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La nature bientôt cotée en Bourse?

Face au déclin alarmant de la faune et de la flore, l’Union européenne s’est déclarée résolue à protéger et restaurer la biodiversité d’ici à 2030. Mais, au cœur de sa stratégie, se trouve un projet extrêmement inquiétant : la possible création de marchés sur la destruction de l’environnement. Une mesure qui aboutirait, ni plus ni moins, à la financiarisation de la nature.

Carte blanche - Temps de lecture: 6 min

La finance ne connaît aucune frontière. Après avoir étendu son emprise à l’ensemble du champ économique et social, elle s’apprête à conquérir un nouvel eldorado : la nature.

Sous l’impulsion notamment de la Commission européenne, la création de marchés sur la destruction de l’environnement pourrait en effet être promue à l’issue de la COP15 de la biodiversité de Montréal, qui s’est ouverte ce mercredi 7 décembre.

Dans un futur proche, donc, les entreprises pourraient avoir la possibilité d’acheter et de vendre en bourse de véritables « permis de détruire » la nature. Concrètement, au lieu d’arrêter la destruction de la nature, ces instruments financiers donneraient à leur détenteur le droit de causer des dommages à la biodiversité dans un lieu donné car ceux-ci seraient « compensés » par la conservation ou la restauration d’un écosystème de « valeur » équivalente ailleurs.

Ces futurs marchés sur la destruction de la nature reposent pourtant sur une double fiction, qui rend leur utilité plus que douteuse.

Illusion de substituabilité

La première est l’idée qu’il serait possible de « compenser » la destruction de biodiversité. Selon cette approche, une entreprise souhaitant, par exemple, construire un aéroport en Espagne à un endroit où se trouve un habitat de flamants roses pourrait en compenser la destruction en plantant des arbres en Roumanie. Or, les écosystèmes ne sont pas substituables : il ne suffit pas de recréer des milieux artificiels pour compenser la destruction de milieux naturels. La biodiversité est en effet une réalité biophysique unique et complexe. Et, à supposer même que les restaurations envisagées soient jugées équivalentes, d’autres problèmes se posent. Tout d’abord, si les dégâts causés sont immédiats et irrémédiables, les restaurations sont par essence progressives et bien souvent temporaires. On ne compte d’ailleurs plus les projets de compensation carbone (boisement, reboisement, etc.) qui sont déjà partis en fumée ces dernières années sous l’effet du changement climatique.

En outre, ces futurs marchés financiers sur la nature poseraient un véritable problème de justice : en suscitant une forte demande pour de vastes espaces naturels destinés à accueillir des projets de compensation biodiversité, ils donneraient lieu à des accaparements de terres et à des expulsions de peuples autochtones et communautés locales. Sans parler du risque de flambée des prix alimentaires mondiaux qui en résulterait, compte tenu de la concurrence accrue pour les terres arables et l’eau.

Marchandisation du vivant

La seconde fiction sur laquelle reposent ces nouveaux marchés est l’idée qu’il est possible de mettre un prix sur la nature. À l’opposé de la logique des écosystèmes, cette approche purement financière s’attache à découper la nature en différents services environnementaux indépendants (tels que la pollinisation, l’épuration des eaux, la protection contre les inondations, etc.), qui peuvent être quantifiables et monnayables. La valorisation monétaire de la nature est en effet un préalable à la compensation : pour pouvoir neutraliser les pertes en biodiversité via des actions de restauration d’une « valeur » équivalente, il est nécessaire de décomposer la nature en unités comparables et échangeables.

Dans un rapport publié en juin 2021, la Commission européenne a ainsi évalué la valeur totale des dix principaux services environnementaux en Europe à 234 milliards d’euros pour l’année 2019. Soit un montant équivalent aux revenus générés chaque mois par l’industrie pétrolière et gazière au niveau mondial. Ce qui démontre l’absurdité d’un tel exercice. En réalité, la nature n’a tout simplement pas de prix, car elle est la condition même de la vie humaine sur Terre. Ce sens commun se heurte néanmoins à l’approche néolibérale de la biodiversité défendue par la Commission, selon laquelle tout doit être mesuré en « valeur de marché ». Elle transparaît notamment très clairement dans son récent projet visant à introduire de nouveaux comptes environnementaux sur les forêts et les écosystèmes dans les statistiques de l’UE.

À ces problèmes conceptuels intrinsèques aux futurs marchés sur la destruction de l’environnement s’ajoute la réalité des faits : dans les pays où des projets de compensation biodiversité ont déjà été mis en œuvre, les résultats sont très largement négatifs. En Australie, par exemple, un rapport du Nature Conservation Council a conclu que dans 75 % des cas, les compensations donnaient lieu à des résultats « pauvres » ou « désastreux » pour la vie sauvage et les terres non cultivées, avec 25 % seulement de résultats « adéquats ». Aucune n’a donné lieu à un résultat « bon » pour la nature. Ce même constat d’échec a été observé pour des projets similaires réalisés aux États-Unis et au Canada.

À tel point qu’aujourd’hui, la compensation biodiversité est devenue très difficile à « vendre » politiquement. C’est la raison pour laquelle la Commission européenne n’y fait plus directement référence dans ses propositions législatives. Elle l’a remplacé par un nouveau terme doté d’un grand capital sympathie : les « solutions fondées sur la nature ». Une pirouette discursive qui lui permet de pousser son agenda en faveur de la financiarisation de la nature, tout en contournant la vigilance citoyenne.

Réguler, interdire, protéger

Alors qu’une sixième vague d’extinction des espèces se dessine, nous ne pouvons pourtant plus nous permettre de privilégier des dispositifs de marché voués à l’échec. La compensation « à la découpe » prônée par la Commission n’est en réalité qu’une diversion visant à maintenir le statu quo, tout en créant de nouvelles opportunités de profits pour le secteur financier. Les scientifiques nous alertent sur l’importance d’une gestion durable des terres, fondée sur le maintien d’une biodiversité dans les sols leur permettant de remplir leurs fonctions dans le stockage du carbone et dans le cycle de l’eau : au lieu de cela, les projets de « compensation » ne sont qu’une continuation de la tendance à exploiter les terres en vue d’objectifs économiques, pour en rentabiliser l’usage autant que possible, aux dépens des communautés locales.

Le déclin massif de la biodiversité appelle à protéger l’existant, plutôt que de recréer artificiellement la nature. D’où la nécessité de revenir à des politiques environnementales traditionnelles et contraignantes : plus simples et moins coûteuses, elles ont déjà prouvé par le passé leur efficacité, que ce soit l’interdiction des gaz aérosols pour stopper le trou dans la couche d’ozone, l’interdiction de l’amiante ou encore des pots catalytiques.

L’année qui vient sera donc cruciale. Car c’est de notre capacité à imposer une vision anti-utilitariste de la nature que dépendra au final notre survie.

 

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