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Congo, Ouganda, comment garder le pétrole sous terre?

A quelques jours de l'ouverture de la pré-COP de Kinshasa et alors que l'exploitation pétrolière en Ouganda et dans le parc de la Virunga fait débat, il serait bien utile de s'inspirer de l’initiative ITT Yasuni pour développer de nouveaux modèles de partenariat visant à laisser le pétrole sous terre.

Carte blanche - Temps de lecture: 7 min

Parc National des Virunga, bassin du Congo, le président Tshisekedi vient de lancer un appel d’offres pour la concession de 27 blocs pétroliers. L’exploitation des hydrocarbures de cette immense zone forestière pourrait rapporter plus de 2.000 milliards de dollars. Mais elle engendrerait des dégâts inestimables et irréversibles à la biodiversité et aux équilibres écologiques des forêts primaires et de tourbières uniques sur la planète tout en altérant profondément les conditions de (sur)vie des populations autochtones locales.

Lac Albert, Ouest de l’Ouganda, la société Total souhaite exploiter, avec le soutien de l’État, plus de 400 puits de pétrole dont 132 dans la zone protégée des Murchison Falls. La production quotidienne de 190.000 barils serait exportée jusqu’en Tanzanie par un oléoduc enterré de 1.500 kilomètres, l’East African Crude Oil Pipeline.

Mais le 15 septembre 2022, le Parlement européen approuvait une résolution dénonçant les conséquences de ce projet : violations des droits humains, intimidations, harcèlements judiciaires, incidences sur les communautés locales, l’environnement et le climat…

Les ONG nationales et internationales de protection de l’environnement et des droits humains, des scientifiques, des politiques… contestent ces projets d’exploitation pétrolière contradictoires avec les engagements des Etats partenaires des conventions pour le climat. L’Unesco, elle-même, rappelle que la biodiversité du parc des Virunga, classé patrimoine commun de l’humanité, doit être protégée à tout prix.

Désastre local pour catastrophe globale

De leur côté, les dirigeants politiques africains réaffirment le droit légitime de leurs pays à jouir de leurs ressources et contestent les logiques néocoloniales ou éco-coloniales qui les en empêcheraient. La RDC, c’est un PIB de 622 $ par habitant, l’Ouganda 1.075 $. Ces deux pays figurent respectivement au dixième et vingtième rang des plus pauvres du monde. Ils sont, en outre, parmi les moins responsables, aujourd’hui et historiquement, des émissions de gaz à effet de serre : 0,03 tonne de CO2 par habitant et par an pour la RDC. A comparer aux 7,96 tonnes du Belge moyen en 2017… À lire aussi La fièvre de l’or noir menace le parc congolais des Virunga

Les rapports du Giec sont clairs : si nous voulons conserver une chance de limiter l’élévation de la température terrestre à + 2 degrés par rapport à la période préindustrielle, nous devons laisser le pétrole sous terre. Alors, si nous sommes sur le bateau d’une commune humanité, confrontés aux mêmes défis existentiels de lutte contre le dérèglement climatique et de protection de la biodiversité terrestre, que pouvons-nous faire qui n’entrave pas abusivement les droits des pays du Sud de développer leurs infrastructures économiques et sociales et de réduire la pauvreté de leur population ?

ITT Yasuni : partager le prix du pétrole laissé sous terre

Le modèle le plus abouti, innovant et cohérent en ce sens est probablement celui de l’initiative ITT Yasuni proposé par la République d’Equateur entre 2007 et 2013.

Le Parc Yasuni est un immense territoire de forêt amazonienne, riche d’une biodiversité exceptionnelle, qui abrite également des peuples autochtones dont certains restent « non-contactés » par la civilisation occidentale.

Mais le sous-sol du Parc contient aussi d’importants gisements pétroliers estimés à plus de 846 millions de barils de brut ; de quoi générer 14 milliards de dollars de ressources financières qui seraient bien utiles aux investissements réalisés à l’époque par le gouvernement progressiste en Equateur.

Conscient des enjeux écologiques mondiaux et de la responsabilité de tous à les relever, le Président équatorien Correa propose en 2007 un partenariat à la communauté internationale : garder indéfiniment le pétrole sous terre moyennant une compensation financière correspondant à la moitié de la valeur estimée du gisement.

L’initiative sort des logiques habituelles de la coopération au développement. L’Equateur n’appelle pas à l’aide, ne sollicite aucune charité. Il offre au monde une contribution majeure : préserver un poumon planétaire, protéger les ressources de la nature et, surtout, épargner à notre atmosphère l’émission de 400 millions de tonnes de CO2. Mais il n’y a aucune raison qu’un pays aussi pauvre soit seul à fournir cet effort au service du bien commun. Il s’agit de miser sur la coresponsabilité des pays riches et de l’ensemble des acteurs, privés et publics, appelés à contribuer à la hauteur de 50 % de la valeur du pétrole indéfiniment inexploité. A la différence des mécanismes du protocole de Kyoto, ce qui doit être compensé ici, ce sont les émissions nettes évitées, dans l’intérêt de l’ensemble de l’humanité et de sa lutte contre le réchauffement climatique.

Une proposition unique et innovante

A cette fin, l’État équatorien crée une fiducie gérée par les Nations Unies (PNUD), garante du respect des conditions du partenariat. Le fonds alimenté dans ce cadre doit financer durant 13 ans les investissements indispensables du pays dans des projets d’énergie renouvelable et d’adaptation au changement climatique, d’infrastructures, d’hôpitaux, d’écoles, d’universités, de développement agricole… Il dégage des moyens pour lutter contre la pauvreté et les inégalités. Car la conservation de la nature n’est possible que si elle se traduit par des avantages directs pour les populations locales et des alternatives économiques basées sur l’utilisation durable des ressources environnementales.

