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Iran: l’Histoire est la mémoire d’un peuple

Dans une carte blanche, Hamid Enayat, politologue et spécialiste de l’Iran, fait le lien entre la répression des femmes (mal voilées) en Iran et le projet de loi portant sur un accord de transfèrement de condamnés entre le régime des mollahs et le gouvernement belge. Ce proche de l’opposition démocratique iranienne fustige ces deux situations.

Carte blanche - Temps de lecture: 6 min

Le 8 juillet 2022, au cours de son habituel prêche du vendredi, l’imam d’Ardakan1 déclarait que « le hijab (était) l’un des facteurs de (l’)autorité et de (la) sécurité nationale » du pays. A Karaj2, et dans de nombreuses autres cités de la république islamique, les discours des imams convergent vers ce point crucial pour la stabilité du régime : les femmes « mal voilées » représentent un véritable danger pour l’islam des mollahs. Il est hors de question que ces dernières puissent s’émanciper. Le port du voile est devenu une question centrale dans la lutte qui oppose le peuple à l’autorité.

Et l’actuel président de l’Iran, Ebrahim Raïssi, l’a bien compris. En ordonnant aux organes de répression interne du pays de focaliser leur attention (et leur violence) sur les réponses « adéquates » à donner aux femmes rebelles, il espère encore contenir une colère qui se fait jour depuis de nombreuses années… Par la manière forte. De fait, l’Iran assiste actuellement à un nouveau cycle de brutalité inouï contre les femmes « mal voilées », à la fois dans les bureaux, dans les rues ou les centres commerciaux. Partout, les voitures de police de la sécurité morale patrouillent et imposent leur présence aux yeux de toutes et tous.

Mais en plus de ces patrouilles habituelles, reconnues pour leur violence et les humiliations régulières qu’elles font subir aux femmes, le gouvernement s’est doté d’un arsenal juridique destiné à mettre la pression sur les propriétaires de restaurants et de cafés, poussés à ne plus offrir leurs services aux clients ne respectant pas le hijab. Et attention à quiconque ne respecterait pas ces nouvelles règles. La lutte du régime contre les femmes « mal » voilées est encore montée d’un cran.

La réponse de Maryam Radjavi, présidente élue du CNRI et symbole de l’émancipation féminine

Maryam Radjavi, cheffe de l’opposition iranienne, n’a pas tardé à réagir à cette nouvelle vague de violence d’Etat. La présidente du CNRI appelle une fois de plus « les commerçants et les hommes d’affaires zélés à fermer les magasins et le marché, à l’instar du passage Cyrus3 à Téhéran, en signe de protestation contre le harcèlement et les insultes du régime misogyne des mollahs, en particulier le mardi 12 juillet ».

Les scènes vues au sein même du centre commercial Kourosh4 ne laissent pourtant pas présager d’un avenir proche serein pour les autorités islamiques et politiques du pays. Alors que les patrouilles du régime s’en prennent délibérément aux femmes portant un « mauvais » hijab, le peuple répond et se jette sur lesdites patrouilles afin de soutenir les femmes agressées. Le fait est que la société iranienne se trouve dans une situation explosive. Les unités de résistance se sont développées, un peu à la manière des unités de résistance durant l’occupation de la France par l’Allemagne nazie. Elles agissent désormais dans chaque rue de chaque ville du pays.

Ces unités sont prêtes à orienter l’explosion de colère vers un changement démocratique en Iran. Selon des sources proches des services de renseignement du régime, le nom de la leader de l’opposition exilée se fait de plus en plus présent lors des manifestations. Scandé par les manifestants, le nom de Maryam Radjavi est associé aux slogans prônant l’égalité des sexes et la séparation de la religion et de l’Etat. Le régime craint cette explosion, autant qu’il craint la mobilisation d’une armée de gens affamés, sans emploi et sans perspective d’avenir.

En ciblant particulièrement les femmes, qui occupent une place prépondérante dans la société iranienne, Ebrahim Raïssi et les tenants d’une politique islamique ultra-stricte cherchent avant tout à essayer de contrôler la société. On comprend dès lors mieux, vu d’Occident, les propos de l’Imam Juma5 sur le hijab.

