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Carta Academica sur la formation initiale des enseignants: Chronique d’un naufrage annoncé

Tous les samedis, « Le Soir » publie la chronique d’un ou plusieurs membres de Carta Academica. Cette semaine : Le décret sur la formation initiale des enseignants entre en vigueur à la rentrée prochaine. Il se fixe pour objectif d’améliorer la formation et de renforcer l’attractivité du métier. Le remède choisi est d’allonger les études sans modifier le salaire, de privilégier la forme sur le contenu et de forcer les Hautes Écoles et les universités dans des partenariats d’une complexité ingérable.

Chronique - Temps de lecture: 9 min

Les points de vue exprimés dans les chroniques de Carta Academica sont ceux de leur(s) auteur(s) et/ou autrice(s) ; ils n’engagent en rien les membres de Carta Academica, qui, entre eux d’ailleurs, ne pensent pas forcément la même chose. En parrainant la publication de ces chroniques, Carta Academica considère qu’elles contribuent à des débats sociétaux utiles. Des chroniques pourraient dès lors être publiées en réponse à d’autres. Carta Academica veille essentiellement à ce que les chroniques éditées reposent sur une démarche scientifique.

Pieter Lagrou.
Pieter Lagrou. - DR

Par Pieter Lagrou, professeur d’histoire contemporaine à l’ULB.

La Fédération Wallonie-Bruxelles s’apprête à lancer la plus grande opération d’ingénierie sociale de son histoire. Ce sera aussi sa plus grande débâcle et un immense gâchis. Le décret sur la réforme de la formation des enseignants est censé être la clef de voûte du pacte d’excellence, vaste projet pour hisser la Fédération Wallonie-Bruxelles en tête des classements de compétitivité en tous genres. Les performances de nos élèves dans les tests européens harmonisés Pisa inquiètent (1). Le remède préconisé est d’améliorer la formation de tous nos enseignants, de la maternelle à la fin de l’école secondaire, et de renforcer l’attractivité du métier d’enseignant. Quand on compare les systèmes éducatifs européens, on constate que les élèves en tête des tests Pisa sont ceux dont les professeurs font les plus longues études et sont donc aussi les mieux payés. Comme la Fédération Wallonie-Bruxelles n’a pas les moyens de mieux rémunérer ses enseignants, il fut décidé de rallonger les études sans rien changer aux salaires. Ce n’est pas le meilleur point de départ pour renforcer l’attractivité du métier. Mais bornons-nous donc à la volonté de rallonger les études pour mieux former les futurs enseignants.

La mise sous tutelle des Hautes Écoles

Les enseignants des écoles maternelle, primaire et du secondaire inférieur sont formés dans des Hautes Écoles Pédagogiques dans des cursus de 3 ans. Ces formations passent dès la rentrée 2023 à 4 ans. Les nouveaux cours à créer ne seront pas donnés par les enseignants des Hautes Écoles, mais par des enseignants des universités. Les Hautes Écoles perdent le droit de délivrer seules des diplômes et sont contraintes de s’engager dans des conventions complexes de co-diplomation avec une université. Pour l’UCLouvain, par exemple, cela implique des partenariats avec pas moins de 11 Hautes Écoles Pédagogiques qui se trouvent dans un rayon de plus de 100 km autour de Louvain-la-Neuve, pour y dispenser plus de 5.000 heures de cours. Au lieu d’obtenir un refinancement, les Hautes Écoles se trouvent mises sous la tutelle des universités. Ce rattachement correspond à un objectif non avoué de rationalisation du paysage de l’enseignement supérieur. La Fédération Wallonie-Bruxelles compte 6 Universités et 19 Hautes Écoles. On estime que ces dernières ne sont pas seulement trop nombreuses, mais aussi trop autonomes, et leur personnel trop syndiqué, par rapport à la docilité des universités et des universitaires. En perdant le droit de délivrer seules des diplômes, les Hautes Écoles perdent un peu leur raison d’être et devront à terme suivre la voie des écoles d’architecture et de traducteurs-interprètes. C’est bien le principal avantage qu’y voient les universités, qui pourront ainsi compléter leur domination du paysage de l’enseignement supérieur et continuer les guerres de territoire qui les occupent depuis deux décennies. C’est ce qu’on pourrait aussi appeler des économies d’échelle.

Ce sont pourtant surtout ces futurs enseignants recrutés par les universités pour parcourir le pays pour donner quelques heures de cours dans au moins une demi-douzaine d’établissements différents qui seront à plaindre. L’université, pour eux, sera une agence comptable plutôt qu’un lieu de travail. Ni les Hautes Écoles, ni leurs étudiants ne pourront attendre que ces enseignants s’investissent dans le projet d’établissement, dans les tâches administratives, qu’ils soient disponibles pour leurs étudiants à la fin de leurs cours et déjà en route pour un autre établissement 60 km plus loin. Les brigades volantes d’enseignants que le décret va créer ressemblent plus à un dispositif de boîte d’interim qu’à un dispositif pédagogique qui pourrait améliorer la formation de nos futurs enseignants.

