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Le rôle déplorable d’Eutelsat dans la transmission de la propagande russe

Le Comité Denis Diderot demande à l’Union européenne d’adopter des sanctions contre deux plateformes russes actives sur les satellites Eutelsat.

Carte blanche - Temps de lecture: 6 min

Un des paragraphes de la déclaration du G7 de ce 8 mai dernier stipule : « Nous poursuivrons nos efforts pour lutter contre les tentatives du régime russe de diffuser sa propagande. Les entreprises privées respectables ne devraient pas fournir de revenus au régime russe ou à ses affiliés qui alimentent la machine de guerre russe. » Le 12 mai, s’adressant à ses collègues européens lors de la réunion de la Plateforme européenne des autorités de régulation (EPRA), Olha Herasymiuk Présidente du Conseil national de la radio et télévision d’Ukraine implorait : « Tous les contrats avec des entreprises de médias russes doivent être résiliés ». Le 23 mai, devant le Forum de Davos, le Président Zelensky tenait les mêmes propos.

La France fait-elle vraiment des efforts dans ce domaine ?

Ces derniers jours, les téléspectateurs de Rossyia 1, la chaîne d’Etat la plus populaire, ont pu assister, dans le cadre du programme phare du journaliste V. Soloviev, à quelques déclarations tonitruantes. Margarita Simonyan, rédactrice en chef de la chaîne RT, déclarait qu’en Russie, comme en Chine, l’information centralisée par l’Etat était la seule solution possible et que la liberté d’expression avait été inscrite dans la Constitution russe par la volonté des puissances occidentales. Un autre intervenant défendait la légitimité du recours aux armes nucléaires dans le cadre d’une Troisième Guerre mondiale, que la Russie aurait le droit de lancer pour se défendre contre la coalition de 40 Etats nazis. Un universitaire expliquait qu’il n’existe ni culture ni langue ukrainienne. Un autre encore se demandait pourquoi l’armée russe ne ciblait pas les dirigeants étrangers lors de leur visite en Ukraine. Et Soloviev de se moquer du Président de la République : « Nous avons une nouvelle expression en russe : macroniser, qui signifie téléphoner à tout bout de champ ».

De tels propos font, d’une certaine manière, partie de la normalité de la propagande de guerre du Kremlin. Ce qui est moins normal, c’est que le signal d’une telle chaîne de propagande soit transmis vers 50 % des foyers russes par des satellites d’Eutelsat S.A., société dont l’Etat français est via la BPI, l’actionnaire de référence, via l’Arcom, et le principal régulateur.

De juteux partenariats

Eutelsat a fait du marché russe un axe important de développement, au point que la Russie est devenue son deuxième client. Elle a renforcé le partenariat, passé dès 1997, avec la plateforme de télévision à péage NTV+ (filiale de Gazprom Media Holding) puis, à partir de 2005, a contracté avec une autre plateforme, Trikolor. Les deux opérateurs diffusent, à partir de deux satellites des bouquets de chaînes vers la partie occidentale de la Russie. La position 36º Est de ces satellites est la plus suivie par les détenteurs d’antennes. Suite à un contrat en 2012 avec l’opérateur russe RSCC, deux autres satellites desservent la partie centrale de la Russie, la Sibérie et la partie extrême-orientale du pays. Eutelsat loue des capacités sur ces deux satellites pour les deux plateformes, dont le total des abonnés est estimé, selon les sources, entre 12 et 15 millions de foyers.

Les partenariats se sont également développés avec Roskosmos : entre 2000 et 2015, 11 satellites ont été lancés par l’agence russe et, en 2015, était annoncé le lancement d’un certain nombre d’autres durant la période 2016-2023. En partenariat avec RSCC, Konnect Russie fournit un service haut débit. En septembre 2021, Konnect Russie et RTCOMM signent un protocole d’accord concernant des services de connectivité à bord des navires. En novembre 2021, Konnect Russie et Gazprom ont annoncé une coopération visant à réduire les émissions de CO2 provenant du transport de gaz.

