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Carta Academica: Réduire le bruit en classe pour améliorer les bulletins

Tous les samedis, « Le Soir » publie la chronique d’un ou plusieurs membres de Carta Academica. Cette semaine : Les salles de classe sont souvent trop bruyantes. Pourtant, les enfants perçoivent moins bien la parole dans le bruit que les adultes. Dans le cas d’enfants qui doivent composer avec des difficultés auditives ou cognitives, ces difficultés sont exacerbées. Réduire le bruit en classe serait bénéfique pour la scolarité de tous les enfants.

Chronique - Temps de lecture: 6 min

Les points de vue exprimés dans les chroniques de Carta Academica sont ceux de leur(s) auteur(s) et/ou autrice(s) ; ils n’engagent en rien les membres de Carta Academica, qui, entre eux d’ailleurs, ne pensent pas forcément la même chose. En parrainant la publication de ces chroniques, Carta Academica considère qu’elles contribuent à des débats sociétaux utiles. Des chroniques pourraient dès lors être publiées en réponse à d’autres. Carta Academica veille essentiellement à ce que les chroniques éditées reposent sur une démarche scientifique.

Axelle Calcus.
Axelle Calcus. - DR

Par Axelle Calcus, professeure en faculté de Psychologie, ULB.

Une cour de récréation animée, une leçon interactive, un cours de musique dans le local voisin… les salles de classe belges sont souvent bruyantes. Trop bruyantes : les niveaux sonores enregistrés dans les écoles dépassent largement les recommandations des organismes de régulation sanitaire, parfois de 15 à 20 dB(A) (lire aussi).

Quand il s’agit de comprendre une leçon donnée en classe, les enfants font face à une double peine. D’abord, parce que le niveau de bruit dans les écoles est supérieur aux recommandations des organismes de régulation sanitaire. Ensuite, parce qu’ils sont plus sensibles à la présence de bruit de fond que les adultes, et le restent au moins jusqu’à l’adolescence.

L’intelligibilité de la parole dans le bruit dépend du bon fonctionnement de deux organes : les oreilles et le cerveau. Tous les sons de l’environnement parviennent ensemble, mélangés, au niveau des oreilles internes. Celle-ci les convertissent en signaux électriques, qui voyagent ensuite jusqu’au cerveau. C’est le cerveau qui « trie » les signaux auditifs concurrents et permet à l’auditeur de se focaliser sur le signal de parole pertinent. Ce tri opéré par le cerveau a un coût important : la présence de bruit de fond augmente l’effort d’écoute, et par là, la charge cognitive qui lui incombe. La présence de bruit dans les classes augmente donc la charge cognitive des enfants, ce qui limite les ressources disponibles pour les apprentissages.

Une bonne intelligibilité de la parole dans le bruit repose donc sur une combinaison efficace de traitement sensoriel (au niveau de l’oreille interne) et de processus cognitifs (au niveau du cerveau). Un dysfonctionnement de l’un ou l’autre de ces organes entrave inévitablement l’intelligibilité de la parole dans le bruit, avec des conséquences importantes à l’école.

Un cerveau pour bien entendre dans le bruit

L’oreille interne des enfants au développement typique est complètement mature dès la naissance. Les voies auditives des bébés sont quant à elles matures à partir de 6 mois. Cependant, les enfants perçoivent moins bien la parole dans le bruit que les adultes jusqu’à environ 11 ans – peut-être même plus tard. Le coupable ? Le cerveau !

En effet, le tri des informations auditives dans le bruit combine une série d’habiletés complexes : prêter attention au signal d’intérêt, inhiber les distracteurs, éventuellement rediriger son attention vers un nouveau signal de parole plus pertinent, garder les informations en mémoire… Autant de compétences cognitives qui se développent lentement, probablement jusqu’à la fin de l’adolescence, voire le début de l’âge adulte.

Au-delà d’un développement lent, certains enfants présentent des difficultés spécifiques à réaliser une ou plusieurs de ces tâches. C’est le cas des 9 % d’enfants qui doivent composer avec un trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). En conséquence, leur intelligibilité de la parole dans le bruit est moins bonne que celle d’enfants au développement typique de même âge, alors que leurs oreilles fonctionnent parfaitement bien.

