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Le Parlement européen doit défendre le droit universel à l’eau

Le droit à l'eau n'est pas en danger. Il est déjà en perdition. Les tempêtes en cours ne feront qu'accentuer la tendance si les parlements, sous pression des citoyens, ne parviennent pas à la renverser, ce qui en théorie ne peut pas être exclu.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

Le 7 décembre 2022 devant le Parlement européen, place du Luxembourg, l’Agora des habitants de la Terre organise avec la participation d’autres associations, une manifestation contre la mainmise du droit à l’eau et de l’eau en tant que bien commun public mondial par la finance globale prédatrice.

Deux mois auparavant, le 5 octobre, le Parlement européen a adopté une importante résolution sur l’eau en tant que droit humain à partir d’un rapport d’initiative autonome du PE (*)

L’enjeu fondamental était de savoir si cette fois le Parlement européen aller mettre en brèche la ligne rouge établie autour de l’eau par les groupes sociaux dominants des pays « occidentaux ». Une ligne, d’après eux, à ne pas dépasser, fondée sur deux principes : l’eau est un bien économique (1992) (1) ; la gestion des ressources hydriques de la planète doit être basée sur l’accès à l’eau via le paiement d’un prix par l’utilisateur, assurant la récupération des coûts totaux encourus par le capital investi (y compris la rémunération du capital, à savoir le profit) (1993).

L’Union européenne a adopté la ligne rouge par l’art.9 & 1 de la Directive Cadre Européenne de l’Eau en l’an 2000 La ligne a été consolidée par la Commission européenne dans son Water Blueprint de 2012 où elle précise que les acteurs principaux de la politique de l’eau européenne sont les « porteurs d’intérêts » (les stakeholders). Toute tentative de déviation de cette ligne rouge par le Parlement européen a échoué. Le même sort est arrivé à l’importante Initiative Citoyenne Européenne (ICE) sur « Right2Water ».

Nouvel échec

La résolution constitue un nouvel échec par rapport à la mise en question de la ligne rouge. Le rapporteur Miguel Urban Crespo avait essayé en défendant la supériorité, dans l’intérêt des citoyens, du modèle d’approvisionnement public des services hydriques. Il avait aussi invité la Commission européenne à favoriser les processus de dé-privatisation de l’eau et de l’assainissement. La majorité des parlementaires ne l’a pas suivi. Dès lors, on ne trouve dans la résolution aucune dénonciation substantielle de la mainmise du droit et du bien commun public mondial par la monétisation et la financiarisatin de l’eau et de la nature. On mentionne uniquement la mise en bourse des contrats à long terme sur l’eau.

La grande question de la sécurité hydrique mondiale et, dans ce cadre, de la nécessaire critique de la stratégie de la résilience est absente. Si l'on applique la résilience conçue et proposée par les dominants, plus de 80 % de la population mondiale ne possèdent, de manière basique, ni de capacité technologique ni de puissance financière pour le faire et seront donc non résilients sans futur. (2)

Quelques points positifs

Heureusement, le verre est aussi à moitié rempli. Le rapport soutient systématiquement le droit universel à l’eau et l’eau en tant que bien commun et des populations indigènes, autochtones et le respect de leurs valeurs et modes de vie, ainsi que sur le scandale de la condition des femmes et des fillettes sur lesquelles pèse la corvée d’aller prendre l’eau chaque jour à des km de distance. Le rapport dénonce également l’accaparement des terres par les grands groupes privés des pays riches, notamment européens, et demande à la Banque mondiale et au FMI de cesser d’appliquer le principe de la conditionnalité, à savoir l’obligation pour les pays demandeurs de fonds de privatiser l’eau et les services hydriques pour l’octroi de prêts pour le développement de systèmes nationaux de gestion de l’eau.

La résolution est importante car les parlementaires européens ont réouvert des espaces d’action et d’utopie, en remettant le droit à l’eau et l’eau bien commun public mondial dans l’agenda politique de l’UE. Cela était nécessaire et urgent, aussi pour deux raisons liées aux phénomènes de puissance globale e de domination planétaire.

En premier lieu, la finance globale n’est plus au stade des projets et des souhaits. Elle est en campagne pour une nouvelle colonisation de la vie de la Terre.Les deux fers de lance sont la Natural Capitals Financial Alliance et la Natural Capitals Coalition. Grâce au soutien et la collaboration du PNUE (organisme onusien pour l’environnement), de la UICN (la principale organisation scientifique internationale pour la défense de la nature) et de Black Rock, le plus puissant fonds d’investissement privé), elles ont obtenu trois résultats majeurs :

a) l’inclusion du principe de la monétisation de la nature dans la déclaration finale du 3.e Sommet de la Terre de l’ONU en 2012 ;

b) l’adhésion officielle du système onusien aux thèses sur les solutions dites « fondées sur la nature » (une nature devenue un ensemble d’avoirs financiers !), et, conséquence « naturelle »

c) la décision en septembre 2021 de la Bourse de New York de confier 30 % des éléments du monde naturel aux soins d’une nouvelle catégorie d’entreprises, les Natural Assets Corporations (NAC). Pas mal ! Les fleuves, les lacs, les zones humides, les nappes… n’échapperont pas à cette financiarisation.

En deuxième lieu, à cause de la guerre globale en cours, en Ukraine, entre les Etats-Unis/Otan et la Russie, et, depuis cet octobre, au plan technologique de la part des Etats-Unis contre la Chine, l’économie mondiale est dominée par des impératifs industriels, technologiques, énergétiques, commerciaux. Les pouvoirs politiques ne jurent que sur l’autonomie voire l’indépendance industrielle, énergétique informatique, sur l’Intelligence artificielle, les brevets sur le vivant, les terres rares.

Des droits humains devenus une question marginale

Dans ce contexte, les droits universels humains et sociaux sont devenus une question marginale, « worthless », une boule aux pieds pour la capacité de chaque pays de penser efficacement à (re)construire son économie de guerre. Le droit à l’eau ne revêt aucune priorité.

Laisser aller en perdition le droit à l’eau (à la santé, au logement, à la connaissance, à la démocratie…) sur l’autel de la guerre globale entre les Etats-Unis et les autres puissances de la Terre, serait un crime.

(*) Décidé par la sous-commission des droits humains, présidée par la socialiste belge Maria Arena, le rapporteur étant Miguel Urban Crespo, chef de file du groupe « Anticapitalistes » du parti espagnol Podemos.

(1)International Conference on Water and Environment.

(2) Riccardo Petrella, Eau et résilience , 5 mars 2020.

 

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3 Commentaires

  • Posté par Naeije Robert, mardi 6 décembre 2022, 22:20

    Un texte opaque, tablant sur une évidence mais sans exposé compréhensible du problème. Que veut dire l'affirmation qu'il y a "mainmise du droit à l’eau et de l’eau en tant que bien commun public mondial par la finance globale prédatrice"? Un exemple concret permettrait (peut être) de comprendre.

  • Posté par Lhermitte Jean-Yves , mercredi 7 décembre 2022, 8:32

    Et de la demande*.

  • Posté par Lhermitte Jean-Yves , mercredi 7 décembre 2022, 8:31

    Que ne comprend tu pas Robert ? L eau ne peux etre un bien commercial ordinaire tributaire de la loi de l offre et de la deande

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