Accueil Opinions Cartes blanches

Il faut d’urgence interdire la spéculation sur la faim

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

Une mauvaise décision politique produit rarement ses effets immédiatement. Il faut parfois plusieurs années pour qu’apparaisse tout son potentiel de nuisance. Un bel exemple est l’affaiblissement des règles européennes en matière de lutte contre la spéculation sur les denrées alimentaires. Décidée par la Commission en 2016, cette mesure de dérégulation financière engendre aujourd’hui des conséquences dramatiques pour des millions de familles dans le monde.

Régulation à reculons

Pour bien comprendre l’ampleur de ce fiasco politique, il faut remonter à ses origines, à savoir : la crise des prix alimentaires de 2007 et 2008. À l’époque, la spéculation financière est pointée du doigt comme un des amplificateurs des tensions sur les marchés alimentaires mondiaux. Il s’avère en effet que des investisseurs ont préacheté de très grandes quantités de matières premières agricoles via des contrats à terme, sans la moindre intention de les acquérir un jour mais en vue d’accroître artificiellement la demande et, par conséquent, de faire monter les prix. La volatilité excessive des prix qui en découle plonge du jour au lendemain des millions de personnes dans l’impossibilité de se nourrir à un coût abordable. Au point que des émeutes de la faim éclatent dans plusieurs pays.

Pour éviter que cela ne se reproduise à l’avenir, l’Union européenne révise en 2014 la directive MiFID II sur les marchés financiers, en y introduisant notamment un régime dit de « limites de position ». Celui-ci vise à réduire les possibilités de spéculation sur les prix des denrées alimentaires ainsi que sur d’autres produits de base, en limitant le nombre de contrats qu’un investisseur peut détenir sur les marchés à terme de matières premières. Mais l’enthousiasme suscité par l’adoption de ces nouvelles règles est de courte durée. Sous couvert d’ajustements purement techniques, la Commission décide deux ans plus tard de les diluer fortement. Concrètement, elle fixe des seuils bien trop élevés pour réellement empêcher toute volatilité excessive des prix alimentaires, rendant en pratique les limites de position quasi inopérantes. Alors qu’aux États-Unis les limites de position réelles appliquées aux contrats à terme sur les céréales (maïs, soja, blé, riz et avoine) se situent généralement dans une fourchette de 5 à 15 %, celles fixées au niveau européen pour les contrats à terme sur les produits alimentaires les plus sensibles tournent autour de 20 %. Ce qui demeure notoirement insuffisant pour empêcher les pratiques spéculatives des fonds d’investissement.

Cette première entaille portée au régime de limites de position est suivie d’une deuxième fin 2020. Prétextant vouloir favoriser la reprise économique après la pandémie de covid, la Commission lâche encore un peu plus la bride à la spéculation sur les matières premières : tout en maintenant les seuils existants, elle introduit des exemptions permettant aux spéculateurs de s’affranchir des contraintes réglementaires. Enfin, le 20 avril dernier, elle donne le coup de grâce, en édulcorant davantage des règles quasi vidées de leur substance.

Finance pyromane

À chaque étape de ce processus de détricotage législatif, il s’est trouvé une majorité d’eurodéputé.e.s pour l’approuver. Ce mercredi 6 juillet, la droite européenne (les conservateurs et les libéraux) a ainsi soutenu les dernières mesures de dérégulation proposées par la Commission. Cela choque d’autant plus que ce vote favorable intervient dans un contexte de nouvelle flambée des prix alimentaires, quinze ans après la crise de 2007 et 2008. Bien qu’elle soit principalement engendrée par la hausse des prix de l’énergie et par la rupture des chaînes d’approvisionnement résultant de la guerre en Ukraine, la hausse est nettement amplifiée par la spéculation financière.

Plusieurs indices en attestent. Tout d’abord, la portée et l’ampleur de la volatilité actuelle des prix à terme des produits de base ne peuvent être que partiellement expliquées par les « fondamentaux » du marché, c’est-à-dire les évolutions de l’offre et de la demande.

Deuxièmement, les investissements dans les contrats à terme sur les matières premières agricoles et les fonds liés à ces produits financiers ont augmenté dans la foulée de l’agression russe en Ukraine. Dès le début de l’invasion fin février, les investisseurs se sont rués sur les contrats à terme sur le blé et le maïs, notamment pour la livraison en mai (1). De même, il y a eu d’importants afflux de capitaux dans les fonds négociés en bourse (FNB) liés à l’agriculture, y compris les fonds indiciels de matières premières qui regroupent les investissements dans les minerais, dans le pétrole et le gaz, et dans les produits agricoles.

Troisièmement, selon un récent rapport du Centre de recherche sur le développement (ZEF) de l’Université de Bonn (2), la part des spéculateurs sur les marchés du blé et du maïs a fortement augmenté depuis la fin de l’année 2020, atteignant 50 % en avril, soit une proportion similaire à celle observée pendant la crise alimentaire de 2007-2008. Cela suggère que les prix actuels reflètent moins les fondamentaux du marché des céréales que la dynamique des marchés financiers et le comportement moutonnier qu’y adoptent les spéculateurs.

Les spéculateurs s’engraissent, les pauvres trinquent

Les choix politiques ne sont jamais neutres. Ils favorisent toujours certains groupes d’intérêt aux dépens d’autres. En prenant la décision d’affaiblir – dès 2016 – les règles encadrant la spéculation sur les produits agricoles, une majorité de décideurs européens a choisi délibérément de placer les intérêts des traders au-dessus de ceux des populations les plus vulnérables, ici et ailleurs. La réalité, c’est qu’aujourd’hui, des familles – de l’Égypte au Yémen, et du Liban à l’Éthiopie – n’ont plus les moyens d’acheter des aliments de base. La flambée des prix et la faim menacent désormais la stabilité de dizaines de pays dans le monde, où les gouvernements, fortement endettés, n’ont pas les moyens d’amortir le choc. Ceux et celles qui continuent à encourager la spéculation sur la faim auront à répondre tôt ou tard de leurs actes.

(1) IPES-Food, May 2022, « Another perfect storm ? ».

(2) ZEF, April 2022, « Speculation risks in food commodity markets in the context of the 2022 price spikes – Implications for policy », ZEF policy brief no 40.

 

À lire aussi Carta Academica: La guerre en Ukraine et l’insécurité alimentaire mondiale À lire aussi Comment l’invasion russe en Ukraine a déstabilisé le marché du blé À lire aussi Guerre en Ukraine: record historique sur les prix alimentaires mondiaux

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info

1 Commentaire

  • Posté par Lhermitte Jean-Yves , vendredi 8 juillet 2022, 8:34

    L'urgence est là ! Chaque spéculateur sur les denrées alimentaires est un meurtrier.

Aussi en Cartes blanches

Carte blanche Archivage: que racontent les «Uber Files» du fonctionnement de notre démocratie?

La sauvegarde de nos démocraties passe par la mise en place de règles claires de gestion de l’information et la préservation à long terme des processus et actions qui ont contribué à l’élaboration des décisions politiques. L’épisode des « Uber Files » nous montre que nous délaissons ce principe et permettons aux sociétés privées de nous dicter ce qu’il restera de notre histoire…

Voir plus d'articles

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une