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Un #Metoopolitique très politicien.nes

L’ancienne codirectrice de l’Autorité de protection des données Charlotte Dereppe réagit à la carte blanche signée par 121 femmes (élues de tous partis, collaboratrices, attachées parlementaires…), publiée le 24 novembre sur le site du « Soir ».

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

Dans une carte blanche publiée le 24 novembre dernier, 121 femmes (élues de tous partis, collaboratrices, attachées parlementaires…) appelaient le monde politique à prendre ses responsabilités face aux violences sexistes, sexuelles et psychologiques exercées par des mandataires publics ou apparentés. Charlotte Dereppe, ancienne codirectrice de l’Autorité de protection des données (la gardienne de la vie privée), a tenu à y réagir dans une carte blanche. Depuis 2020, la lanceuse d’alerte avait multiplié les mises en garde sur les dysfonctionnements et autres conflits d’intérêts qui rendaient « l’APD inopérante ». Dans de nombreux courriers adressés aux députés, à la Commission européenne (qui a mis la Belgique en demeure) ou lors d’auditions (à huis clos), elle et sa consœur Alexandra Jaspar avaient aussi dénoncé les menaces, les intimidations, le harcèlement sexiste et psychologique dont elles faisaient l’objet dans la foulée de leurs alertes, tant au sein du comité de direction de l’APD que de la part de la Chambre. Dans une interview au Soir, elle révélait aussi le fait que la présidente de la Chambre avait mis un terme à l’enquête psychosociale déclenchée à la suite de la plainte pour harcèlement. La Commission Justice n’y a, pour sa part donné aucune suite. Charlotte Dereppe a été révoquée en juillet de son mandat, sans prise en compte de son statut de lanceuse d’alerte désormais protégé par une directive européenne. (Philippe Laloux)

La carte blanche de Charlotte Dereppe

Chères signataires,

J’ai lu avec attention votre Carte blanche dans laquelle vous déclarez que « quand ces violences (de genre) s’exercent dans des lieux de pouvoirs décisionnels, elles mettent en danger notre démocratie ». Vous pensez aussi aux victimes et annoncez qu’il est « de [votre] devoir de (…) protéger ces femmes et de renforcer leur participation à la vie politique ».

C’est en votre qualité de « femmes et personnes sexisées » impliquées en politique que vous demandez « une prise de conscience collective et une réponse politique structurelle à l’encontre de ce tabou et de l’omerta qui l’accompagne ».

Pour celles qui ne connaissent pas mon histoire, j’ai été mandataire de l’Autorité de protection des données (APD), révoquée par le Parlement fédéral. Avec ma collègue Alexandra Jaspar, nous avons dénoncé des mandats illégaux, des dysfonctionnements graves, des abus multiples – également relevés par la Commission européenne.

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En guise de représailles, nous avons traversé un torrent de harcèlements en tout genre – et genré bien entendu. Nous avons alerté le Parlement, qui plutôt que de nous protéger nous a poussées vers la sortie. La Présidente du Parlement, une femme donc, a fait en sorte que ma plainte pour harcèlement ne soit pas traitée. Les député.es de la majorité ont voté la dernière mesure de représailles, ma révocation. Ma santé, ma carrière, ma vie familiale et sociale ont évidemment été impactées par cette volonté politique de ne pas m’entendre, ni sur mon harcèlement ni sur les faits que je dénonçais.

Pour la plupart d’entre vous, je veux croire en la sincérité de votre signature et vous invite à interroger vos député.es ou même vos présidents de parti sur les raisons de leur soutien à mon harcèlement. On vous dira que l’affaire est complexe, que les torts sont partagés. On vous dira, peut-être en d’autres mots, que je l’ai bien cherché. On vous convaincra que quand on ne veut pas être harcelée, il faut obéir à ceux – et celles, soyons inclusifs – qui savent. Et on écourtera la discussion sur les mandats illégaux et les dysfonctionnements que je dénonçais.

Sans doute la plupart ne savaient pas. Mais pas toutes. Parmi vous il y a six députées, toutes Ecolo, qui ont sciemment voté pour me réduire au silence, s’associant à ceux qui m’ont harcelée.

