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Que fait l’école pour les soi-disant «digital natives»?

Ils ont beau jongler avec les jeux vidéo ou les réseaux sociaux, les 16-20 ans n’ont pourtant pas plus (voire moins) d’agilité numérique spécifique dans l’e-citoyenneté que la génération « guichet papier ». En 2019, Eurostat plaçait la Belgique dans les pays ayant la plus grande part « d’illectronisme » chez les 16-29 ans. L’urgence a-t-elle pour autant été entendue ? « Il est permis d’en douter » estiment les co-signataires de cette carte blanche.

Carte blanche - Temps de lecture: 4 min

En tant qu’acteurs de l’éducation aux médias, nous pouvons affirmer que l’existence d’une jeune génération « digital native », c’est-à-dire née avec le numérique et supposée (mieux) maîtriser ses outils, ses usages et ses codes, est un mythe.

Bien sûr nous aussi, les adultes, avons attendu l’émergence de cette génération rompue aux « écrans » et qui promettait de résorber la fracture numérique. Mais force est de constater qu’elle n’est pas advenue.

Une sortie difficile de l’usage récréatif

Au contraire, nous observons qu’un décalage s’agrandit : celui entre l’immersion récréative des jeunes dans le numérique, qui « baignent » dans les jeux, les réseaux sociaux, les messageries, les smartphones, les plateformes de vidéos et de musique, et la faible compréhension voire le désintérêt que les plus jeunes générations éprouvent pour les mécanismes et algorithmes les confrontant à tel ou tel type de contenus plutôt que d’autres.

Nous constatons également qu’une fois sortis des usages récréatifs du numérique, les jeunes de 16 à 20 ans, pas plus que leurs aînés (voire moins qu’eux), n’ont acquis une agilité spécifique dans l’e-citoyenneté. Les formulaires en ligne et les démarches administratives virtuelles leur sont en général tout aussi difficiles à maîtriser que pour la génération « guichet et papier ».

Des enseignants du supérieur nous rapportent régulièrement que certains étudiants sont à peine capables d’effectuer des tâches relativement simples, comme transférer des images du smartphone à leur ordinateur ou compléter un formulaire PDF sans l’imprimer.

Une avancée heureuse, mais...

Cette impression subjective est confirmée par des données : en 2019, Eurostat plaçait la Belgique dans les pays ayant la plus grande part « d’illectronisme » chez les 16-29 ans, dont 20% disposent de très faibles compétences. Un jeune Belge sur cinq !

En Wallonie, lors d’une enquête en 2021, un étudiant sur deux affirmait être en demande de plus de formation au numérique.

Ce phénomène, qui n’est pas spécifique à la Belgique, a été bien perçu par les pouvoirs publics. Les premiers états des lieux sérieux sur la question remontent à une dizaine d’années et le soutien des pouvoirs publics aux initiatives de remédiation et de sensibilisation s’accroît d’année en année.

Récemment, en Fédération Wallonie Bruxelles, le Pacte d’Excellence a également consacré la prise en considération du numérique dans les référentiels d’apprentissage de primaire et secondaire : une avancée heureuse, même si certains observateurs se sont étonnés de les retrouver dans le paquet « Formation manuelle, technique, technologique et numérique ».

8 années à venir dans l’incertitude

L’urgence a-t-elle pour autant été entendue ? Il est permis d’en douter.

Le plan stratégique numérique pour l’éducation indique en effet une « montée en puissance » des apprentissages liés à « la société du numérique » à partir de… 2028. Pour une « vitesse de croisière » estimée, elle, à l’horizon 2030. Dans huit ans, donc.

Intégrer pleinement de nouveaux apprentissages de savoirs, de savoir-faire et de compétences numériques dans un cursus scolaire demande un travail colossal, nous en sommes persuadés, mais il convient de le prendre en main aujourd’hui avec des moyens conséquents : que fera l’école ces 8 prochaines années pour éduquer les jeunes au numérique et jouer pleinement son rôle d’émancipation et d’apprentissage ?

En tant qu’acteurs de l’éducation, nous sommes optimistes de nature. Cela ne nous empêche pas aujourd’hui d’entretenir un doute, pour ne pas dire un réel scepticisme, sur une évolution positive rapide de la maturité numérique de nos plus jeunes concitoyens.

Il est temps que les pouvoirs publics prennent pleinement conscience des enjeux liés au développement de la citoyenneté de nos jeunes générations, intégrant la maîtrise des outils numériques, plutôt que d’en faire deux piliers hermétiques.

