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Enseignement: l’examen d’entrée en médecine et son lot de fake news

Dans une carte blanche, Marie Jaspers, docteure en sciences, groupe mathématique et cheffe de travaux honoraire à la faculté des sciences de l’ULiège, revient sur les raisons du taux de réussite faible de l’examen d’entrée en médecine.

Carte blanche - Temps de lecture: 8 min

Comme chaque année depuis 2017, l’examen d’entrée en médecine et son taux de réussite faible et décroissant sont vilipendés par la presse, les réseaux sociaux et les « ragots ». La FEF (Fédération des étudiants francophones) le qualifie régulièrement d’examen boucherie car son ou sa président(e) évalue le niveau d’un examen à partir du taux de réussite ! Erreur de raisonnement grave ! Mais, cette année, il y a eu bien plus grave, et délétère pour les élèves qui vont présenter la seconde session de cet examen. En effet, la députée PTB Amandine Pavet a publié le tweet suivant : « 6 % de réussite à l’examen d’entrée en médecine. Le taux le plus bas enregistré. Alors qu’il manque 360 généralistes en Wallonie et 40 % ont plus de 50 ans. Valérie Glatigny ne pouvait pas mieux s’y prendre pour organiser la pénurie. Une injustice pour les étudiants, soignants et patients. »

Eh bien, non, la ministre de l’Enseignement supérieur n’a pas droit de regard sur les questions de cet examen. A cet égard, il est important de rappeler plusieurs points :

I. Le cadre légal de l’examen

1) Le décret du 29 mars 2017 relatif aux études de sciences médicales et dentaires.

2) L’arrêté du gouvernement de la Communauté française du 19 avril 2017 arrêtant le programme détaillé de l’examen d’entrée et d’accès aux études de premier cycle en sciences médicales et/ou études de premier cycle en sciences dentaires.

3) L’arrêté du gouvernement de la Communauté française du 26 mars 2020 arrêtant le règlement d’ordre intérieur du jury de l’examen d’entrée et d’accès en sciences médicales et dentaires.

4) Le programme détaillé de cet examen est diffusé sur Internet.

II. Un examen en deux parties

Cet examen comporte deux parties. La partie 1 : connaissances et compréhension des matières scientifiques : chimie, biologie, physique, mathématique. Et la partie 2 : communication et analyse critique de l’information.

La première exige la maîtrise des cours de sciences et de maths au programme de l’enseignement secondaire. La seconde ne nécessite pas de préparation spécifique.

Les notes des deux parties sont diffusées séparément et il serait absurde de les comparer puisqu’elles sont totalement différentes.

III. Un examen organisé par l’Ares

Cet examen est organisé par l’Ares (Académie de Recherche et d’Enseignement Supérieur) et les questions qui le composent sont conçues par des spécialistes matières indépendants.

IV. Analyse des questions

Toutes les questions des deux parties susmentionnées sont des QCM.

Les questions scientifiques consistent en un énoncé de deux lignes maximum et de quatre propositions d’une ligne chacune. Elles ne peuvent donc être des problèmes demandant un développement long. Toutes sont de simples applications de définitions, de théorèmes, de lois, de propriétés. Leur niveau est celui des exemples que les professeurs du secondaire donnent pour illustrer de nouveaux concepts ou amorcer une série d’exercices, de petits problèmes. Ainsi, toutes ces questions sont basiques. Elles sont destinées à vérifier que les connaissances fondamentales soient maîtrisées afin d’être capable de suivre, en comprenant, les cours de Bac1.

Les questions de la seconde partie concernent la dimension humaniste de la pratique médicale et dentaire. Ce sont des questions qui exigent seulement la capacité de lire en comprenant quelques lignes. Elles sont accessibles à tout un chacun possédant cette capacité.

Comment expliquer les taux d’échec ?

Cela étant, comment expliquer les taux d’échec tellement importants depuis le début et plus particulièrement celui de juin 2022 ?

Docteure en sciences, groupe mathématique, cheffe de travaux honoraire à la faculté des sciences de l’ULiège, consacrant ma retraite à l’aide bénévole aux élèves ayant des difficultés en maths et en physique : 20 heures par semaine pour des remédiations dans une des meilleures écoles secondaires générales de l’enseignement officiel de la région liégeoise et dix heures par semaine pour de l’aide individuelle à des élèves inscrits dans d’autres écoles de cette même région, je peux apporter les explications suivantes :

1) Au début des années 1990, il y a eu deux modifications importantes dans le système scolaire. D’une part l’objectif original de l’école qui était l’instruction a été remplacé par la réussite. La différence est de taille car l’instruction n’est pas facile, demande du travail. Les élèves ont très vite compris et ont développé des stratégies pour « avoir leurs points » sans travail où avec un travail minimum (selon leurs témoignages). En conséquence, ils passent de classe en classe sans avoir les acquis. En fin du secondaire, n’ayant rien assimilé au fur et à mesure, la majorité d’entre eux ne maîtrise rien.

