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Rapprocher les sessions d’examens dans l’enseignement universitaire: une réforme dangereuse

L’apprentissage des matières à l’université et à l’école supérieure est un processus long qui doit être durablement intégré par l’étudiant. Rapprocher les sessions d’examen ne fera qu’aggraver des carences.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

Dans un article publié dans Le Soir du 19 septembre 2022, notre collègue Pieter Lagrou, professeur d’histoire contemporaine à l’ULB, a plaidé avec enthousiasme en faveur du nouveau calendrier des études supérieures, qui impliquerait le rapprochement des sessions d’examens.

Disons-le tout de suite, l’accueil favorable que certains collègues universitaires ont accordé à ces propositions issues d’une réforme de l’enseignement obligatoire (encore une !), est dans les faits plus largement expliqué par les problèmes qu’ils ou elles rencontreraient dans leur vie personnelle si leurs horaires étaient décalés par rapport à ceux de leurs enfants (vacances !) que par des arguments pédagogiques.

En outre, cette réforme de l’enseignement primaire et secondaire, voulue par des psycho-pédagogues, repose beaucoup plus sur le souci du « repos », des rythmes que sur la nécessité de transmettre des savoirs solides et d’apprendre aux élèves le prix du travail opiniâtre, donc d’en faire des adultes en devenir.

La transmission d’une connaissance approfondie qui perdure

Si nous ne pouvons que féliciter notre confrère pour ses expériences d’examens hors périodes réglementaires (tout en déplorant le caractère illégal de la chose, au risque de recours !), nous ne pouvons pas faire nôtres les arguments qu’il développe, ni les généralisations hâtives qui d’une part témoignent une méconnaissance des processus cognitifs des étudiants, mais aussi jettent l’opprobre sur des facultés autres que la sienne, qu’il ne connaît pas en profondeur.

Lorsqu’il écrit « avec deux sessions rapprochées, à la deuxième tentative, la matière est encore présente à l’esprit alors que si elle arrive six ou huit mois plus tard, tout est à reprendre de zéro et c’est autant de temps qui ne peut être investi pour les autres examens », il néglige le fait que la connaissance que nos étudiants sont censés s’approprier (elle ne se « transmet » pas par un processus de psittacisme ; elle se construit par les cours, les travaux pratiques, les évaluations) doit être une connaissance profonde, non des savoirs superficiels qui se dissipent dès l’examen passé. Une telle connaissance est censée perdurer grâce à un travail d’appropriation durable et acharné (incluant des stages dans les facultés à visée professionnelle). De surcroît, il ne tient nullement compte de la « compréhension » de la discipline. Par exemple, la physique et la mathématique requièrent davantage de compréhension que de mémorisation. La matière que j’enseigne, les sciences morphologiques, nécessite l’acquisition de la vision tridimensionnelle, voire quadridimensionnelle quand il est question de développement embryonnaire. Un étudiant qui n’a pas acquis les modes de raisonnements adéquats en juin, ne les aura pas maîtrisés en juillet car ce travail demande du temps et de l’entraînement. J’ose imaginer qu’il en est de même pour la critique historique. De surcroît, nombre d’échecs s’expliquent par un défaut de méthode de travail dans le chef de l’étudiant. Croit-on qu’il va améliorer celle-ci en 2 ou 3 semaines ? Plus simplement encore, la clé de la réussite, c’est aussi et surtout le travail. Quand on n’a rien fait pendant l’année, ce n’est pas en répétant l’examen de manière quasi immédiate qu’on offrira à l’étudiant le temps nécessaire pour corriger ses lacunes.

Favoriser une mémorisation intelligente

Lorsque notre collègue stigmatise les facultés de médecine ou de pharmacie, où il dénonce des cours de « mille pages » ou de l’apprentissage « par cœur » de composants de médicaments, on arrive à la franche désinformation. D’abord, aucun cours ne doit solliciter une étude « par cœur », mais plutôt une mémorisation intelligente qui repose sur la compréhension du cours. Ensuite un cours ne se mesure pas en « pages » comme on l’entend souvent, hélas, mais sur une intégration de notions théoriques, pratiques, procédurales, reposant sur des écrits, des cours oraux, de l’auto-apprentissage, des exercices dirigés ou personnels. Limiter ces processus à des « pages » est non seulement réducteur mais nie totalement le rôle du professeur et de son équipe pédagogique, dont le but est de faciliter l’apprentissage et rendre la matière intelligible. Nous avons parlé de mémorisation ; notre collègue suggère de faire appel à internet pour retrouver la composition des médicaments. D’abord, nous pourrions nous interroger sur la compétence du professeur Lagrou dans le domaine des sciences de la santé. Ensuite, que penserait-il d’un médecin ou d’un pharmacien qui, ignorant les bases nécessaires à sa pratique, prélèverait dans un ordinateur devant les yeux du patient les notions d’anatomie ou de pharmacologie de base indispensables à sa pratique ?