Une évaluation annuelle est mise en place de façon à faire le bilan du projet et à l’améliorer. La démarche favorise l’investissement de la communauté internationale (pays, ONG, entreprises, institutions…) dans un processus de recherche et développement coordonnant les différents ministères nationaux impliqués.

En préservant l’intégrité du Parc Yasuni, l’Equateur protégerait une bibliothèque naturelle à peine entrouverte – 17.000 espèces de plantes supérieures dont plus de 4.000 sont endémiques – et le plus grand fournisseur d’air pur au monde. Mais le bénéfice majeur le plus concret serait d’empêcher le rejet de plus de 400 millions de

tonnes de CO2 dans l’atmosphère.

L’initiative Yasuní-ITT était une proposition unique et innovante et efficace pour atténuer le changement climatique. L’Equateur assumait sa responsabilité à l’égard des générations futures mais une responsabilité différenciée, celle d’un pays pauvre, impliquant l’idée de coresponsabilité de la communauté internationale dans la lutte contre le réchauffement. Cette perspective était celle d’un changement de logique économique : les pays pauvres ne sont pas si pauvres et les pays riches pourraient ne pas être si riches et il est possible de redéfinir les responsabilités de la gestion des biens publics mondiaux.

Miguel de Escoto, ancien président de l’Assemblée des Nations unies affirmera en 2012 : « L’initiative Yasuní ITT est la proposition la plus concrète qui ait été présentée dans l’histoire de l’humanité pour combattre le réchauffement climatique, pour passer de la rhétorique aux faits ».

L’initiative échouera pourtant. La communauté internationale ne joua pas le jeu à la hauteur du dédommagement financier nécessaire. Les engagements des États (dont celui de la Wallonie) n’atteignaient qu’un peu plus de

100 millions de dollars fin 2011. Dès lors, en août 2013, le président Rafael Correa annonça la fin de l’initiative ITT Yasuni et le début de l’exploitation pétrolière de la zone.

De l’échec au modèle ? Pour de nouveaux partenariats climatiques !

L’échec de l’initiative ITT Yasuni est une immense déception, pour l’Equateur, pour les écologistes, pour celles et ceux qui imaginent et espèrent de nouvelles formes de solidarités internationales face à nos défis communs.

Néanmoins, d’un poumon de la planète à l’autre, du bassin amazonien à celui du Congo, cette innovation d’alors pourrait devenir un modèle pour beaucoup de pays concernés par la destruction environnementale que causent les exploitations pétrolières.

Le contexte a évolué. La prise de conscience environnementale a progressé. Les catastrophes liées au dérèglement du climat se multiplient et les pays occidentaux y sont aujourd’hui confrontés d’une façon telle que l’enjeu apparaît plus proche et concret. Les populations appellent à l’action. COP après COP, les pays riches prennent des engagements financiers visant à contribuer à l’adaptation des pays plus pauvres et davantage victimes de la catastrophe climatique mais ces fonds sont largement sous-utilisés et/ou non disponibles.

L’expertise développée par l’Equateur et ses partenaires, dont les Nations unies, est une ressource précieuse. Elle peut être utile et inspirer les pays aujourd’hui confrontés à cette tension complexe entre engagement pour la préservation du climat et la valorisation des ressources extractives pour leur développement. Elle peut servir de balise pour les pays et institutions internationales soucieux de mener des politiques climatiques ambitieuses, éthiques, solidaires et efficaces. A quelques jours de l’ouverture de la pré-COP de Kinshasa, nous souhaitons que les gouvernements et les sociétés civiles de la RDC, de l’Ouganda et d’autres États africains s’en emparent, que la diplomatie et les ONG belges et européennes s’y préparent, que de nouvelles perspectives de partenariat se dégagent. Des moyens importants pourraient ainsi être clairement dédiés, en toute transparence, à des investissements prioritaires dans les infrastructures durables, l’électrification, l’éducation, la santé et l’agriculture, par exemple, au bénéfice des populations locales.

Yasuni aujourd’hui, c’est le Sud qui tend la main pour nouer de nouvelles relations avec le Nord, pour inventer une gouvernance mondiale à la hauteur de notre avenir à tous. Yasuni peut nous unir autour du même souffle. C’est plus que jamais le moment de reprendre l’initiative !

 

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6 Commentaires

  • Posté par lambert viviane, lundi 3 octobre 2022, 18:41

    Laissons les Congolais exploiter leurs sous-sol comme ils l'entendent ! Une fois de plus, les climatodingues ECOLO se comportent en pères-la-vertu

  • Posté par D L, samedi 1 octobre 2022, 17:41

    Je plains notre jeunesse qui se laisse embobiner par ces trafiquants du climat. Mais quand comprendra-t-on que ces Écolos sont les pires ennemis du climat et du progrès.

  • Posté par D Marc, samedi 1 octobre 2022, 8:45

    Le discours des nantis aux populations qui meurent de faim : faites ce que je dis mais pas ce que je fais.

  • Posté par Delpierre Bernard, samedi 1 octobre 2022, 16:50

    On réouvre les centrales au charbon en Allemagne et en France (vu que la promotion des centrales au gaz est pour les raisons connues au moins postposée) mais on tient un langage ferme à l'égard des pays émergents qui oseraient s'aventurer dans l'exploitation de leurs ressources.... tout en important de grandes quantités de charbon de l'Afrique du sud. Comprenne qui pourra...

  • Posté par Adolphe BoniZeur, president du Waalse Belang, vendredi 30 septembre 2022, 20:54

    Au Congo ils n'ont rien à foutre de vos délires climatiques

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