De même, certains enfants souffrent d’un trouble auditif central (TAC), une anomalie du traitement de l’information auditive par le cerveau, en l’absence de perte auditive périphérique (i.e., due à un problème au niveau des oreilles). Des estimations récentes indiquent qu’entre 2 et 7 % des enfants en âge scolaire sont atteints de ce trouble. Ces enfants font souvent répéter ce qu’on leur dit, ils rencontrent des difficultés à suivre des instructions données oralement, et ont généralement beaucoup de mal à comprendre la parole dans le bruit.

Enfin, certains enfants n’ont pas de difficulté particulière à traiter l’information auditive, mais le coût cognitif associé à la perception de la parole dans le bruit s’ajoute à d’autres difficultés : bilinguisme, difficultés de lecture, trouble du spectre autistique…

Des oreilles pour bien entendre dans le bruit

D’après le dernier rapport de l’Organisation Mondiale de la Santé, 20 % de la population mondiale vit avec une perte auditive. S’il est vrai que la prévalence de perte auditive augmente avec l’âge, environ 1 % des enfants en âge scolaire sont sourds/malentendants. L’objectif des professionnel·le·s de l’audition est de diagnostiquer et prendre en charge la déficience auditive avant les 6 mois de l’enfant. Les prothèses auditives sont des outils technologiques performants, qui permettent le plus souvent à l’enfant sourd/malentendant de développer le langage oral.

Cependant, même équipés de leurs aides auditives ou implants cochléaires, les enfants sourds/malentendants sont plus sensibles au bruit de fond que des enfants au développement typique du même âge. En effet, si les prothèses auditives sont remarquablement bénéfiques dans le calme, ce n’est pas le cas en présence de bruits de fond. L’utilisation d’un langage de communication visuel (langue des signes ou langage parlé complété) permet de contourner cet obstacle – mais reste très rare dans l’enseignement général.

Réduire le bruit dans les classes

Les lectrices et lecteurs nostalgiques de l’école d’antan pourraient suggérer de revenir à plus de discipline, à des rangées d’élèves parfaitement silencieuses, à des classes où l’on entend voler les mouches. Pour réduire le bruit en classe, le plus simple ne serait-il pas d’empêcher les élèves de parler !?

Mais l’apprentissage n’est jamais aussi efficace que lorsque les élèves sont activement engagés dans les enseignements – quand ils confrontent leurs connaissances, élaborent des théories et les testent, débattent, critiquent. Or ces activités bénéfiques à l’apprentissage sont… bruyantes.

Diverses interventions technologiques ou environnementales permettent de réduire le bruit de fond, ou son effet sur la scolarité des enfants. C’est le cas des systèmes FM personnels. Ces petits systèmes radio permettent de transmettre directement la voix de l’enseignant·e à des écouteurs portés par l’enfant. Ils améliorent significativement la qualité du signal, et réduisent le bruit de fond. Pour des enfants qui composent avec une difficulté cognitive, ce type d’aménagement a le potentiel d’améliorer substantiellement leur performance scolaire. Améliorer l’acoustique des salles de classe, les isoler des nuisances environnementales, réduire les effectifs en classe sont autant de leviers utiles pour réduire le bruit en classe et améliorer la performance académique. L’association belge « Empreinte » propose aussi une série d’outils à l’attention des élèves et des acteurs et actrices du monde scolaire, pour améliorer l’environnement sonore en classe.

Le bénéfice des salles de classes moins bruyantes serait déjà notable chez les enfants au développement typique. Il serait plus important encore pour les 10 % d’enfants par classe qui composent avec des difficultés auditives ou cognitives. Ce type d’action aurait donc de nombreuses retombées positives et durables pour que les jeunes soient acteurs et actrices de leurs apprentissages… dans de bonnes conditions sonores.

Toutes les chroniques de * Carta Academica sont accessibles gratuitement sur notre site .

 

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