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Transformer l’école de gestion? Pourquoi nous ne démissionnons pas

Les écoles de gestion ont un rôle capital à jouer face à l’urgence d’un changement de modèle pour se mettre au service du social et de l’environnemental.

Carte blanche - Temps de lecture: 8 min

Il y a quelques jours, un chargé de cours invité à l’UCLouvain a publié une lettre ouverte sur les réseaux sociaux, puis sous forme de carte blanche dans La Libre, intitulée « Voici pourquoi je démissionne de la Louvain School of Management ». L’auteur y décrit les raisons qui l’ont poussé à cesser de donner cours dans une faculté qui « passe radicalement à côté de l’urgence d’un changement de paradigme » face à l’urgence écologique et sociale.

En tant que professeurs actifs dans le domaine de l’économie sociale dans différentes écoles de gestion, cette lettre ouverte nous a intrigués mais aussi interpellés. Ces réflexions nous animent en effet depuis de nombreuses années. Comme le souligne l’auteur, la crise est globale et requiert une transition systémique. 6 des 9 limites planétaires à ne pas dépasser sont dorénavant franchies (dont 2 ont été franchies cette année). Et le dernier rapport sur les inégalités dans le monde rappelle combien les inégalités de revenu et de patrimoine au sein d’une même région continuent à augmenter. Des millions de personnes sont déjà exposées aux risques de pauvreté, de conflits et de migration. Nos dirigeants ne savent plus comment résoudre l’impossible équation : comment assurer une vie digne à tous dans un monde où la croissance sans limites n’est tout simplement plus envisageable ? Il y a urgence ! Les fondamentaux de l’économie et de la gestion doivent être revus, car la bonne vie pour tous et pour longtemps n’est pas compatible avec la concentration de pouvoir et le manque de transparence sur les marchés, avec la non prise en compte des externalités, avec l’appropriation et la surexploitation de ressources pourtant communes et limitées, ou avec le mépris pour les questions d’équité et de justice sociale.

Face à ce défi, nous partageons de nombreux constats posés par l’auteur : notamment, que la raison « instrumentale », basée sur les outils plus que sur le sens, est encore trop présente en sciences de gestion ; que certains enseignements ignorent et dès lors alimentent la destruction de nos écosystèmes au nom de la recherche du profit ; qu’au vu de l’urgence d’une réponse structurelle aux défis écologiques et sociaux, la prise de conscience est trop lente et insuffisante ; et qu’il est impératif de transformer davantage les écoles de gestion pour que les dirigeants d’entreprise et décideurs économiques de demain puissent être les leviers d’un changement radical de modèle permettant de « quitter la trajectoire écocidaire » et de « gouverner les organisations humaines avec intelligence dans l’Anthropocène ».

L’ouverture d’un débat crucial

Si nous partageons la plupart des constats posés par l’auteur et nous réjouissons du débat crucial qu’il ouvre sur le rôle des écoles de gestion, nous sommes moins en accord sur deux points importants, que nous développons ci-dessous afin de contribuer à la controverse concernant le rôle des écoles de gestion face à l’urgence d’un changement de modèle.

Premièrement, l’auteur dépeint un délitement progressif du « projet émancipateur » de l’Université au sein des écoles de gestion et une « aggravation de la maladie » que représente le triomphe de la raison instrumentale. Or, nous qui enseignons dans ces écoles et essayons de les réformer depuis une quinzaine d’années, nous posons un constat plus nuancé : si la grande métamorphose réclamée par l’auteur n’est pas encore une réalité, il serait malhonnête de nier les évolutions positives majeures qui ont eu lieu ces dernières années. Jusqu’au début de la décennie 2010, la plupart des cours étaient alignés sur le mantra de la maximisation du profit et de l’hyperconsommation, les questions de transition écologique et sociale n’étaient pratiquement pas abordées, et on ne parlait que peu de modèles d’entreprises alternatives et de changement systémique. Aujourd’hui, dans de nombreuses écoles de gestion, l’enseignement et la recherche se déploient au-delà des questions relativement consensuelles de responsabilité sociétale des entreprises et de développement durable, pour inclure des propositions plus en phase avec l’ampleur du défi actuel tels que la transition écologique et sociale, l’économie du « donut », la gestion des communs, la transformation des modèles d’entreprise et, de plus en plus, la décroissance ou post-croissance. La recherche y est de plus en plus investie par des approches critiques, systémiques et transdisciplinaires, qui, à défaut d’être majoritaires, sont néanmoins de plus en plus légitimes. Enfin, nous avons depuis plusieurs années développé des cours voire des programmes entiers (1) consacrés à des modèles d’entreprises alternatifs tels que ceux pratiqués au sein de l’économie sociale et qui contribuent, même imparfaitement, à réorienter l’activité économique au service de finalités sociales et environnementales.

