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Renverser le régime Ortega: pourquoi et comment

Le couple Ortega-Murillo manoeuvre depuis des années pour conserver le pouvoir, en réprimant toute velléité de rébellion populaire et d’opposition politique, et en faisant les yeux doux à la communauté internationale. Dans ce contexte, le peuple nicaraguayen garde peu d’espoir en un renversement du régime.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

Pour la grande majorité des Nicaraguayens et des Nicaraguayennes, la démocratisation politique et sociale de leur pays s’impose à la fois comme un rêve et une urgence. Pourquoi cette démocratisation passe-t-elle nécessairement par le renversement du pouvoir en place ? Et comment parvenir à ce renversement ? L’évidence de la réponse à la première question le dispute à l’inévidence de la réponse à la seconde.

Un pouvoir confisqué

Commençons par la première. Pourquoi le renversement du pouvoir en place est-il nécessaire ? Parce que le régime Ortega-Murillo, du nom du président et de celui de son épouse, la vice-présidente, a procédé à son entière confiscation. Si la manœuvre atteint aujourd’hui un caractère absolutiste insondable, elle ne date pas de ces derniers mois. Elle s’est dessinée dès (avant) le retour à la tête de l’État, en 2007, de l’ancien leader de la révolution sandiniste des années 1980. En achetant d’abord la confiance, par tous les moyens licites et illicites, des ennemis d’hier – de la hiérarchie catholique la plus conservatrice aux fédérations patronales les plus libérales –, sans l’appui desquels pas d’hégémonie possible. En les associant ensuite de près aux politiques menées – à droite toute ! –, tout en étendant son emprise sur les différents niveaux de pouvoir, au sein de l’État et en dehors.

Un accommodement de la communauté internationale

Tandis que les parodies électorales successives venaient conforter l’ensemble, la « communauté internationale », rassurée par « la responsabilité et l’ouverture économique » de l’ancien révolutionnaire, s’en est plutôt bien accommodée. Il faut dire qu’Ortega, de 2007 à 2017, est parvenu à doubler le PIB du Nicaragua, en doublant par exemple les concessions minières (28.000 km², 23 % du pays) vendues pour la plupart à des capitaux nord-américains. L’explosion des investissements étrangers et des exportations, ajoutée à l’aide pétrolière vénézuélienne, a permis au régime de maintenir une certaine stabilité sociale et… migratoire chère aux États-Unis, son principal partenaire commercial. Sans éviter certes une envolée du secteur informel (80 % de la population active), une concentration des richesses inédite (le patrimoine des 300 plus grandes fortunes équivaut à trois fois le PIB) et une destruction accélérée de l’environnement.

Une répression sans merci

La rébellion massive de 2018 et son écrasement par le pouvoir – plus de 300 meurtres par balles, des centaines d’emprisonnements politiques, des milliers d’opposants poussés à l’exil – ont changé la donne. Partiellement. Les grands alliés du régime doivent s’en désolidariser, le condamner… sans pour autant rallier les appels à la grève générale des contestataires anti-ortéguistes. L’ambivalence de la « communauté internationale » occidentale – sanctions d’un côté, business as usual de l’autre – laisse Ortega et sa femme poursuivre : nouvelle mascarade électorale en 2021, avec arrestation préalable de tous les candidats présidentiels potentiels, condamnés ensuite à 8 ans et plus d’enfermement. Et ces derniers mois, la fuite en avant : éradication systématique de tout foyer critique supposé, illégalisation et confiscation de plus de 1.700 organisations sociales, médiatiques et confessionnelles, traitement odieux des quelque 200 prisonniers et prisonnières d’opinion, etc.

Le sandinisme mis à mort

On en est là. Comment en finir avec ce régime ? C’est la deuxième question. Ou plutôt la quadrature du cercle. Le couple Ortega-Murillo sait pertinemment bien que, pour revenir au pouvoir, il a rompu avec les grandes orientations sandinistes – progressistes, socialistes, souverainistes – d’hier. Mais il sait aussi qu’en s’affichant toujours comme tel, aux couleurs du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), en usurpant ce dernier, en ciblant la répression contre ses anciens camarades dissidents, leurs organisations ou leurs enfants, en clientélisant tout ce qui reste des bases populaires de ce mouvement jadis révolutionnaire, il a tué politiquement et socialement le sandinisme. Et étouffé durablement, à gauche, toute menace de poids.

L’étouffement d’une rébellion bien nécessaire

Reste, au centre ou à droite, des oppositions composites, faibles, légitimement paniquées par le climat de terreur, exilées pour échapper à la prison. Une part d’entre elles a collaboré ouvertement avec l’ortéguisme jusqu’en 2018, voire hésite encore à le faire. Pas de réel projet alternatif donc. Restaurer la démocratie certes, mais pas la moindre proposition en rupture avec le modèle de développement dominant, injuste et prédateur. Pour contester le pouvoir, pour peser dans le rapport de forces, il faudrait remettre des centaines de milliers de personnes dans la rue. Mais les paramilitaires ortéguistes, la police et l’armée, fidèles au régime, en ont dissuadé le peuple nicaraguayen pour un certain temps.

Le choix de l’exil

Le couple Ortega-Murillo sait également que la démocratisation ne peut lui être imposée de l’extérieur. Des dizaines de pouvoirs plus illégitimes l’attestent dans le monde. Si le secrétaire d’État américain, Blinken, et le chef de la diplomatie européenne, Borrell, se sont payés de mots en taxant le Nicaragua de « tyrannie », pour le premier, et de « l’une des pires dictatures », pour le second, le petit État centro-américain a bel et bien retrouvé depuis 2021 sa forte croissance économique, avec… les États-Unis, le Canada, le Panama et l’Espagne en tête des investisseurs. Concomitamment, une enquête récente indique que les Nicaraguayens ne croient plus aux protestations de rue ni aux élections pour « changer les choses », mais que 52 % d’entre eux « ont l’intention de fuir le pays » dès que possible. Fuir plutôt que renverser le régime. Un objectif moins risqué.

 

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