Une vision démagogique de l’enseignement

Lorsque notre collègue déplore le taux d’échec important en première année universitaire, il fait l’impasse sur les causes véritables du problème : l’état calamiteux de notre enseignement secondaire (et le prétendu « pacte d’excellence n’arrange rien »), la réduction des exigences qui pèsent sur nos lycéens, la restriction progressive des savoirs transmis, la standardisation des épreuves et le fait qu’arrivent à l’université des publics qui n’ont rien à y faire. Bref, le résultat d’une vision démagogique de l’enseignement et le mirage de la « réussite pour tous », qui néglige la répartition inégale et non remédiable des talents (évidence que bizarrement tout le monde accepte dans les domaines du sport et de la musique).

En bref, nous ne pouvons accepter sans regimber cette analyse superficielle et réductrice, aggravée par de la désinformation, publiée par notre collègue, qui semble négliger la spécificité des processus d’apprentissage dans l’enseignement supérieur que toutefois nombre de collègues intéressés par la pédagogie, dont nous-même, ont étudiés. Certains propos jettent l’opprobre sur ses collègues et cela rejaillit sur l’université tout entière.

Si nous ne pouvons que nous réjouir des résultats obtenus par notre collègue, ils ne peuvent être généralisés, notamment dans les disciplines scientifiques qui requièrent une profonde compréhension de la matière.

Dans un article publié dans Le Soir du 19 septembre 2022, notre collègue Pieter Lagrou, professeur d’histoire contemporaine à l’ULB, a plaidé avec enthousiasme en faveur du nouveau calendrier des études supérieures, qui impliquerait le rapprochement des sessions d’examens.

Disons-le tout de suite, l’accueil favorable que certains collègues universitaires ont accordé à ces propositions issues d’une réforme de l’enseignement obligatoire (encore une !), est dans les faits plus largement expliqué par les problèmes qu’ils ou elles rencontreraient dans leur vie personnelle si leurs horaires étaient décalés par rapport à ceux de leurs enfants (vacances !) que par des arguments pédagogiques.

En outre, cette réforme de l’enseignement primaire et secondaire, voulue par des psycho-pédagogues, repose beaucoup plus sur le souci du « repos », des rythmes que sur la nécessité de transmettre des savoirs solides et d’apprendre aux élèves le prix du travail opiniâtre, donc d’en faire des adultes en devenir.

La transmission d’une connaissance approfondie qui perdure

Si nous ne pouvons que féliciter notre confrère pour ses expériences d’examens hors périodes réglementaires (tout en déplorant le caractère illégal de la chose, au risque de recours !), nous ne pouvons pas faire nôtres les arguments qu’il développe, ni les généralisations hâtives qui d’une part témoignent une méconnaissance des processus cognitifs des étudiants, mais aussi jettent l’opprobre sur des facultés autres que la sienne, qu’il ne connaît pas en profondeur. À lire aussi Enseignement supérieur: comment un professeur a dopé le taux de réussite aux examens

Lorsqu’il écrit « avec deux sessions rapprochées, à la deuxième tentative, la matière est encore présente à l’esprit alors que si elle arrive six ou huit mois plus tard, tout est à reprendre de zéro et c’est autant de temps qui ne peut être investi pour les autres examens », il néglige le fait que la connaissance que nos étudiants sont censés s’approprier (elle ne se « transmet » pas par un processus de psittacisme ; elle se construit par les cours, les travaux pratiques, les évaluations) doit être une connaissance profonde, non des savoirs superficiels qui se dissipent dès l’examen passé. Une telle connaissance est censée perdurer grâce à un travail d’appropriation durable et acharné (incluant des stages dans les facultés à visée professionnelle). De surcroît, il ne tient nullement compte de la « compréhension » de la discipline. Par exemple, la physique et la mathématique requièrent davantage de compréhension que de mémorisation. La matière que j’enseigne, les sciences morphologiques, nécessite l’acquisition de la vision tridimensionnelle, voire quadridimensionnelle quand il est question de développement embryonnaire. Un étudiant qui n’a pas acquis les modes de raisonnements adéquats en juin, ne les aura pas maîtrisés en juillet car ce travail demande du temps et de l’entraînement. J’ose imaginer qu’il en est de même pour la critique historique. De surcroît, nombre d’échecs s’expliquent par un défaut de méthode de travail dans le chef de l’étudiant. Croit-on qu’il va améliorer celle-ci en 2 ou 3 semaines ? Plus simplement encore, la clé de la réussite, c’est aussi et surtout le travail. Quand on n’a rien fait pendant l’année, ce n’est pas en répétant l’examen de manière quasi immédiate qu’on offrira à l’étudiant le temps nécessaire pour corriger ses lacunes.

