre dans le cadre de l’objectif stratégique du gouvernement Vivaldi de porter le taux d’emploi à 80 %.

Les médecins généralistes se voient ici attribuer un nouveau rôle : au moyen de ce qui est appelé des « fiches de pathologie », on leur souffle à l’oreille pendant combien de temps il est préférable de mettre ou non leurs patients en incapacité de travail. Ce faisant, le ministre s’adresse directement à notre profession. Ça m’interpelle et c’est pour cela que je prends la plume.

« Les fiches de pathologie indiquent pour diverses pathologies (maladies, affections,) combien de temps une personne est normalement en incapacité de travail », a précisé le ministre. C’est tout à son honneur de vouloir aider les médecins généralistes, merci bien, mais je crains qu’il s’agisse là d’un cadeau empoisonné.

D’abord, il y a le contexte qui me rend méfiante. Cet instrument n’est pas lancé dans le cadre d’une campagne visant à améliorer la santé publique, mais bien pour exercer une influence sur le taux d’emploi.

Je ne suis pas contre le principe du « benchmarking » (analyse comparative) par rapport à des normes ou des protocoles, à condition que ceux-ci s’appuient sur des preuves scientifiques irréfutables. Et c’est aussi là que le bât blesse.

Absence de clarté sur les références scientifiques

Ces fiches étaient à l’origine l’initiative de Maggie De Block, la ministre libérale qui a précédé Vandenbroucke aux Affaires sociales et à la Santé. Maggie De Block n’a pas confié cette mission à des experts médicaux et à des scientifiques compétents, comme on pourrait s’y attendre pour des directives médicales destinées aux médecins généralistes, mais à une société de consultants pour entreprises : Möbius.

« Nous avons procédé à un peer review », a déclaré Vandenbroucke lors de la conférence de presse. Et il est vrai que des dizaines de confrères ont été consultés. Möbius, qui a élaboré les fiches en collaboration avec le Collège national de médecine d’assurance sociale, a présenté celles-ci à un panel de patients et de médecins généralistes, dont certains de mes collègues. Mais ce qu’il est ensuite advenu de ces points de vue n’est pas clair. Et quand un de mes collègues a demandé à Möbius les références scientifiques de leurs fiches, il a reçu une réponse vide de sens.

Un exercice d’évaluation délicat

Par conséquent, il n’est pas si facile de déterminer « pendant combien de temps une personne est normalement inapte » à travailler en raison de telle ou telle affection. Sur le terrain, l’évaluation de la durée de l’incapacité de travail est un exercice particulièrement délicat. Rappelons que les principales causes d’incapacité de travail sont liées à l’emploi lui-même. Dans ce contexte, le retour au travail est donc souvent un retour à la cause de l’incapacité de travail.

Les patients sont généralement eux-mêmes demandeurs de reprendre leur travail, ne serait-ce que parce que leur situation financière ne leur permet pas de rester longtemps en incapacité. Mais il va de soi que, par exemple dans le cas du syndrome du canal carpien, le retour au travail sera différent pour un enseignant que pour une caissière dans un supermarché.

De plus, la durée de l’incapacité dépend également des problèmes de santé généraux du patient. L’accompagnement pour reprendre le travail après un infarctus est complètement différent pour un homme de 45 ans qui souffre principalement de stress que pour une personne de 60 ans souffrant de diabète et d’hypercholestérolémie.

Un autre point qui a une grande influence sur la reprise du travail est la possibilité pour le patient de reprendre son travail d’une manière adaptée à son incapacité ou à sa limitation. L’expérience que nous avons des « parcours de réintégration » montre que la grande majorité des patients qui ont suivi un tel parcours ont finalement été licenciés pour raison médicale, et ce parce que leur employeur ne pouvait ou ne voulait pas leur aménager un retour au travail adapté ou progressif.

Les risques d’un mauvais usage

Enfin, il y a également le danger que de telles fiches soient utilisées pour mettre la pression sur les patients et sur les médecins. Les employeurs n’hésiteront pas à mettre ces fiches sous les yeux des travailleurs qui restent plus longtemps à la maison que la durée prévue par Möbius. Et les médecins-conseils des mutuelles devront eux aussi s’expliquer s’ils osent déclarer quelqu’un inapte au travail pour une durée plus longue que celle recommandée par le ministre.

Laissons les médecins généralistes évaluer la situation et décider de l’incapacité de travail nécessaire en fonction des différents facteurs, du contexte, etc. C’est le médecin qui est toujours le mieux placé pour déterminer la durée d’une incapacité de travail, pas le ministre.

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4 Commentaires

  • Posté par Philippe Mairiaux, vendredi 20 mai 2022, 19:10

    Article intéressant sur une problématique socialement très importante mais qui peut donner à penser que deux Ministres de la santé successifs ont confié à des consultants sans formation médicale (de Möbius) le soin d'élaborer des fiches de recommandation sur un sujet aussi complexe que la prescription d'un arrêt de travail. En réalité ce sont les médecins experts du Collège national (mentionné dans la carte blanche) qui ont réalisé ce travail. Grâce au soutien logistique des consultants de Möbius, ils ont pu recueillir l'avis de toute une série d'experts académiques et de médecins spécialistes sur le contenu des fiches. Les fiches ainsi élaborées ont ensuite été évaluées dans la pratique par 27 médecins généralistes (néerlandophones et francophones) et 15 patients. Les avis et suggestions ainsi recueillis vont maintenant être intégrés par les experts du Collège dans une nouvelle version des fiches. Il est donc prématuré de porter un jugement quant à la pertinence et à l'utilité des fiches à ce stade du travail. Prof. Dr. Philippe Mairiaux, président du Collège national de médecine d'assurance sociale

  • Posté par Moriaux Raymond, vendredi 20 mai 2022, 7:02

    On aimerait connaître le point de vue de l'Académie de Médecine, de l'Ordre des Médecins et des Facultés de Médecine. Et on se demande ce qui a convaincu des médecins a collaborer à cette entreprise dont l'auteur de ce texte dénonce à bon droit tant les ambitions que les dérives qui ne manqueront pas de se produire.

  • Posté par Chalet Alain, jeudi 19 mai 2022, 23:21

    Excellent article. Mais Vandenbroucke fait du socialisme, ce qui consiste notamment à tout vouloir régenter de façon arbitraire et en dépit du bon sens le plus élémentaire.

  • Posté par Raspe Eric, vendredi 20 mai 2022, 8:27

    Il n'a fait que reprendre une idée de de block. Ultralibérale pur jus!

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