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Inondations: «Sire, nous sommes toujours abandonnés»

Alors que se profile une cérémonie officielle de commémoration des terribles inondations de juillet 2021, à laquelle est convié le couple royal belge, une sinistrée adresse une lettre ouverte au Souverain pour lui confier son désarroi.

Carte blanche - Temps de lecture: 6 min

Sire,

Nous nous sommes rencontrés au mois de décembre à Verviers dans le cadre des tables rondes avec les sinistrés. Vous avez pris le temps, alors, de nous écouter et de nous comprendre. Vous avez voulu être rassurant, vous alliez garder à l’œil la situation, avez-vous expliqué, et vous interpelleriez les responsables si besoin. Votre majesté, ce 14 juillet, j’aurai de nouveau l’honneur de vous rencontrer. Je dois vous dire que, depuis décembre, peu de choses ont changé. En tout cas pas dans le bon sens. Je voudrais donc vous demander d’interpeller ces responsables.

Sire, vous m’avez invitée ce 14 juillet et, comme pour tous les sinistrés, cette date est gravée dans ma mémoire. La nuit du 14 au 15, il était 3 heures du matin quand j’ai été réveillée par le bruit de l’eau, de ce qu’elle charriait et des alarmes dans tous les sens.

Au fur et à mesure, on s’est rendu compte que quelqu’un appelait au secours. Cela venait d’un appartement de l’autre côté de la rue. Les voisins du dessus ont tenté d’aller porter secours à leur voisine. Après quelque temps, ils sont remontés en pleurs. La porte était bloquée à cause du poids de l’eau. Les cris ont continué toute la nuit jusqu’à 7h du matin et puis plus rien. Des jeunes ont pu rentrer quand l’eau a baissé mais ils n’ont pu que constater la mort de notre voisine. Voilà comment a commencé notre journée du 15 juillet il y a un an. Le début d’une journée de zombie à errer dans ce chantier.

Dans l’urgence, l’aide citoyenne et rien d’autre…

Perdu dans ce chaos, il nous a fallu des heures pour nous rendre compte que nous n’avions plus d’électricité ni d’eau courante et ce que cela signifiait. En début de soirée, quand on n’avait plus rien pour boire ni pour manger, on se demandait d’où allait venir l’aide. C’est alors qu’un camion est sorti de nulle part. Je m’en souviendrai toujours. Le conducteur s’appelait Bart et venait d’Anvers. Ça ne s’invente pas. Sauf que lui avait un sourire et avec son accent, nous a appelés pour nous dire qu’il avait à manger pour tout le monde. C’est là, assis tous autour du camion, c’est là qu’on s’est demandé tout d’un coup : mais où sont l’armée, la croix rouge, la ville, les autorités ?

On a mangé, discuté puis Bart est parti en nous disant : « Morgen, kom ik terug ». « Je reviens demain ». Cette phrase sonnait bizarrement pour nous. Le lendemain, c’était loin. D’ici là on serait pris en charge et tout ce cauchemar serait loin derrière pensions nous. Nous, on croyait que le lendemain, on n’aurait plus besoin de son aide, mais heureusement qu’il était là le lendemain. Accompagné d’autres camions venus de Flandre et de partout ailleurs en Belgique. Les jeunes du quartier ont improvisé un endroit pour centraliser les besoins et l’aide. Sans l’aide venue en camion, nous aurions connu la famine. Et ça, c’était pour les valides. Combien de personnes malades, appareillées, avec des besoins médicaux sont-elles décédées les jours qui ont suivi ? On ne sait pas. Par la suite, nous avons fini par voir l’armée et la croix rouge, mais l’aide de la commune et l’aide de la Région, nous les attendons toujours.

Sire, je crois savoir que vous défendez des valeurs d’unité dans notre pays. Je ne peux que les partager car ce sont elles qui nous ont fait survivre. Ce ne sont pas nos gouvernements, ni le fédéral, ni la Région ou quoique ce soit d’autre. Eux ne se sont jamais manifestés. C’est entre nous, les gens du quartier et avec les bonnes âmes venues de tout le pays qu’on s’est démerdés. C’est cette union-là qui a fait la force.

Une faille spatio-temporelle

Sire, les responsables politiques sont passés du temps des inondations au temps de la reconstruction. Mais le temps de l’accompagnement des sinistrés a été aspiré dans une faille spatio-temporelle. Ce n’est pas une invention, pas un titre de journal. Quand les sinistrés vous disent qu’ils se sentent abandonnés c’est parce qu’ils ont été abandonnés. Ce n’est pas une hallucination collective, c’est un réel abandon.

