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La Défense, un danger pour nos politiques sociales et environnementales?

Le budget consacré à la Défense en Belgique ne se fait pas au détriment des dépenses prioritaires de l’État, loin de là. Et s’il veut continuer à faire partie intégrante d’une stratégie dissuasive crédible, notre pays doit définir un Plan de Défense STAR + pour la prochaine décennie.

Carte blanche - Temps de lecture: 7 min

La semaine passée, le Premier ministre Alexander De Croo a proposé de porter les dépenses de défense belges à 2 % du PIB à l’horizon 2035. Les (co)-présidents d’Écolo et de Groen s’y opposent fermement. ; il s’agit là, bien entendu, de leur droit absolu. Ce qui me préoccupe toutefois, c’est que leurs arguments, présentés urbi et orbi, s’apparentent davantage à des sophismes qu’à des faits prouvés.

Je me propose donc de soumettre à l’épreuve de la réalité les épithètes utilisées par Écolo-Groen : surinvestissement, indécence, manque de solidarité, le fétiche des 2 %.

Surinvestissement ?

Le financement prévu par le Premier ministre correspond à un surinvestissement.

Les chiffres des… quarante dernières années prouvent toutefois le contraire ! En effet, entre 1981 et 2019, le pouvoir d’achat du budget de la Défense s’est véritablement effondré avec une perte de 2,39 milliards d’euros ! En outre, depuis la fin de la Guerre froide, la Défense se transforme de façon quasi-continue. Il est courant, tant dans le secteur privé que dans le secteur public, de sauver une entreprise en difficulté en procédant à une vaste recapitalisation. Or, malgré le déclin considérable de ses ressources, la Défense n’a jamais bénéficié d’un tel soutien.

C’est la Ministre Dedonder qui est l’artisane de l’incontestable rupture de ce délabrement, en faisant approuver le 28 janvier dernier son Plan stratégique STAR (Sécurité, Technologie, Ambition, Résilience) par le Conseil des ministres.

Nous sommes donc très loin d’un surinvestissement : il est clair que cette mise à niveau ne fera « que » compenser les capacités perdues à l’horizon 2030 !

Indécence ?

Il serait indécent de mobiliser autant d’argent pour la Défense…

Je pourrais souscrire entièrement à cette affirmation si le financement de la Défense se faisait au détriment des dépenses prioritaires de l’État comme la Santé, la Protection sociale ou encore la Protection de l’environnement…

Il n’en est toutefois rien, comme le prouvent les statistiques de la CFAP (Classification des fonctions des administrations publiques), disponibles depuis 1995. Celles-ci tiennent compte de TOUTES les dépenses de l’État, quel qu’en soit le niveau, du fédéral au local.

Les chiffres y sont sans appel : alors que le pouvoir d’achat de l’ensemble des dépenses publiques a augmenté de plus de 54 % entre 1995 et 2020, celui de la Défense a diminué de plus de 16 %. La priorité accordée à la fonction « Défense » est d’ailleurs révélatrice : en 2020, son financement ne représentait que 1,53 % de l’ensemble des dépenses publiques et se situait à la neuvième place sur les dix fonctions de l’État. Pour mémoire, aux trois premières places des dépenses de l’État, la Protection sociale représentait 37,22 %, la Santé 14,58 % et… les Services publics généraux 13,29 %.

Enfin, je ne pense pas que les populations de l’est de l’Union européenne considèrent que les efforts de leurs dirigeants pour financer la défense de leurs libertés et de leur intégrité territoriale soient indécents…

Le fétiche des 2 %

Tout ça pour atteindre un fétiche, ces fameux 2 %…

Ce fameux ratio des 2 % de dépenses de défense par rapport au PIB, je n’en suis pas un fan enthousiaste non plus : je l’ai également qualifié de fétiche par le passé. En effet, outre ce critère purement quantitatif, il existe plusieurs autres indicateurs quantitatifs ET qualitatifs permettant d’évaluer un effort national de défense. Il convient d’en tenir compte également !

Il faut cependant raison garder : prétendre que ce rapport des 2 % « n’a aucun sens » est excessif. Il reste la mesure par excellence du fardeau économique de la Défense pour un pays, et il constitue un élément de comparaison international sans distorsion.

C’est ainsi que l’historique de ce ratio permet de constater que l’effort financier belge pour la défense dans les années quatre-vingt se situait dans la moyenne européenne (3,3 % du PIB). Aujourd’hui, ce rapport dépasse à peine 1 %, soit plus d’un tiers au-dessous de la moyenne européenne de 1,7 %…

Un manque de solidarité ?

