Reportage sur le piétonnier: «La pluie? C’est la faute à Mayeur»

Le ciel est plutôt plombé sur le piétonnier bruxellois en ce jeudi midi. Entre deux averses, les badauds investissent à la hâte les marches de la Bourse pour y papoter, flirter ou avaler un sandwich. Lieu de tous les débats, nous avons passé la journée entre De Brouckère et Fontainas. Derrière leurs vitrines, les commerçants s’activent et lorsqu’on leur demande de poser un regard sur la mue des grands boulevards entamée il y a de cela un an, les réactions sont à la mesure de la météo : très mitigées, entre éclairs de fureur et promesses d’éclaircies. Pas mal de lassitude aussi, quel que soit le point de vue, à l’idée de s’exprimer une fois de plus sur un dossier que beaucoup ont l’impression de ne pas maîtriser.

Ras la casquette

A la librairie Brüsel, temple de la bande dessinée, l’accueil est des plus frais. « Ah, non, pas encore le piétonnier, j’en ai ras la casquette du piétonnier, plante le patron derrière son comptoir. Je n’ai plus rien à dire. » Mais il finira par le dire quand même. « Tout cela ne ressemble à rien mais de toute façon Yvan Mayeur (NDLR le bourgmestre de la Ville de Bruxelles, PS) ne changera rien à ses plans. On entend qu’on pourrait arrêter le piétonnier à la Bourse, non seulement cela n’aurait aucun sens mais ce serait encore pire qu’aujourd’hui car on se retrouverait dans un cul-de-sac ». Des changements, de toute façon, l’exploitant en a également soupé. « Les gens ne se plaignent pas du piétonnier mais de l’accès au centre-ville et, là on en est au 5e ou au 6e plan de circulation, tout le monde en a marre ».

A la pharmacie Anspach, le ton est tout aussi incisif que la pilule semble dure à avaler. « On n’a plus envie de se battre, qu’ils fassent ce qu’ils veulent, ceux qui ont le pouvoir font ce qu’ils veulent tout en faisant semblant de nous écouter. Et nous, on subit ». Les symptômes ? La saleté et l’insécurité à en croire la pharmacienne. « Les gens ont peur de venir ici et je ne sais plus combien de fois la police est venue me demander les images de vidéosurveillance ».

Rien qui donne envie

Chez Mimie’shop, dans la rue des Pierres, une perpendiculaire au boulevard, le langage est aussi coloré que les T-shirts exposés en rayons. Anne-Marie n’est pas avare de commentaires, elle qui vit et travaille sur place. « Je suis en prison 24 heures sur 24 », rigole-t-elle. Le piétonnier ? « Le concept est vraiment bien et ce fut même une très bonne surprise lorsque l’annonce est tombée mais je dois dire que les retombées ne sont pas celles que j’attendais d’un point de vue commercial. Les touristes et les clients occasionnels sont là mais il semble que le projet ne crée pas d’engouement dans le reste de Bruxelles, c’est dommage mais toutes les boutiques qui ont autre chose à vendre que du chocolat et des imprimés Manneken-Pis le ressentent ». Un démarrage poussif qui trouverait son origine dans un réaménagement trop longtemps attendu. « Rien, pas un arbre, pas une fleur qui donne envie de venir se promener ». Balayées aussi les animations en soirée « avec du gros son techno et des décibels exacerbés jusqu’à 2 heures du matin. Seule la Zinneke parade a bien fonctionné et apporté de la fraîcheur et un public différent de ceux qui viennent se bourrer la gueule et se promènent à moitié à poil en insultant les gens ».

La fréquentation du piétonnier met parfois les commerçants mal à l’aise.
La fréquentation du piétonnier met parfois les commerçants mal à l’aise. - Hatim Kaghat

La Stib en prend pour son grade quant à la gestion de ses stations de métro, à la Bourse par exemple qui se trouve au cœur du dispositif piéton. « Pour que le piétonnier fonctionne, il faut des transports publics engageants or, la Bourse, c’est un véritable coupe-gorge. J’y ai vu un type nu complètement défoncé se laver avec un tuyau d’incendie ! J’ai eu l’occasion de voyager un peu partout dans le monde et jamais je n’ai vu de station sans la moindre présence de personnel, c’est incroyable ».

Un tableau un peu saignant donc, mais pas pour autant empreint de défaitisme. « Vous savez, j’ai déjà pensé faire faillite plus de dix fois et je suis toujours là. Donc je pense qu’on peut résoudre le problème. Et je ne suis pas de ceux qui ont été manifester pour obtenir la démission d’Yvan Mayeur, ce n’est pas la bonne voie. J’ai connu la Grand-Place avec des voitures et même chose avec la rue des Fripiers et la rue du Marché aux Poulets. Tout le monde a râlé lorsque c’est devenu piétonnier. Mais qui voudrait faire marche arrière ? Pas moi en tout cas. Il faut laisser le temps aux projets pour qu’ils prennent leur place ».