On ne sait pas se fier à be-alert qui semble ne jamais fonctionner, ni aux prévisions incompréhensibles. Nous avons l’impression d’être tout le temps en alerte. Tous les soirs, quand il pleut, je reçois des appels téléphoniques de personnes en pleurs pour savoir où aller en cas de problème. D’autres m’appellent tout simplement pour savoir ce qui va se passer. Et s’il se passe quelque chose, ils sont où les pompiers ? les services de secours ? les policiers ?

On pensait tous être protégés mais le voile a été levé, maintenant nous savons que nous ne le sommes pas. Le traumatisme, la crainte est toujours là. Aujourd’hui encore, rien n’a été mis en place pour nous protéger. Ils ont fait des économies dans notre sécurité mais derrière les beaux discours et la commission d’enquête où ils n’ont jamais accepté de nous entendre ou de considérer nos recommandations. Les économies n’ont toujours pas été compensées.

Derrière les chiffres communiqués, la réalité est tout autre

Quand il pleut, nous avons toujours peur. Or en Belgique, la pluie n’est pas rare.

Sire, savez-vous que derrière les chiffres qu’on entend de la part des assurances ou du ministre-président wallon, la réalité est tout autre. Quand j’entends que 90 % des dossiers seraient clôturés pour les assurances, comment l’expliquer à Youssef, mon voisin qui a touché « 37.000 euros » alors qu’il en a pour 110.000 euros de travaux ? Depuis les inondations, sa vie est entre parenthèses à cause de ses travaux que l’assurance refuse de payer. Il y a tellement de personnes dans la même situation que Youssef à Verviers, et ailleurs. Que dire aux habitants de Pepinster qui viennent d’apprendre qu’on va raser leur maison alors qu’ils l’ont à peine reconstruite de leurs mains ? Cela alors que les assurances ont réalisé des milliards de bénéfices avec nos primes ces dernières années…

Sire, vous nous invitez à nouveau et nous en sommes honorés. Mais je dois vous avouer mon malaise par rapport à ces commémorations officielles. Je ne peux pas m’empêcher d’avoir le sentiment que les autorités qui nous ont abandonnés veulent maintenant récupérer nos morts. Qu’ils veulent les commémorer pour faire oublier leur propre responsabilité. Je ne suis la seule à avoir ce sentiment. Alors le 14 juillet je serai là, mais ne vous étonnez si vous me voyez avec un t-shirt noir en signe de protestation. Ce n’est pas à vous qu’il est adressé, mais aux autorités wallonnes, au fédéral et à tous ces responsables politiques.

Sire je voudrais encore vous inviter dans notre quartier pour voir la situation que nous vivons. Loin des protocoles et des présentations avantageuses. Je pense qu’alors vous pourrez mesurer l’abandon de la population victime des inondations, vous pourrez interpeller les responsables politiques. Vous pourrez leur faire comprendre que nous n’attendons même plus d’excuses de leur part, ce que nous voulons c’est du respect et la possibilité de retrouver nos vies.

 

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2 Commentaires

  • Posté par D L, samedi 9 juillet 2022, 16:54

    Dans ce pays la misère du Monde est mieux accueillie que les nationaux sinistrés. Sans doute car des politiciens douteux se préoccupent plus des voix des migrants.

  • Posté par J.-M. Tameyre, samedi 9 juillet 2022, 11:26

    Ma pauvre fille ! Il est temps d'ouvrir les yeux ! Tous ces impôts, au nom de la solidarité, de l'état-providence, servent avant tout à engraisser ceux qui en vivent ! Des élus comme très récemment Laurence Bovy (PS évidemment) qui pour 250.000 de salaire annuel chez Vivaqua, et un passe-droit politique pour le poste, n'est pas capable de produire une facture d'eau depuis 7 mois. Responsable ? Elle ne démissionnera pas ! Elle ne trouverait plus jamais une place pareille ailleurs. Philippe Henry, responsable du désastre dernier ? C'est juste un carriériste (il n'a jamais travaillé en entreprise, jamais réalisé un projet concret) qui a tenté de justifier son incurie, en prouvant son imbécillité et sa suffisance, avant de passer à autre chose. Son prochain plan de taxation des voitures est du même niveau. Vous avez vu un seul de ces politiques sacrifier une soirée ou un week-end pour passer la serpillière dans vos maisons ? Et vous croyez vraiment que le Roi - qui n'a aucun pouvoir ! - va se fâcher ? Continuez à écrire des lettres au père Noël et en attendant prenez soin de vous : personne ne le fera à votre place ! Simplement votez autrement et plus jamais pour tous ces abrutis prétentieux et incapables.

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