*Les auteurs sont co-organisateurs de La Semaine Numérique (du 10 au 21 octobre 2022) sur le thème « e-maturité numérique : une question d’âge, vraiment ? »

 

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13 Commentaires

  • Posté par Duvivier Véronique, jeudi 1 septembre 2022, 7:51

    A côté de l'éducation des utilisateurs, il y a toujours de gros efforts à faire en terme de conception des outils et autres formulaires. Et quand je dis conception, cela va de l'utilité de certains champs, de leur libellé et des valeurs associées, de l'aide à la complétion (et où le fameux "i" n'est pas la première chose à laquelle je pense), de ne pas pousser à l'erreur (masquer ce qui n'est pas d'application) de la possibilité de se créer un compte et pouvoir réinitialiser son mot de passe, et d'une réponse acceptable du serveur etc etc. Ah oui j'oubliais: changer aussi de mindset et appliquer systématiquement l'accessibilité car on est tous à un moment ou un autre des handicapés (pas de souris, pas de possibilité de mettre le son, gros doigts,...) Mais là on est encore loin du compte car "mon application n'est pas dédiée aux handicapés". Et je ne peux que leur donner raison : on ne sait en général pas à qui elle est dédiée (bon allez...c'est pas toujours vrai).

  • Posté par S M, samedi 27 août 2022, 9:58

    Il y a quelques générations d’ici, à la maternelle, on nous donnait plein de crayons de toutes les couleurs et on pouvait faire des « craboutchias » tant qu’on voulait. Devenu des grands de première primaire, on nous a appris à tenir notre crayon pour calligraphier une information à éventuellement transmettre par la poste, par exemple, opération qui prenait au moins trois jours… je signale quand même que ce n’était pas le crayon qui pensait… Aujourd’hui, personne n’apprend aux « native » à tenir leur ordinateur tant et si bien qu’en terme d’information, ils sont toujours au stade de « craboutchias » (mais qui voyagent à la vitesse de la lumière) car le clavier ne pense pas. Word, Outlook, Teams… non plus d’ailleurs. Empressons-nous donc de jeter des pierres – et des bien grosses – à la tête de ces connards d’enseignants qui ne sont même plus foutus de faire le minimum de leur job pour permettre aux chères têtes blondes de pouvoir s’insérer dans la techno-société et d’y avoir un rôle actif de citoyen, euh…pardon, e-citoyen. Mais peut-être faut-il être capable de penser avant de s'asseoir devant un clavier... Une idée, qui me vient, comme ça... Dans une Haute École que je connais bien, on organise une semaine de cours préparatoires au supérieur parmi lesquels une journée de formation à Word. Nombre de candidats : 2 pelés et 3 tondus. Les professeurs de français y passent plus de 15 jours à voir la mise en page, les bases du PPT, les bases du mail… et surtout, surtout la critique des documents venus du net. Résultat : plus de 75% d’absences à ces séances… Tout compte fait, je vais peut-être pas jeter mes pierres… L’ultralibéralisme n’a aucun intérêt à avoir des citoyens qui réfléchissent et lesdits citoyens sont des chevaux qui, de toute façon, n’ont soif de rien. Pourquoi d’ailleurs faire l’effort de boire puisqu’on les hydrate par baxters… pour faire échec à l’échec. C’est pas un monde parfaitement logique, ça ?

  • Posté par Moritz Montanez, samedi 27 août 2022, 12:00

    Finalement, on retrouve les mêmes inepties avec l'écriture inclusive. Cette forme tordue demande tellement d'efforts d'écriture ou de lecture que le propos tenu disparaît. Et il y a des imbéciles pour trouver la démarche "inclusive et respectueuse des femmes" (ce qui reste à prouver !). À QUEL PRIX ?

  • Posté par Moritz Montanez, samedi 27 août 2022, 11:57

    Quand j'ai appris à programmer, les enseignants nous *interdisaient* d'utiliser autre chose qu'une feuille et un crayon. La démarche est très proche de la rédaction d'une dissertation (ça existe encore ?) ou d'une traduction de texte. Mais "apprendre à utiliser Word pour être moderne" au détriment de l'enseignement de base est simplement assassin !

  • Posté par lambert viviane, vendredi 26 août 2022, 10:49

    Allez les momies de l'administration, retournez dans vos confortables bureaux pour méditer sur nos "digital natives" .

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