Sommet international pour un Iran libre et démocratique

Le renversement du régime ne semble plus être le rêve fou de quelques idéalistes exilés. Dorénavant, il est ancré dans la réalité du terrain. Les 23 et 24 juillet prochains se tiendra le sommet mondial pour un Iran libre, organisé par la résistance iranienne. Comme chaque année, il comptera dans ses rangs des dirigeants politiques et des autorités du monde entier. Cette année plus que jamais, le message adressé aux unités de résistance œuvrant à travers tout le pays sera fort et chargé d’émotions. Il est plus que temps pour les mollahs d’abdiquer. Le renversement est imminent.

Dans un tel contexte, personne ne comprendrait que l’accord du gouvernement belge avec les autorités iraniennes aboutisse à l’échange souhaité par l’état terroriste ; à savoir l’échange d’Assadollah Assadi, le diplomate condamné à 20 ans de réclusion par le tribunal d’Anvers l’an dernier pour tentative d’attentat à Villepinte. Cet accord visant au transfèrement de condamnés ressemble par trop à une simple libération d’un terroriste qui, aux ordres de sa hiérarchie, s’empressera de rééditer, visant forcément la Belgique en premier lieu, en guise de punition pour avoir osé condamner le bras armé de Dieu.

Valider cet accord reviendrait à reconnaître définitivement la légitimité d’un régime construit sur des dogmes religieux relevant du Moyen Âge, incompatible avec quelque norme internationale que ce soit. La chose paraît d’autant moins envisageable encore que l’arrivée d’Ebrahim Raïssi à la présidence du pays n’a fait que renforcer la voie radicale prise par le pays.

D’autre part, en votant cette loi, le Parlement fédéral belge prend un autre risque énorme ; un risque lié à son image. Comment pourrait-il justifier d’un accord d’échange de prisonniers avec un Etat orchestrant la pauvreté et la misère, usant de la violence et du terrorisme comme d’une arme diplomatique et jouant de la torture et de l’exécution allègrement à l’heure même ou ce dernier est au bord de l’effondrement ? On attend des représentants du peuple belge qu’ils choisissent la voie de la sagesse, celle d’un peuple épris d’une liberté qui aura été chèrement acquise. Les faits sont têtus et l’Histoire de la Belgique préférerait sans aucun doute retenir le courage du tribunal d’Anvers que la signature d’un traité douteux avec des tortionnaires à l’aube de leur propre crépuscule.

1 Arkadan est la deuxième ville de la province de Yazd en Iran, au centre du pays.

2 Karaj est située à 30 km au nord de Téhéran et compte pas moins d’1,5 millions d’habitants.

3 Le passage Cyrus est une grande artère commerçante de la capitale. Son nom fait référence à Cyrus le Grand, fondateur de la grande dynastie Perse au VIe siècle avant notre ère.

4 L’un des plus grands centres commerciaux Iranien, situés dans l’ouest de Téhéran.

5 L’imam de la prière du vendredi, institution du monde islamique.

 

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2 Commentaires

  • Posté par Delpierre Bernard, jeudi 21 juillet 2022, 15:51

    En 1952 , le président Mossadegh a commis l'erreur fatale de vouloir récupérer 50% du patrimoine pétrolier détenu par la BP, d'où la réaction immédiate de ses dirigeants nantis auprès de Churchill qui a demandé (et ce n'est pas à porter à son crédit) aux USA d'intervenir par une opération dénommée spéciale (renverser le pouvoir légal et y placer le fils du Shah destitué mais encore plus réactionnaire que son père) et conduire ainsi par le renforcement de la misère le peuple à se réfugier dans le sein mortel des mollahs...Cela fait 70 ans que ce pays aurait pu se développer, être éduqué à la science et à la culture mais l'occident donneur de leçons ne l'a pas voulu par égoïsme, veulerie et complaisance avec les milieux affairistes...

  • Posté par Z Pour Zorglub , lundi 18 juillet 2022, 0:23

    Le film « la déchirure » est un magnifique et sensible portrait de ce pays. la voile y tient aussi une place primordiale. Magnifique film sur un pays très sophistiqué, tiraillé entre le moyen âge des mollahs et la modernité des iraniens dont nous en connaissons que très peu de choses

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