Loin de moi l’idée que la Défense ne doive pas se montrer solidaire des autres départements dans le cadre de l’assainissement des finances publiques. En temps de crise, la Défense se doit de porter sa part du fardeau. Mais… ne serait-ce pas le cas ?

De 1981 à 2019, le pouvoir d’achat du PIB belge n’a diminué que trois fois. Celui du budget de la Défense a toujours décru ! Si le budget de la Défense avait suivi évolution de la conjoncture économique, il serait quatre fois plus élevé aujourd’hui !

En outre, alors qu’en Belgique, l’indexation automatique de tous les revenus constitue un dogme, le budget de la Défense lui, n’a jamais été indexé ! Si tel avait été le cas, il serait aujourd’hui deux fois plus élevé.

La Défense, fonction régalienne de l’État, a toujours dû accepter que son budget joue le rôle de variable discrète d’ajustement des finances publiques ! Il est donc légitime de se demander qui a manqué de solidarité vis-à-vis de qui…

Il a fallu attendre le Plan STAR de la ministre Dedonder pour que cette (absence de) politique budgétaire soit mise au rebut dans la durée.

Mais pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps ? Pourquoi la Défense a-t-elle toujours été le parent pauvre des finances publiques ? Pourquoi est-elle tellement méconnue et pourquoi de nombreuses inexactitudes, voire phantasmes circulent-ils à son sujet ? Sa nature de bien public abstrait, dont l’objet et l’activité sont mal connus l’explique. Le grand public, voire beaucoup d’élus n’en connaissent suffisamment ni l’organisation, ni la définition de ses missions, ni le fonctionnement ni ses missions.

Si vis pacem, para pacem

Si je peux comprendre le fameux adage Si vis pacem, para bellum du général et stratège militaire romain Végèce dans le contexte belliciste de son époque, il me semble que dans le contexte de la Pax Europeana de l’Union européenne depuis 1945, il convient plutôt d’assurer une paix durable, certainement depuis la fin de la Guerre froide.

Il y a trente ans encore, le principal souci était d’encaisser au plus vite le mal nommé dividende de la paix, alors qu’il n’y eut ni paix, ni dividende ! Aujourd’hui, la Belgique ne peut plus ignorer la réalité géopolitique ; la guerre en Ukraine et la menace russe nous mettent devant un fait accompli.

Le 23 mai 2014, dans une Carte blanche intitulée Le nerf de la paix, j’écrivais déjà « … les crises géorgienne de 2008 et ukrainienne d’aujourd’hui nous ont conduit vers une paix de plus en plus chaude. À la périphérie de l’Europe, les pays baltes, par ailleurs membres de l’UE et de l’Otan, expriment de plus en plus la crainte de “se voir rappeler dans le giron de la mère patrie russe”. »

La Belgique doit non seulement confirmer le rattrapage du Plan STAR mais elle doit définir un Plan STAR + pour la prochaine décennie, lui permettant de continuer à faire partie intégrante d’une stratégie dissuasive crédible.

Un budget militaire crédible, dans le cadre d’une dissuasion collective, constitue le nerf de la paix ! Les pays de la frontière est de l’UE et de l’Otan, depuis les pays baltes jusqu’à la Roumanie, l’avaient déjà compris depuis 2008. Tous ces pays présentent un effort de défense (parfois nettement) supérieur à celui de la Belgique.

Les pays n’ayant pas le privilège de l’appartenance à l’UE ou à l’Otan, comme la Géorgie, la Moldavie, voire l’Azerbaïdjan, se trouvent dans une situation de grande inquiétude et flou géopolitique.

Même les pays nordiques, dont l’un se signalait par sa neutralité spéciale et l’autre pâtissait de sa « finlandisation » le savent depuis la fin de la guerre froide et le début de la paix chaude, eux dont les eaux territoriales et l’espace aérien sont systématiquement violés par l’armée russe. Faut-il donc s’étonner qu’ils aient demandé leur adhésion à l’Alliance atlantique ?

Le budget de la Défense n’a vocation d’être l’objet ni de prises de position partisanes inconditionnelles, ni de contestations dogmatiques : il n’est pas un but en soi, mais l’instrument financier et l’expression politique d’une gestion efficace et efficiente de la Défense !

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1 Commentaire

  • Posté par Monsieur Alain, lundi 23 mai 2022, 8:46

    L'ignorance (ou le déni ?) géo-politique d'Ecolo est une constante en Belgique mais aussi ailleurs en Europe comme en Allemagne par exemple.

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