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Grèves: pourquoi le feu social n’a pas pris

Communication erratique, mauvais timing, divisions : la grève « au finish » n’a pas fonctionné. Mais les syndicats ne sont pas groggy.

Analyse - Chef du service Politique Temps de lecture: 6 min

Ce 26 avril 2016, c’est presque un rituel : un jour de grève dans les prisons. Flamands, Wallons et Bruxellois se croisent les bras, pour protester contre de nouvelles économies dans les établissements pénitentiaires. Pas d’inquiétude à l’horizon au Seize : comme d’habitude, tout le monde va reprendre le travail le lendemain. Mais à la surprise générale, y compris des dirigeants syndicaux, la base refuse de rentrer. Le mouvement est parti pour durer. Crise ? Oui : une semaine, deux semaines, un mois. Lettres ouvertes d’associations de droits de l’homme et même d’avocats d’un côté. Efforts de négociation du ministre Geens de l’autre. Rien n’y fera. La grève s’installe.

Et s’emballe : dans la foulée de la manifestation nationale du 24 mai, les cheminots annoncent un mouvement dès le 31 pour préserver des jours de récupération que la direction veut supprimer. Très vite, la CGSP wallonne voit une occasion en or de durcir une protestation qu’elle trouve trop molle et surenchérit. Elle annonce une grève au finish dans les services publics avec une revendication qui laisse tout le monde sans voix (même dans le monde syndical) : « Nous ferons grève jusqu’à ce que le gouvernement tombe. » Eboueurs, chauffeurs de bus, magistrats : les actions se multiplient. Le pays semble parti pour un mouvement social d’une envergure historique.

Mais quelques jours plus tard, le 3 juin, les trains roulent. Puis les bus. Les poubelles retrouvent le chemin de la décharge. Les magistrats travaillent. Et cette semaine, un accord est intervenu à la SNCB, marque le « finish », de la grève. Sauf que le gouvernement est toujours là. Mais pourquoi le feu social n’a-t-il pas pris ?

1. Les syndicats ont mal communiqué.

Foi de syndicaliste socialiste, le mouvement aurait pu être mieux « vendu », à la population. « Démarrer la grève à la SNCB en parlant de récupération de jours de congé, ce n’était pas génial, dit un cadre de la FGTB. Il aurait mieux valu parler de la défense des lignes de trains, des missions de service public ou des dangers d’une productivité excessive. » D’autres couacs ont aussi irrité la sphère syndicale. « On se serait bien passé de la déclaration de la présidente de la CGSP flamande, qui a condamné à la fois la grève dans les prisons francophones et la grève sauvage des trains. » Comme si cela ne suffisait pas, le secrétaire général de la FGTB, Marc Goblet, à la tchatche généralement habile, lâche : « Je n’arrive pas à imaginer que les étudiants ne sachent jamais trouver une alternative. »

Tollé. Et rétropédalage. Et pour couronner le tout, des militants de la CGSP se piquent de simuler la pendaison de Charles Michel sur la place de Mons. Di Rupo condamne. Charles Michel récupère. Fallait-il, en définitive, demander la chute du gouvernement ? Dans les syndicats, il y a deux camps. Pour les uns, entre faire reculer et faire tomber, il n’y a qu’un glissement sémantique inoffensif. Pour les autres, cela a rendu la revendication irréaliste. Il est vrai que le MR a très vite sauté sur l’occasion, envoyant fissa ses ténors parler de grève politique sur tous les plateaux. A la CSC en tout cas, on pense que c’était très maladroit. « Ce n’était pas dans la ligne des revendications que nous défendions depuis le début. Dire qu’on veut faire tomber le gouvernement, démocratiquement élu, cela affaiblit notre proposition de base, qui était de cibler les mesures antisociales. »

2. La Flandre n’a pas suivi.

C’est sans doute le plus grand point faible de ceux qui, à la CGSP wallonne, ont tenté de déclencher un mouvement d’envergure : les Flamands n’ont pas suivi, ou si peu. Il existait pourtant des indices clairs que le Nord n’était pas très chaud : le conflit dans les prisons, déjà, n’a pas été suivi par les gardiens flamands. La grève à la SNCB non plus. Et très logiquement l’appel au finish de la CGSP wallonne pour faire tomber le gouvernement Michel est resté cantonné… à la CGSP wallonne.

Devant le risque d’emballement communautaire, le PS est même monté au front, demandant aux syndicats de maintenir l’unité du mouvement. La division Nord-Sud du mouvement a en fait nourri l’argumentaire du MR et du gouvernement fédéral, parlant d’un mouvement mené par le PS et l’extrême gauche. « Nous avons quand même demandé à Bart De Wever de ne pas en rajouter, mais il n’en avait pas besoin, les faits plaidaient pour lui, et pour nous », dit une source libérale.

3. Le front commun était partagé.

Les grèves qui viennent pour la plupart de se terminer ne révélaient pas seulement un clivage entre le Nord et le Sud. La plus emblématique d’entre elles, le mouvement de la CGSP wallonne pour faire tomber le gouvernement, n’a pas été endossée par la CSC.