Le contenu ou la forme ?

Depuis près de cent ans, on estime que pour enseigner dans le secondaire supérieur il faut des universitaires avec des compétences disciplinaires attestées. Un cours de physique en rhéto, par exemple, prépare une partie des élèves aux cours qu’ils vont suivre à l’université l’année suivante. Il est apparu comme évident que seul un diplômé universitaire en sciences pouvait dispenser un tel cours avec la maîtrise requise. Le décret sur la formation initiale des enseignants abolit ce principe. Dorénavant, pour enseigner la physique, ou l’éducation physique, ou encore l’allemand, il ne faut pas un master dans ces disciplines, mais un master en enseignement. Sur les 120 crédits d’un master, le décret en réserve 20 pour la formation disciplinaire. Dans les scénarios élaborés pour ces nouveaux masters, les seuls qui donneront accès au métier d’enseignant, les universités envisagent de monter à 35 crédits sur 120. Peu importe le contenu, c’est la forme qui compte. Les futurs enseignants du secondaire auront 85 crédits de formation pédagogique, dont des stages, et à peine un petit vernis disciplinaire permettant de différencier un prof de gym d’un prof de néerlandais. C’est donc là la méthode préconisée par le décret pour améliorer la qualité de notre enseignement et assurer que nos élèves caracolent en tête des tests harmonisés Pisa en mathématiques et en français.

Seule consolation pour les Hautes Écoles donc : les universités sont aussi mal logées qu’elles. Elles aussi perdent le droit de délivrer des diplômes d’enseignants et doivent en passer par la co-diplomation avec toutes les Hautes Écoles vers lesquelles elles envoient leurs brigades volantes d’enseignants. 40 des 120 crédits du master universitaire en enseignement seront donnés par des enseignants de ces Hautes Écoles. C’est le grand retour des brigades volantes en sens inverse. La véritable révolution du décret est pourtant la simple suppression des finalités didactiques au sein des masters disciplinaires. À partir de 2025, il ne sera plus possible pour un étudiant qui souhaite entreprendre un master en chimie de devenir enseignant de chimie. Chimiste ou enseignant, c’est le choix qui s’impose à la fin du bachelier. Le décret leur laisse une dernière option : s’inscrire au bout de 5 ans (et on sait que plus de la moitié des étudiants mettront plus de 5 ans) dans un master d’enseignement complémentaire d’un an. Même recette donc : étudier plus pour gagner autant. En 2008, nos universités délivraient des diplômes de licence avec l’agrégation d’enseignement après 4 années d’étude. Vingt ans plus tard, la grande majorité de nos étudiants mettront 6 années ou plus pour démarrer leur carrière à exactement le même barème. Comme on sait qu’aucune mesure n’est plus antisociale que l’allongement des études, ce décret exclut les étudiants aux revenus modestes de l’accès au métier d’enseignant. La question étant de savoir si les autres seront tentés par l’aventure.

Organiser la pénurie des enseignants

Tous les acteurs du terrain, tous ceux qui travaillent au jour le jour avec les étudiants et qui discutent avec les jeunes enseignants, savent que le nouveau décret organisera une pénurie d’enseignants à une échelle catastrophique dès la rentrée 2028. Nos étudiants ne choisiront pas le master d’enseignement, qui s’apparente à un diplôme au rabais pour des bacheliers universitaires. Il leur impose de renoncer à leur formation disciplinaire et de s’embarquer dans une structure illisible. Il n’y aura aucune équipe cohérente pour gérer ces programmes, entre les enseignants des disciplines, qui auront toutes les raisons de se désinvestir, les enseignants universitaires de pédagogie, qui, déjà dans les quelques crédits qu’ils assurent dans les finalités didactiques existantes, ont le plus grand mal à passionner les étudiants, et les enseignants des Hautes Écoles, qu’ils ne connaissent pas et qu’ils ne croiseront qu’occasionnellement. Le propre d’un diplôme universitaire est son caractère générique, qui ouvre la voie à différentes carrières. Le master d’enseignement n’en offre qu’une seule et celui qui regrette son choix après quelques années devant une classe ne pourra plus se réorienter.