Dès lors, la préparation de l’examen d’entrée, qui ne devrait être qu’une révision de cours du secondaire, en devient pour beaucoup une étude des matières de trois ans sur une semaine. C’est une mission impossible, dès lors les résultats en sont une conséquence. Une autre modification conceptuelle du rôle de l’école a été imposée par le Décret Missions en 1996. Ce fut la pédagogie par compétences : il ne pouvait plus y avoir de transmission des savoirs, mais ceux-ci devaient être construits par les élèves eux-mêmes. Quelle utopie ! Quelle catastrophe ! Notons que Marcel Crahay, professeur de pédagogie aux universités de Genève et Liège, qui avait initié cette pédagogie à la mode à cette époque, l’a reniée en 1996 mais la FWB (Fédération Wallonie-Bruxelles) n’a pas fait marche arrière. De manière logique les élèves n’auraient pu imaginer le théorème de Pythagore ou les règles d’accord du participe passé, par exemple. Cette pédagogie est devenue celle du mime. La conséquence dramatique a été et est toujours que les élèves ne raisonnent plus, qu’ils soient confrontés à des exercices de grammaire, quand ils existent encore, ou à des problèmes de mathématiques : ils cherchent à imiter un problème déjà fait, ce qui conduit inévitablement à l’erreur car deux problèmes sont toujours distincts. Ils cherchent des analogies où ils n’y en a pas. Ce faisant, tout exercice qui n’est pas copie conforme d’un autre est considéré comme difficile, voire infaisable. C’est ce qui s’est passé à l’examen d’entrée en médecine. Les réformes intempestives faites dans le secondaire portent une lourde responsabilité dans le nivellement par le bas de l’enseignement obligatoire. De nombreuses voix se sont élevées dans le monde académique mais n’ont jamais été écoutées.

Jamais les responsables du système scolaire ne font une analyse critique des réformes qui ont été des échecs. Ils vivent dans le déni. Tant que le système scolaire ne corrigera pas ses erreurs fondamentales, rien ne changera. Et ce n’est pas le pacte (d’excellence, NDLR) considéré comme le sauveur qui va relever le niveau, bien au contraire ! L’examen d’entrée en médecine n’est que la pointe de l’iceberg : on en parle, on en fait un scandale car une étude est faite sur 6.000 étudiants et diffusée tous azimut. Mais la situation est analogue dans tous les 1º bacs scientifiques où le taux de réussite oscille entre 10 et 20 %. En outre, dans ces 1º bac, le cours qui compte le plus d’échec est la physique, comme à l’examen d’entrée.

2) Pourquoi la physique est-elle source d’autant d’échecs partout ? C’est le cours le plus dur à comprendre tant parce que les systèmes physiques ne sont pas simples à décrire que parce que les explications reposent constamment sur des bases mathématiques avec lesquelles beaucoup d’élèves ont des difficultés. Or, dans le secondaire, il y a une globalisation des cotes de sciences. Ainsi, les élèves étudient d’abord et surtout la biologie plus facile, plus aisée à mémoriser, puis la chimie et très peu la physique. Ainsi, beaucoup d’élèves réussissent le secondaire en ayant toujours des cotes faibles en physique ou un échec.

Voici une anecdote : dans l’officiel, en décembre dernier, il n’y a pas eu d’examens pour beaucoup. Consciente du problème une professeure de physique a fait en janvier 2022, un contrôle en sixième secondaire maths fortes et sciences fortes sur la matière de trois mois : de septembre à mi-janvier et le résultat a été de 25 % de réussite. J’avais prévu, à ce moment, la débâcle à l’examen d’entrée en médecine.

3) La suppression des examens pendant les deux années covid ajoutée au passage automatique de la première à la deuxième secondaire ainsi que la suppression des examens de Noël dans l’officiel ont déstabilisé les étudiants qui n’avaient jamais passé d’examens de leur vie et qui ont cru qu’il suffisait d’« étudier » les trois matières des trois ans en huit jours à raison de huit heures par jour. Ce qui, évidemment ne peut conduire qu’à une connaissance très superficielle, cause de profonds échecs. Avec Hervé Hasquin, je pense que la suppression des examens est une honte. Pire, c’est un crime.

