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Brexit: stay with us!

Sans le Royaume-Uni – et encore plus en cas d’éclatement de cet Etat – l’Europe sera significativement plus faible.

Édito - Chef du service Monde Temps de lecture: 10 min

C’est une décision capitale que les Britanniques et Irlandais du Nord vont prendre ce jeudi, qui réorientera peut-être sensiblement le destin du Royaume-Uni pour quelques dizaines d’années. L’examen rationnel des arguments matériels pour ou contre un Brexit indique de façon écrasante que l’intérêt et la sécurité économique du Royaume-Uni résident dans son maintien dans l’Union. On se gardera de recommander leur choix aux Britanniques : même si leur vote sera lourd de conséquences également pour les 27 autres Etats membres de l’UE, la décision souveraine n’appartient qu’à eux. Mais si c’est aux Britanniques de décider aujourd’hui, il n’est que normal que nous leur disions si nous souhaitons les voir partir ou rester.

Et on ne se privera pas d’abord de quelques observations sur la façon dont le débat européen a été mené au Royaume-Uni.

1.  C’est un risque extraordinaire qu’a pris David Cameron d’organiser ce référendum. Il ne l’a promis que pour pacifier la contestation interne au parti conservateur. Cameron était par ailleurs convaincu, avant les dernières élections, qu’il serait obligé de reconstituer une coalition avec les libéraux-démocrates et que leur opposition à un référendum européen le dispenserait de le convoquer. Paradoxalement, c’est sa victoire électorale spectaculaire qui a obligé Cameron à soumettre aux Britanniques un choix, dont il n’a eu de cesse ces derniers mois de présenter celui du Brexit comme un suicide. Si le Brexit l’emporte, Cameron portera l’écrasante responsabilité devant les générations futures d’avoir conduit son peuple dans le gouffre qu’il a prétendu éviter.

2. Depuis l’adhésion à la CEE en 1972, les dirigeants politiques britanniques n’ont jamais « vendu » l’appartenance européenne pour ce qu’elle était et pour ce vers quoi elle évolue : une union toujours plus resserrée, nécessairement politique et fédérale même si ces termes sont toujours utilisés avec beaucoup de réticence. Dès son entrée, le Royaume-Uni n’a eu de cesse de recentrer l’UE – avec beaucoup de succès d’ailleurs – sur sa seule dimension de marché, le plus libéralisé possible. Toute autre dimension d’intégration était niée, délégitimée, ou évitée par Londres par voie d’exemptions. (Tel l’euro ou Schengen.)

Depuis très longtemps, en fait depuis 1972, on aurait aimé que les Britanniques acceptent et tranchent le débat sur la finalité plus large de l’Union. Paradoxalement, ce sont les dirigeants de la campagne en faveur du Brexit qui ont mis la bonne question sur la table. Avec des arguments le plus souvent outranciers ou dénués de fondement, et à l’appui du fantasme d’un déferlement migratoire, les animateurs du Leave ont entraîné nombre de citoyens à penser que « cette Union, on n’en veut pas ». Outrance mise à part, « cette Union » – plus intégrée, plus solidaire, en fait plus politique – est en somme celle dans laquelle se reconnaissent les pro-Européens du continent.

Tout aussi paradoxalement, c’est David Cameron qui tente de convaincre ses concitoyens de rester dans une Union qui ne serait, selon sa définition, qu’un vaste arrangement commercial et non une union politique en devenir. Autrement dit : si les Britanniques décident de rester, ils resteront dans une UE au rabais, tandis que s’ils la quittent, c’est parce qu’ils auront été convaincus qu’elle emprunte une voie trop fédéraliste.

Les raisons de souhaiter que le Royaume-Uni s’en aille.

1. Pour tous ceux convaincus de la nécessité de la poursuite, voire de l’accélération de l’intégration européenne – une position à laquelle s’est toujours identifiée la Belgique – la perspective de voir sortir l’éternel outsider et emmerdeur de la construction européenne présente un attrait certain. Selon le constat, souvent détaillé avec conviction par Guy Verhofstadt, que le problème n’est pas le « trop d’Europe », mais le « trop peu d’Europe », une sortie du Royaume-Uni permettrait à l’UE de faire le bond salvateur vers une intégration plus efficace, et vers une défense militaire européenne moins assujettie aux Etats-Unis.