Vers une plus grande ouverture

Bien sûr, tout cela reste insuffisant face à l’ampleur de la crise et à l’urgence d’une transition radicale. il y a aussi le risque, bien réel, d’une récupération à travers laquelle l’école de gestion mettrait en avant ces quelques avancées pour soigner sa réputation en mode « greenwashing », sans chercher à transformer le paradigme dans lequel elle s’inscrit. Certaines pratiques actuelles sont inquiétantes, par exemple les « business school rankings » basés essentiellement sur le salaire des alumni et d’autres critères peu en phase avec l’urgence d’un changement de modèle. Mais notre expérience nous montre qu’il est possible de partager les constats évoqués précédemment et d’en débattre au sein des écoles de gestion : avec les étudiants en quête de sens par rapport à leurs futurs choix de carrière, mais aussi avec les collègues et l’administration. Ce n’est pas simple, mais la tendance que nous observons, et en faveur de laquelle nous œuvrons activement, nous semble aller vers une plus grande ouverture, bien que trop lente et incomplète, plutôt que d’un repli sur soi. Par son approche instrumentale, justement, l’école de gestion peut parfois paradoxalement se révéler plus ouverte aux alternatives que d’autres facultés guidées par des écoles de pensée monolithiques.

Optimiser un intérêt supérieur : c’est possible !

Ceci nous amène au deuxième point de divergence, concernant la stratégie à adopter une fois les constats posés. A l’instar de nombreux collectifs étudiants qui appelaient récemment à « bifurquer » voire à « déserter », l’auteur ne voit pas d’autre issue que de démissionner pour se « concentrer sur la métamorphose du système […] depuis l’extérieur », se proposant d’insuffler la révolte à partir, notamment, de la rédaction d’un ouvrage collectif. Nous voudrions ici étendre la perspective des réponses à apporter en insistant sur l’opportunité d’un autre choix : celui de mener le combat au sein même de l’école de gestion, au plus près des managers de demain et au cœur du système dont la transition est souhaitée. A nouveau, notre expérience nous montre que cette posture n’est pas simple, mais qu’elle peut être féconde et faire bouger les lignes lentement mais sûrement : dans les contenus des programmes, dans le dialogue avec les étudiants et les associations qu’ils constituent, et dans la légitimation des alternatives, telles que l’économie sociale, qui apportent de nombreuses pistes de solutions que nous développons dans nos cours et dans nos recherches. Oui, on peut construire des contre-pouvoirs aux monopoles. Oui, on peut internaliser les externalités dans un modèle d’affaires. Oui, on peut rendre les entreprises démocratiques et en faire de véritables communautés d’intérêt pour toutes les parties prenantes. Oui, il est sain de devoir rendre des comptes sur sa performance globale. Oui, on peut mettre des limites à l’enrichissement personnel pour optimiser un intérêt supérieur. Oui, les comportements individuels évoluent quand les individus sont mis en contact avec des organisations soucieuses du bien commun. Oui, on peut poser des choix de gestion qui traduisent des préoccupations prioritaires pour le respect de la terre, le bien être des travailleurs, des fournisseurs, des clients/usagers ou encore pour une résilience de nos territoires et la gestion en commun de nos ressources.

Ne pas baisser les bras

Si tous les professeurs critiquant le paradigme dominant et travaillant sur les alternatives démissionnent et laissent les écoles de gestion aux seuls tenants de la maximisation du profit, ce paradigme ne fera que se renforcer en marginalisant la critique radicale et en récupérant la critique douce. De même que si le monde de l’entreprise est laissé aux seuls tenants de la maximisation du profit, il sera impossible de faire bouger les choses : nos recherches démontrent ainsi que ce sont souvent des entrepreneurs sociaux qui, en s’emparant de l’outil économique et en le réorientant au service de finalités sociales et environnementales, sont des forces d’inspiration qui peuvent influencer les pratiques des entreprises établies dans leur secteur d’activité et pousser les pouvoirs publics vers des régulations plus exigeantes. Repenser l’économie et la gestion en dehors des facultés et écoles où elles sont enseignées en priorité peut être stimulant intellectuellement, mais cela ne mènera pas à grand-chose si des professeurs et des étudiants n’agissent pas en tant que forces de proposition au sein même de ces écoles. Cela exige de naviguer constamment sur une ligne de crête entre le danger de la récupération par le paradigme dominant, et le risque d’une radicalité inaudible qui empêcherait toute remise en question. Ce pari est ardu, mais nous pensons qu’il en vaut la peine et qu’il mérite d’être soutenu, de l’intérieur autant que de l’extérieur.

(1) Par exemple le programme de spécialisation de master en « Management des entreprises sociales et durables » à HEC Liège (Université de Liège), la master class en finance durable (SuFI) organisée par l’ULB, l’Ichec et l’UNamur, et le master de spécialisation en Economie Sociale (Université de Liège et UCLouvain).

 

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1 Commentaire

  • Posté par Giefvan Agathe, samedi 24 septembre 2022, 2:56

    Moi, la première chose que j'ai faite, c'est arrêter d'énseigner le paradigme néoclassique (les courbes d'indifférence, l'offre et la demande, l'entreprise surnaturelle avec pour seul objectif le profit,...). J'enseignai de la macro "neutre", ni marxiste ni capitaliste, mais avec des bases historiques. Résultat ? On m'a obligé d'utiliser le syllabus d'un autre ! Et on m'a retiré la possibilité d'interroger oralement. Méfiez-vous, jeunes gens, de l'intérieur ou de l'extérieur, le système est très fort pour vous empêcher de le réformer...

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