Pourquoi cette chute vertigineuse en juin 2022 ?

Pourquoi cette chute vertigineuse en juin 2022 ? La cause est la même que celle invoquée par les universités pour expliquer l’impressionnant accroissement du taux d’échecs en bac 1 : l’absentéisme !

Bien sûr l’enseignement obligatoire impose l’obligation scolaire néanmoins le nombre de jours d’absence a augmenté de 56 %. Et pour ceux qui étaient présents, beaucoup l’étaient de corps mais pas d’esprit ! Ils étaient dissipés et peu enclin à fournir le moindre effort. Les remédiations que j’assurais étaient libres : j’avais un local porte ouverte de 14h40 à 18h et peu d’élèves ont profité de cette opportunité d’aide comparativement aux années avant covid. Lorsqu’ils venaient c’était pour corriger des contrôles largement ratés ou pour me demander de réexpliquer des cours entiers. Mon travail essentiel a été de mener un combat sans merci pour les amener à étudier en compréhension et non par cœur.

A la lumière de ces arguments, il est choquant d’entendre une députée accuser la ministre de l’Enseignement supérieur de manipulation de l’examen d’entrée en médecine. Un sérieux effort de réflexion et de remise en question semble de rigueur dès lors que les causes réelles et profondes de cet échec semblent ignorées au profit de slogans démagogiques et d’attaques personnelles sans fondement ni rapport avec les circonstances du débat !

 

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23 Commentaires

  • Posté par collin liliane, mardi 16 août 2022, 17:09

    Merci pour ce commentaire pertinent qui malheureusement ne sera pas écouté, comme tant d'autres. En FWB, on continuera à baisser le niveau afin de favoriser à tout prix la réussite et à imposer un pacte d'Excellence d'une totale absurdité. Quant aux criailleries du PTB et de son antenne FEF, chacun sait ce qu'il faut en penser.

  • Posté par DELFORGE DOMINIQUE, lundi 15 août 2022, 9:49

    Aucun fondement !? J'ai plus de 50 ans et je viens d'aider ma fille à réaliser un travail de vacances en Physique, madame jaspers met exactement les mots qu'il faut sur la faillite de notre enseignement secondaire ! Et ce depuis bien longtemps. j'ai mal à mes enfants quand je vois leur niveau d'éducation et le monde chamboullé qui va leur tomber sur la figure ! Mais c'est comme tout le reste, continuons à faire les autruches, bien plus relaxant et égoïste.

  • Posté par Eileen Cheron, samedi 13 août 2022, 22:51

    Cet article n'a aucun fondement raisonnable. Une information mensongère vous fait perdre toute crédibilité : NON, les questions de cette épreuve ne se basent pas sur le programme en sciences et mathématiques de l'enseignement secondaire !!! Mon fils a suivi ses études secondaires au collège des jésuites (en math fortes 6h et sciences fortes 6h) et à réussi chaque année, avec beaucoup de travail, mais sans examen de passage. Avec un bagage solide qu'offre une section sciences et math fortes d'un tel établissement et une préparation préalable (cours préparatoires dispensés par l'Unamur), il a échoué. Cet examen est bien trop exigent!! Il serait effectivement bien fondé si le contenu des questions étaient en lien direct avec les programmes officiels, et bien entendu avec une exigence certaine, proportionnelle aux exigences des études de médecine... mais là, c'est une réelle boucherie, et je pèse mes mots. Certains étudiants se préparent exclusivement à cet examen pendant 1, 2 et parfois 3 années et... échouent!! Des écoles privées proposent des cours préparatoires à presque 2000€ la semaine... Même si la participation à ceux-ci n'offrent évidemment pas une réussite certaine, se dirige-t-on vers cela?? La génération des médecins à venir, sera-t-elle une génération d'étudiants qui ont les moyens de se payer des cours hors de prix???? De quoi s'inquiéter pour l'avenir du système de santé belge...

  • Posté par Naeije Robert, mardi 16 août 2022, 18:19

    Une exception a la regle ne prouve pas que celle-ci est fausse

  • Posté par Lahaye Olivier, samedi 13 août 2022, 13:12

    Il y a 50 ans, le taux de réussite en première candi. médecine était-il supérieur à 50% pour les nouveaux étudiants ( non bisseurs)? NON

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