2. La campagne référendaire outre-Manche en a été une longue démonstration : les Britanniques ne seront jamais, du moins dans un avenir prévisible, totalement acquis au projet européen. La moitié veut la sortie de l’UE, et la majorité apparente de l’autre moitié reconnaît que « le cœur dit de sortir, mais la raison recommande de rester ». Si cela n’est pas le meilleur argument pour souhaiter qu’ils écoutent la voix de leur cœur… L’idée que les Britanniques finissent par assimiler un « esprit européen » né du souvenir des atrocités de la Seconde Guerre mondiale et de la réconciliation dont ils ont eu une expérience intrinsèquement différente, s’avère toujours illusoire, 44 ans après leur adhésion. Il est temps de sortir du malentendu et de créer une relation spécifique, qui pourrait être très forte mais adaptée, entre l’Europe continentale et le Royaume-Uni.

Les raisons de souhaiter que le Royaume-Uni reste avec nous.

1. Ne nous voilons pas la face : la sortie de l’un des trois plus grands Etats membres, l’une des deux seules puissances militaires européennes, qui est à la fois son économie la plus dynamique et l’un des pôles d’attraction de la planète, notamment culturel, constituerait tout simplement un gigantesque échec pour l’Union européenne. Du reste si on devait conclure que ce qui différencie le Royaume-Uni et les 27 est plus important que ce qui les lie, ce serait un échec pour la notion d’union tout court.

Ceci ne vaut pas seulement au niveau européen, mais pour le Royaume-Uni lui-même. La décision d’un Brexit qui serait le plus probablement le fait d’une majorité seulement en Angleterre, risque d’entraîner une séparation de l’Ecosse très pro-européenne, et rouvrirait la question de l’unité irlandaise.

2. La rupture d’unité ne serait pas seulement symbolique. Un Brexit donnera inévitablement du crédit aux thèses ineptes des populistes et nationalistes de tout poil qui abreuvent déjà leurs publics de discours de haine tissés d’égoïsme, surfant sur la frustration à l’égard des élites dirigeantes, qu’elles soient nationales ou européennes. On ne peut sous-estimer le risque d’effet domino : d’autres Etats pourraient être tentés, entraînés par leurs franges anti-européennes parfois bien représentées au pouvoir, de négocier de nouvelles exemptions voire de remettre en jeu, comme les Britanniques, le principe même de l’adhésion.

3. Le monde d’aujourd’hui est devenu à la fois plus intégré et plus interconnecté, et plus instable. Daesh, Russie, instabilité au Moyen-Orient, boom démographique africain, réchauffement climatique, et on en passe : les risques et les enjeux pour l’Europe d’aujourd’hui exigent une vision et une approche géostratégiques. Depuis la Guerre jusqu’à la chute du bloc soviétique, l’Europe s’était à cet égard confortablement installée dans l’ombre des Etats-Unis. Après la chute du communisme, elle avait cru pouvoir assumer son rôle en tant que « soft power », contribuant à une extension naturelle et pacifique d’une communauté de démocraties. Russie, printemps arabes, Turquie : la réalité est hélas moins jolie que ce à quoi on avait sincèrement cru.

L’Europe n’a pas le choix, car il y va de sa sécurité à de nombreux niveaux : elle doit aujourd’hui se penser et agir comme acteur géostratégique assumé. De ce point de vue la sortie du Royaume-Uni, dont la seule négociation absorberait déjà une précieuse énergie, constituerait un affaiblissement considérable de l’Europe. Bien sûr, le Brexit n’impliquerait pas que Londres et les 27 autres capitales se retrouveraient soudain dans des camps opposés : une communauté d’intérêts stratégiques, comme nous en avons une avec les Etats-Unis, se maintiendrait. Mais il ne faut pas se leurrer : dès le moment où il y a moins d’intérêts communs, il y a moins de cohésion, et donc plus de fragilité face aux défis, aux adversaires voire aux ennemis. Sans le Royaume-Uni – et encore plus en cas d’éclatement de cet Etat – l’Europe sera significativement plus faible.