Aujourd’hui, de votre part à vous six, je me sens insultée et blessée. Par votre hypocrisie à dénoncer une omerta que vous entretenez soigneusement. Par votre audace à vous revendiquer du statut de victime – dans une certaine ambiguïté, parlant parfois de « nous » parfois de « ces femmes ». Scandalisée par votre invitation à « libérer la parole », alors que lorsque je l’ai fait, vous avez choisi de suivre la consigne politique, choisi de fermer les yeux sur mon harcèlement et sur mon alerte et vous avez voté – comme une seule femme – la fin de ma carrière dans la disgrâce.

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Vous osez vous émouvoir des « impacts sur la santé, la vie intime ou la carrière de celles et ceux qui subissent [ces violences] ». Pourquoi vous êtes-vous associées à celles qui m’ont été réservées ?

Et le pire pour la fin, du haut de votre courage de salon, vous adjugez que « le monde politique doit faire preuve d’exemplarité pour que toutes et tous prennent toute leur place sans risque et sans danger ». Mais de quelle exemplarité parlez-vous ? La vôtre ? Avez-vous déjà oublié que je vous ai parlé, j’ai pris les risques inhérents à une alerte pour qu’au final les enjeux politiciens de votre parti au pouvoir – et par conséquent sans doute les vôtres – l’emportent ? Avez-vous conscience que la violence contre les femmes dans le monde politique, ne vient pas que des hommes, mais de personnes dont l’illusion de pouvoir a bazardé le sens du respect de l’autre et de la démocratie que vous prétendez défendre ?

Vous connaissiez le harcèlement dont j’ai été victime, vous connaissiez les manœuvres de votre parlement pour que ma plainte ne soit pas traitée – à noter que sa présidente a eu le bon goût de ne pas signer votre carte blanche. En votant malgré tout ma révocation, vous démontrez que le pouvoir prévaut sur vos valeurs féministes ou démocratiques. Faut-il vous dire mon incrédulité face à votre revendication de sororité.

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À toutes celles qui, comme moi auparavant, occupent une position de pouvoir et sont victimes de harcèlement, je vous recommande de parler sans présupposer que les postures politico-médiatiques féministes se transformeront en actes. Parce qu’au fond la particratie opère des mêmes mécanismes que le patriarcat, faire allégeance au premier tout en dénonçant l’autre est d’une lâcheté tartufe. Ce n’est pas de femmes dont j’aurais eu besoin pour être entendue, mais de personnes capables de courage.

 

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12 Commentaires

  • Posté par Schoonbroodt Hubert, dimanche 11 décembre 2022, 14:50

    Avec tout mon soutien, malheureusement d'un petit sans grade. Ce que vous évrivez sur les élues écologistes ne m'étonnent guère, le problème c'est que ce sont les plus dangereux, ils vendraient leurs âmes à n'importe qui, du moment qu'ils puissent exister. Courage à vous chère Madame avec tout mon respect.

  • Posté par lambert viviane, vendredi 9 décembre 2022, 21:30

    Merci pour votre courage, chère Madame. Vous pointez bien opportunément la lâcheté de certaines personnes. La sororité, quelle bêtise infamante !

  • Posté par lambert viviane, vendredi 9 décembre 2022, 20:36

    Merci pour votre courage, chère Madame. Vous pointez bien opportunément la lâcheté de certaines personnes. La sororité, quelle bêtise infamante !

  • Posté par Dupont Vincienne, vendredi 9 décembre 2022, 19:20

    Et au fond, ce texte nous rappelle l'essentiel à savoir que le fond des choses ne concerne pas le "genre" mais le pouvoir. Placée à une position de pouvoir une femme ne se comportera bien souvent pas mieux qu'un homme dans la même position.

  • Posté par Dupont Vincienne, vendredi 9 décembre 2022, 18:48

    Merci, Madame Dereppe. Vous remettez magistralement ces Tartufe.tte.s à leur place et nous rappelez avec à-propos que cette place est loin d'être une place d'honneur !

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