Surtout, un enseignement de qualité repose sur des contenus de qualité, sur la maîtrise et la passion des enseignants à les transmettre. Enseigner le triple saut ou enseigner les logarithmes ne demandent pas la même pédagogie, n’en déplaise aux pédagogues et aux idéologues de l’ARES (2). Il est tout simplement irresponsable de vouloir placer devant des classes d’élèves de 16 à 18 ans de jeunes enseignants nourris à hautes doses de cours théoriques sur la « posture enseignante » mais fragilisés par leur manque de maîtrise des matières qu’on leur demande d’enseigner. Les cours théoriques de natation, c’est bien, mais ils n’éviteront pas le naufrage à celui qui se lance à l’eau pour la première fois.

Et voilà donc un décret qui propose de renforcer l’attractivité du métier d’enseignant en rallongeant les études sans modifier le salaire. Un décret qui propose d’améliorer la qualité de nos enseignements en remplaçant les deux tiers des contenus disciplinaires par la théorie pédagogique. Mais surtout, sans doute, en créant des structures d’une complexité parfaitement ingérable, dans lesquelles on remplace des équipes pédagogiques par des organigrammes impliquant une demi-douzaine de partenaires institutionnels pour chaque programme d’enseignement, sans jamais se poser la question de savoir comment un tiers des enseignants se déplaceront entre toutes les institutions qui les emploient, où et comment ces équipes pourraient bien se rencontrer pour discuter des difficultés de leurs étudiants, pour se mettre d’accord sur les modes d’évaluation ou encore pour organiser un jury d’examen. La réforme de la formation initiale des enseignants est un mauvais compromis politique sans présenter même le début d’un projet pédagogique. Cette réforme va absorber toutes les énergies de toutes les institutions impliquées pendant les six années à venir, pour arriver à la conclusion, en 2028 au plus tard, qu’on a organisé une pénurie aigüe d’enseignants et revenir en arrière. Quel terrible gâchis à un moment où, à l’ULB par exemple, le rapport entre le nombre d’enseignants et le nombre d’étudiants est passé en 6 ans de 1 pour 33 à 1 pour 50, et ceci n’est qu’une moyenne, toutes disciplines confondues.

Nous voyons très clairement l’iceberg à l’horizon. Nous savons que le navire va couler, à tous les étages de notre système d’éducation, des classes de maternelle sans instituteurs aux universités asphyxiées par une réforme à 100 % contre-productive. Nous comptons bien perturber l’orchestre avant d’en arriver là.

Toutes les chroniques de * Carta Academica sont accessibles gratuitement sur notre site .

(1) Programme for International Student Assessment.

(2) Académie de Recherche et d’Enseignement Supérieur.

 

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4 Commentaires

  • Posté par Pi Jean-fran, mercredi 14 décembre 2022, 1:59

    Quelle stupidité... ou plutôt ... quel magouillage ... ou encore ...quelle manipulation malhonnête ! Cette réforme pseudo pédagogique montre une fois de plus à quel point certains de nos décideurs sont des irresponsables qui poursuivent des objectifs obscurs et bien camouflés, généralement sans consultation des gens du terrain, mais avec l’aide d’idéologues ”fumeux” et l’appui de société ”sous‐marines” de consultances cupides, qui sont arrosés copieusement avec le pognon des citoyens. Très bonne analyse qui devrait être lue par tous les enseignants. Voilà donc cette nouvelle réforme qui, avec le Tronc Commun de 3 ans dans le secondaire, entraînera indubitablement l’implosion du système scolaire en région francophone. Merci à nos Ministres actuels et leurs prédécesseurs depuis 15 ans de ”travailler” vraiment pour l’avenir de nos petits enfants.

  • Posté par FABIO Fabio, dimanche 11 décembre 2022, 15:54

    "Le pacte d'excellence pour un enseignement de qualité" : une diarrhée verbale inutile qui brasse du vent et qui ne doit surtout rien coûter aux finances publiques. D'où une paperasserie astronomique qui fait croire à l'opinion publique qu'on se décarcasse pour le bien-être des élèves alors que 99 % des profs s'en foutent...

  • Posté par La Vraie Pensée Ecolo, dimanche 11 décembre 2022, 6:37

    comment expliquer que 3 ans suffisent en GB pour accéder à la plupart des métiers, en ce inclus les plus lucratifs et prestigieux (banque, juridique etc)? Après 5 ans en Belgique, bourrage de crâne, n'ai jamais autant appris que là-bas et je n'ai jamais eu le sentiment de faire un bachelor ou master en examens de bachelor ou master comme en Belgique, mais plutôt et enfin le plaisir d'apprendre (master et doctorat).

  • Posté par collin liliane, dimanche 11 décembre 2022, 0:38

    Belle mise au point. Mais dénoncer les aberrations pédagogiques de la Fédération Wallonie-Bruxelles est malheureusement déjà un combat d'arrière-garde.

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