Pour Le Soir, le bilan des raisons pour souhaiter le départ ou le maintien du Royaume-Uni dans l’UE est clair : nous voulons que les Britanniques restent avec nous. Ce choix correspond à la conviction profondément enracinée dans ce journal qu’une union solidaire et responsable constitue la meilleure façon de rechercher une prospérité partagée et de garantir la paix et une coexistence harmonieuse. Cela vaut pour la Belgique. Cela vaut pour l’Europe, et tout retour en arrière sur le choix de l’union serait un échec lourd de risques pour l’avenir.

Tout n’est pas dit pour autant. Les Britanniques et les Irlandais du Nord répondront ce jeudi à une question existentielle. Mais il y a une question à laquelle ils ne répondront pas : quelle sera cette Union à l’avenir ? Quelles améliorations faut-il apporter à une Union qui ne fonctionne pas suffisamment bien ? Les citoyens européens ont aujourd’hui le sentiment, parfois à tort, souvent à raison, qu’elle ne produit pas les résultats espérés. C’est criant en matière économique – 25 millions de chômeurs ! – et ce l’est désormais en matière de migration et de sécurité. Et ici, même si l’on peut critiquer le Royaume-Uni pour avoir empêché des politiques communes qui auraient contribué à rendre l’UE plus efficace, ce n’est pas Londres qui est seule responsable des nombreuses failles de l’Europe d’aujourd’hui.

Aussi, quel qu’en soit le résultat, le référendum britannique devra servir à nos dirigeants de point de départ à une réflexion fondamentale sur l’amélioration du fonctionnement de l’UE. En cas de Brexit, on assistera d’abord à un resserrement des rangs, à un front très uni pour passer l’orage. Mais très vite, il faudra redessiner l’avenir de l’UE. Par contre, en cas de victoire du maintien, le risque est grand, sous prétexte de ne pas irriter les citoyens fâchés sur l’Europe, que les dirigeants européens fassent « business as usual » et se limitent à poursuivre les projets en cours : l’approfondissement de la zone euro, l’achèvement du marché unique dans ses versions énergétique et digitale, la gestion laborieuse des divisions face au défi migratoire…

Les dirigeants européens auront un devoir historique, dont ils devront assumer la responsabilité. Dès après le référendum ils devront se demander les yeux dans les yeux comment continuer ensemble le projet européen. Chaque pays devra dire s’il veut poursuivre dans l’Union telle que l’ont choisie les Britanniques, c’est-à-dire une UE réduite au marché, ou s’ils veulent joindre leurs efforts dans une Union plus intégrée, plus efficace, donc plus politique. On ne peut plus conserver l’UE éternellement écartelée entre le modèle où 28 capitales décident (ou ne décident pas), et un modèle semi-fédéral qui ne satisfait personne, et qui souffre d’un déficit criant de légitimité démocratique.

L’enjeu sera historique, et existentiel. Le temps n’est plus aux explications alambiquées et aux justifications désolées dont nous sommes maintenant abreuvés jusqu’à la nausée. Il faut enfin apporter une réponse à la frustration : celle des citoyens qui nourrissent un véritable idéal européen, comme celle de ceux qui, plus prosaïquement, en attendent des résultats concrets et souffrent de leur absence. Les germes de l’insatisfaction sont plantés depuis longtemps, et on en voit le résultat : la montée des discours de haine, d’exclusion, d’égoïsme, de racisme et d’intolérance. Un cocktail dont on n’a connu que trop bien en Europe les effets. Les dirigeants européens auront à décider comment sauver l’Europe de ce danger, beaucoup plus grand que l’appartenance ou non d’un État membre, fût-il le Royaume-Uni. Et même s’ils choisissent de rester, on n’acceptera pas que ce soit la réponse des Britanniques qui détermine quelle Europe nous ferons à 28, ou à moins. Et même s’ils choisissent de rester, on n’acceptera pas que ce soit la réponse des Britanniques qui déterminera quelle Europe nous ferons à 28, ou à moins.

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