« Par l’appareil de la CSC, tient à préciser un leader du syndicat socialiste. Parce que la base suivait très clairement. Mais on sait les accointances du syndicat chrétien avec le CD&V, ce qui, une nouvelle fois, a empêché un mouvement national. » Mais les deux syndicats ne sont pas en froid pour autant. Chez les verts comme chez les rouges, on déclare que les organisations ont toujours un plan d’action commun et qu’ils restent unis dans leurs revendications.

4.  Le moment était mal choisi.

Plusieurs syndicalistes attribuent aussi la clémence soudaine de la météo sociale à… l’Euro de foot. « L’affaire d’Etat en Belgique, ce n’est plus de savoir si les grèves vont continuer, mais comment Wilmots va s’en sortir, peste un cadre FGTB. C’est “du pain et des jeux”. Cela joue évidemment un rôle. »

De nombreuses critiques ont également surgi, pour reprocher aux cheminots de débrayer pendant les examens. Cela explique en partie l’arrêt des grèves au sein du chemin de fer.

5. La stratégie du gouvernement a fonctionné.

Le fédéral est parvenu aussi à garder le cap, en ces temps mouvementés. Au plus fort de la crise, la question sociale s’est invitée au conseil des ministres. L’équipe fédérale devait-elle monter au front et lancer un grand pacte social pour apaiser les tensions ? « Nous ne sommes pas tombés dans le piège, dit un ministre. Faire cela, c’était donner une caisse de résonance énorme à un mouvement que nous savions divisé. Nous savions aussi que l’extrémisme de gauche est minoritaire en Belgique et qu’il n’a pas de soutien à la Chambre. Nous avons alors opté pour une autre stratégie : régler le problème dossier par dossier. »

Et c’est ainsi que les ministres concernés ont entretenu des contacts directs avec les syndicats et les directions des prisons et de la SNCB. Le Premier ministre est aussi intervenu. « Quelques marges budgétaires ont été dégagées », révèle une autre source. Ces négociations ont finalement fait rouler les trains. « Et quand les trains roulent, il n’y a plus de mouvement qui tienne ».

La tentative de lancer une vaste contestation sociale, cassant les codes de la protestation ordonnée en front commun, a donc échoué, même si tant les gardiens de prison que les cheminots ont forcé des concessions. Mais le gouvernement est en place, conforté du reste par de bons chiffres économiques. Les syndicats ne sortent pas grandis, mais les conséquences de l’échec sont limitées. « Les centrales ont leur autonomie, il y a eu des conflits sectoriels, il n’y a là rien que de très normal, dit le secrétaire général de la FGTB, Marc Goblet. Jamais je ne condamnerai une action décidée démocratiquement par une de nos centrales. » Une nouvelle grève de la FGTB aura lieu le 24 juin, et les grèves et manifestations reprendront à la rentrée, en front commun. Les syndicats sentent toutefois qu’ils devront éviter les mouvements épars ou illisibles. A conditions de tenir leurs troupes.

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5 Commentaires

  • Posté par DUMONT GERARD, samedi 18 juin 2016, 13:05

    A quel titre refusez-vous mon commentaire pertinent et conforme à l'éthique souhairée?

  • Posté par Jean HENNAUX, dimanche 19 juin 2016, 8:54

    Je me trouve dans le même cas et me pose la même question. De fait n'est-ce la prétendue liberté d'expression dans notre pays (nos régions?) qui doit être mise en doute? D'expériences passées je m'étais mainte fois rendu compte qu'il ne fallait rien écrire en marge de LA pensée dominante. Je m'étais donc éloigné du quotidien. Ma nouvelle tentative me déçoit et je sais ce qui me reste à faire. Bonne route et bonnes décisions.

  • Posté par Fernand Stenuit, samedi 18 juin 2016, 12:08

    Pourquoi ne pas avouer directement que cette grève n'avait pas de fondement plausible ,et que les citoyens ne l'ont pas accepté. Et s'il remettent cela , ce sera pareil , ils sont brulés pour un bon bout de temps . Et ne feront que donner de l'eau au moulin des séparatistes .

  • Posté par MINE, samedi 18 juin 2016, 10:35

    Annoncer tout de suite qu´on fait la grève au finish, puis qu´on veut renverser le gouvernement. Enfin faire des actions "bon enfant" comme mettre Ch. Michel au pilori ou se planter à 6h. du matin devant sa maison . Quelle bêtise et finalement que d´argent perdu pour tout le pays.

  • Posté par Alain Monsieur, samedi 18 juin 2016, 8:14

    Reste que l'objectif de la FGTB reste bien là (même si elle le vend mal) : se débarrasser d'un gouvernement qui ne lui convient pas (à d'autres non plus d'ailleurs) mais pourtant démocratiquement élu et légitime dans sa conduite des affaires du pays. La concertation, chère à notre social démocratie, ne peut avoir pour conséquence de vider de leur contenu toutes les inflexions données par un pouvoir issu des urnes.

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