A poil, insultant les gens

Rue du Midi, certains sont un peu inquiets. C’est que des rumeurs, démenties depuis, annonçaient que la rue pourrait être rouverte aux voitures. « Ce serait la catastrophe », explique cette commerçante qui avait déjà prévu une série d’animations en extérieur. « J’ai toujours été très favorable au projet mais là je suis déçue, je ne voudrais pas que notre rue redevienne le parking ou l’autoroute du piétonnier ». A contrario, Gil Ghilain de Philac Dezittere pointe une chute du chiffre d’affaires de 25 à 30 %. « Notre clientèle est plutôt âgée et avait l’habitude de venir en voiture », explique-t-il en espérant, lui, que sa rue soit ouverte au trafic. Mise en avant là encore, l’insécurité : « Je n’accuse pas forcément le piétonnier mais j’ai fait un jour un appel pour une urgence la police est arrivée en Segway 45 minutes plus tard alors que le commissariat se trouve à 20 mètres. De manière générale, je suis plutôt pour le piétonnier mais un projet comme celui-là me pose questions ».

Hatim Kaghat.

Son voisin, Mathieu Paternoster du labo photo Laboriver ne veut rien entendre d’une nouvelle modification du périmètre réservé aux piétons. « Si ça continue, dans six mois, on va remettre des voitures sur le boulevard, il suffit de penser au passé pour se rendre compte que c’est complètement archaïque. Avec le piétonnier, on a pour une fois une vision sur dix ans, une occasion de redonner du dynamisme au centre-ville et, sans parler de gentrification, d’attirer une population avec du pouvoir d’achat. Tous ceux qui se plaignent ne vont jamais à Anvers, Paris ou Berlin où les piétonniers ont amené avec succès du commerce de destination ».

Rue au Beurre, le patron de la bijouterie Degreef continue de soutenir le piétonnier. Sur le fond en tout cas. « Beaucoup accusent le boulevard d’être un chancre mais c’est exactement pour cela qu’il faut faire le piétonnier », argue Jacques Wittmann. Mais il y a un mais. « Et un grand mais ! La gestion de ce projet a été ratée de A à Z. Depuis juillet dernier, nous demandons par exemple le fléchage des parkings. Les instances nous disent que cela va être fait mais rien ne bouge. Une autre erreur a été d’annoncer le plus grand piétonnier d’Europe plutôt qu’un piétonnier qui a du sens, il aurait aussi fallu communiquer mieux et plus vite ». Là encore, on ne perd pas espoir pour autant. « A terme, on peut espérer que cela devienne très bien et j’espère que cela va réussir ».

« Courage

ou stupidité ? »

Face à la rue du Lombard à la taverne Plattesteen, même la porte vous annonce la couleur avec une pancarte : « piétonnier = mort du commerce ». Takis, le patron n’y va pas par quatre chemins : l’arrivée du piétonnier coïnciderait avec la chute de son chiffre d’affaires. « Il a baissé de 30 à 35 %, tonne-t-il. Ce n’est pas pour rien que je soutiens l’action en justice contre le piétonnier. Cela fait 47 ans que je suis installé ici et je n’avais jamais vu cela : des commerces doivent fermer, le personnel est réduit et les attentats n’expliquent pas tout. Le soir, ici, le quartier est mort depuis que les voitures ne passent plus ». Lui, clairement est allé demander la démission du bourgmestre. Il persiste et signe. « J’ai connu six bourgmestres mais aucun aussi têtu que celui-là. La semaine dernière, lors d’une réunion d’information, il a fallu crier pour enfin attirer son attention. Pour moi, c’est un démolisseur de ville et il n’est pas le bienvenu dans mon établissement. J’espère que le Conseil d’Etat qui compte des gens intelligents nous donnera raison sans quoi tous les commerces vont mourir. ».

Hatim Kaghat.

Un peu plus haut, dans la rue du Lombard, la boutique Gillis est tout entière dédiée à l’univers du chapeau. Et derrière son comptoir, la créatrice Sylvie Gauthier a depuis longtemps choisi son camp. « Il serait temps que les fanas de la bagnole se rendent compte que l’époque a changé. La voiture en ville, ce n’est plus d’actualité, à Bruxelles ou ailleurs, glisse-t-elle dans un sourire. Depuis 20 ans, j’assiste à des réunions à propos de l’aménagement des boulevards, on parle de supprimer une bande par ici ou d’élargir un trottoir par là et à chaque fois, les mêmes commerçants mettent en avant la mort de leur commerce. Selon moi, le fait de laisser la voiture pour se balader à pied sur les boulevards suscitera au contraire l’envie d’acheter. Mais bon, il y a même des vendeurs gaufres qui sont contre le piétonnier ». Au rayon communication, notre interlocutrice reconnaît des ratés. « J’ai dû expliquer à beaucoup de gens que les aménagements actuels sont provisoires, ce n’est pas normal ». La faute à Mayeur ? « Je ne suis pas sa porte-parole, il aurait sans doute dû venir expliquer son projet lui-même et plus tôt au lieu d’envoyer des seconds couteaux. Mais il a pris une décision, ce que personne n’a fait depuis 20 ans. Courage ou stupidité, je ne sais pas mais au moins quelque chose a changé ». Comme la météo d’ailleurs. Dehors, il s’est remis à pleuvoir. On aimerait pouvoir s’en plaindre. Mais à qui ? « C’est la faute à Mayeur ! », rigole Madame Chapeau.

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