Trop d’indulgence

Depuis le début de la guerre, la continuation du partenariat avec les deux plateformes est devenue particulièrement choquante. Dans le cas de NTV+ elle inclut même la continuation de la transmission de RT News, malgré l’interdiction par l’Union européenne. Par ailleurs, ces deux plateformes ont éliminé de leur offre, dans des conditions peu claires, 8 chaînes internationales d’information : BBC World, CNN, DW, Euronews, France24, NHK World, RAiNews 24 et TV5Monde.

L’opposant A. Navalny défend la thèse que la télévision n’était plus importante et que c’est plutôt le rôle de la société néerlandaise Yandex, le « Google russe » qu’il faut sanctionner. Cette approche surévalue l’importance d’Internet : selon une étude menée en juillet 2021, citée par Statista Research Department, la télévision reste la source d’information principale pour 62 % de la population russe. Les chaînes étrangères étaient, avant leur élimination du marché, minoritaires, mais leur présence était appréciée. France 24, d’après sa Présidente, comptait 2 millions d’auditeurs réguliers et Euronews, en version russe, la dernière à être éliminée, voyait son audience augmenter depuis le début de la guerre.

L’indulgence d’Eutelsat est dénoncée sur les réseaux sociaux par les Ukrainiens.

La liste de la honte

Ce maintien du « business as usual » fait figurer l’entreprise dans la liste de la honte établie par Yale University. La Fédération européenne des journalistes a déposé une alerte auprès du Conseil de l’Europe. La presse danoise s’interroge sur la responsabilité d’Eva Berneke, PDG depuis janvier, manager très réputée au Danemark. Le Gazprom Media Holding dont fait partie NTV+ figure sur les listes de sanctions des Etats-Unis. La VTB Bank, un de deux actionnaires de Trikolor, figure elle-même sur les listes des Etats-Unis, du Royaume-Uni et de l’Union européenne.

La Directrice générale d’Eutelsat, Madame Eva Berneke, se contente d’évoquer la neutralité à laquelle est tenue son entreprise en tant que transporteur des signaux. Cette position, exacte en droit, est difficilement défendable du point de vue éthique. On pense au discours d’Elie Wiesel, Prix Nobel de la Paix : « La neutralité aide l’oppresseur, jamais la victime. Le silence encourage le persécuteur, jamais le persécuté »

Des sanctions indispensables

Le Comité Denis Diderot a publié un rapport et une pétition, signée par 53 personnalités du secteur audiovisuel, dont tous les membres de l’autorité ukrainienne de régulation et par 1.200 citoyens de tous pays. Elle a reçu le soutien de plusieurs fédérations de journalistes.

La pétition demande à l’Union européenne de prendre les sanctions contre les deux plateformes, ce qui permettrait à Eutelsat de révoquer ses contrats, mettant fin à une situation scabreuse de collaboration avec la propagande russe. Cela permettrait aussi de libérer des multiplexes qui pourraient être alloués aux chaînes d’information, à des chaînes russophones déjà existantes dans plusieurs pays européens, ou encore à des stations russes indépendantes à créer. L’autorité de régulation française, l’ARCOM, pourrait également intervenir, mais avec une procédure de mise en demeure peu plausible dans le cas d’espèce.

La Présidence française du Conseil de l’Union européenne s’honorerait de mettre fin à cette situation. Les Ukrainiens connaissent très bien la nationalité des satellites qui transmettent la propagande d’une guerre dont ils souffrent dans leur chair. A défaut, pourquoi la Belgique ne prendrait-elle pas l’initiative ?

*La liste complète des signataires est disponible sur le site du Comité Diderot.

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1 Commentaire

  • Posté par Damas Étienne, jeudi 26 mai 2022, 18:14

    Le rôle déplorable du Soir dans la transmission de la propagande américaine...

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