Favoriser une mémorisation intelligente

Lorsque notre collègue stigmatise les facultés de médecine ou de pharmacie, où il dénonce des cours de « mille pages » ou de l’apprentissage « par cœur » de composants de médicaments, on arrive à la franche désinformation. D’abord, aucun cours ne doit solliciter une étude « par cœur », mais plutôt une mémorisation intelligente qui repose sur la compréhension du cours. Ensuite un cours ne se mesure pas en « pages » comme on l’entend souvent, hélas, mais sur une intégration de notions théoriques, pratiques, procédurales, reposant sur des écrits, des cours oraux, de l’auto-apprentissage, des exercices dirigés ou personnels. Limiter ces processus à des « pages » est non seulement réducteur mais nie totalement le rôle du professeur et de son équipe pédagogique, dont le but est de faciliter l’apprentissage et rendre la matière intelligible. Nous avons parlé de mémorisation ; notre collègue suggère de faire appel à internet pour retrouver la composition des médicaments. D’abord, nous pourrions nous interroger sur la compétence du professeur Lagrou dans le domaine des sciences de la santé. Ensuite, que penserait-il d’un médecin ou d’un pharmacien qui, ignorant les bases nécessaires à sa pratique, prélèverait dans un ordinateur devant les yeux du patient les notions d’anatomie ou de pharmacologie de base indispensables à sa pratique ?

Une vision démagogique de l’enseignement

Lorsque notre collègue déplore le taux d’échec important en première année universitaire, il fait l’impasse sur les causes véritables du problème : l’état calamiteux de notre enseignement secondaire (et le prétendu « pacte d’excellence n’arrange rien »), la réduction des exigences qui pèsent sur nos lycéens, la restriction progressive des savoirs transmis, la standardisation des épreuves et le fait qu’arrivent à l’université des publics qui n’ont rien à y faire. Bref, le résultat d’une vision démagogique de l’enseignement et le mirage de la « réussite pour tous », qui néglige la répartition inégale et non remédiable des talents (évidence que bizarrement tout le monde accepte dans les domaines du sport et de la musique).

En bref, nous ne pouvons accepter sans regimber cette analyse superficielle et réductrice, aggravée par de la désinformation, publiée par notre collègue, qui semble négliger la spécificité des processus d’apprentissage dans l’enseignement supérieur que toutefois nombre de collègues intéressés par la pédagogie, dont nous-même, ont étudiés. Certains propos jettent l’opprobre sur ses collègues et cela rejaillit sur l’université tout entière.

Si nous ne pouvons que nous réjouir des résultats obtenus par notre collègue, ils ne peuvent être généralisés, notamment dans les disciplines scientifiques qui requièrent une profonde compréhension de la matière.

 

À lire aussi Enseignement supérieur: comment un professeur a dopé le taux de réussite aux examens

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3 Commentaires

  • Posté par Moriaux Raymond, samedi 24 septembre 2022, 7:50

    Une salutaire mise au point par quelqu'un qui sait assurément de quoi il parle. Voilà l'église remise au milieu du village. Si je puis dire.

  • Posté par Giefvan Agathe, samedi 24 septembre 2022, 2:46

    Ouille ! Il ose dire la réalité. Les humains n'ont pas tous les aptitudes nécessaires à des études intellectuelles. Ou sportives, ou artistiques, ou managériales et industrielles. Comme il a affirmé une chose contraire à la vulgate unique (tout le monde est beau, tout le monde est intelligent, tout le monde est pédé), il sera probablement viré.

  • Posté par lambert viviane, vendredi 23 septembre 2022, 20:44

    Ouf ! Un réponse claire, concrète et sérieuse aux propos de M. Lagrou. Merci Docteur d'avoir défendu notre université. Faculté des sciences Physique 1969-1974

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