Accueil

Pour Jean-Claude Trichet, «le repli sur soi serait aberrant »

Ce samedi, Le Soir donne la parole à plus de vingt témoins sur le Brexit dans un supplément spécial. L’ancien président de la BCE est du nombre.

Rencontre - Rédacteur en chef adjoint et chef du service Monde Temps de lecture: 6 min

L’ancien président de la Banque Centrale Européenne (BCE) est triste, mais pas abattu. Pour Jean-Claude Trichet, l’Europe doit sortir de ses divisions « renforcer l’Union européenne en donnant aux 8 pays qui ne sont pas dans la zone euro les preuves de l'intérêt et de la pertinence de leur propre appartenance et consolider la légitimité démocratique d’une zone euro à 19 renforcée. » Entretien.

Quel est votre sentiment une semaine après le Brexit?

Un sentiment de grande tristesse et de gâchis. Rien n’obligeait le Royaume-Uni à se lancer dans une telle aventure et à jouer à pile ou face son influence et son avenir stratégique, ses intérêts économiques et commerciaux et même son intégrité en tant que Royaume « Uni » avec le départ possible de l’Ecosse. Ceci dit, le projet historique des Européens a 66 ans. C’est en 1950 que Robert Schuman, inspiré par Jean Monnet, a lancé avec les pays fondateurs une entreprise qui allait devenir progressivement l’une des plus ambitieuses, audacieuses et réussies de l’histoire.

Ce ne fut pas sans heurts…

Nous avons connu bien des vicissitudes: d’énormes problèmes, des arrêts complets, puis la reprise du projet d’approfondissement de l'Union; mais sur deux tiers de siècle, on a eu la paix, la stabilité et l’élévation du niveau de vie. Il faut juger la construction européenne à l’aune d’un projet historique de très longue durée. Le départ du Royaume-Uni est un coup dur. Mais l’Europe en a vu d’autres. Les 27, même sans le Royaume-Uni, ont un PIB du même ordre de grandeur que celui des États-Unis et demeurent la première puissance commerciale du monde.

Qu’est-ce qui a fait que l’on en arrive là, d’après vous ?

D’abord ce sont les britanniques, hélas, qui en arrivent là. Leur départ est comme un écho de leur entrée tardive et hésitante. Et les campagnes antieuropéennes des grands médias de masse n’ont jamais cessé au Royaume-Uni. Mais, dans tous nos pays, il est vrai que le débat public sur l’Europe est biaisé. Les « anti-Européens » sont évidemment hostiles. Mais les « pro-Européens » sont eux-mêmes paradoxalement négatifs. Ils croient indispensable de critiquer violemment l’Europe, telle qu’elle est, au nom de l’Europe, telle qu’elle devrait être. Pourquoi diable nos concitoyens seraient-ils positifs sur l’Europe, si ce qu’ils entendent est presque toujours négatif, même venant des partisans de l'Europe ? Pourtant, la réalité est heureusement éloignée des thèses négatives dominantes sur l’Europe d’aujourd’hui…

C’est-à-dire ?

Deux exemples parmi d’autres. D’abord, le sentiment de frustration de nos concitoyens européens est très élevé, c’est vrai, mais selon la dernière enquête d'opinion Eurobaromètre publiée, cette frustration est dirigée nettement plus contre les institutions nationales que contre les institutions européennes, plus contre les gouvernements nationaux (66 % de méfiance) que contre la Commission (46 % de méfiance), plus contre les parlements nationaux (64 % de méfiance) que contre le Parlement européen (47 % de méfiance). La méfiance de nos concitoyens est générale et constitue un énorme problème pour toutes nos démocraties politiques. Il faut traiter cette déception dans toutes ses dimensions : l’emploi, particulièrement celui des jeunes, la perte de repères et d’identité. Mais il est faux de présenter cette frustration comme étant avant tout anti-européenne. L’Europe est utilisée comme un bouc-émissaire pour expliquer des maux bien réels, mais qui sont identiques dans tous les pays avancés, en particulier aux États-Unis. Le paradoxe est que les nombreux problèmes qui sont à la source de ce mécontentement profond de nos concitoyens – les migrations politiques et économiques, l’émergence de la Chine et de l’Inde, l’irruption des technologies nouvelles de l’information – ne peuvent être traités efficacement au niveau national mais peuvent et doivent l’être au niveau européen. Ensuite, s’agissant de l’euro, pendant la crise, la communication au niveau européen et mondial a constamment présenté la zone euro comme étant promise au démantèlement. Or, on a observé précisément l’inverse. Non seulement les 15 pays de la zone euro de 2008 sont restés dans la zone mais 4 nouveaux pays sont entrés en pleine crise financière mondiale, de sorte que nous sommes aujourd’hui 19 ! Cette solidité de la construction monétaire européenne, à l’épreuve de la crise financière la plus grave depuis la deuxième guerre mondiale, illustre à mes yeux la résilience du projet historique.

Que faut-il changer pour le « redynamiser », ce projet ?

Beaucoup de choses peuvent et doivent changer dans une perspective historique de long terme. Si je m'en tiens aux recommandations « post-Brexit », je dirais que nous, les 27, devrions simultanément renforcer l’Union européenne en donnant aux 8 pays qui ne sont pas dans la zone euro les preuves de l'intérêt et de la pertinence de leur propre appartenance et consolider la légitimité démocratique d’une zone euro à 19 renforcée, en distinguant les actions immédiates à 27 et les transformations à terme à 19.

Concrètement ?

Immédiatement, au niveau des 27, plusieurs choses devraient être établies. 1. Établir un véritable contrôle européen des frontières de la zone Schengen. C’est la première priorité, tant la question des migrants est un problème majeur pour l’ensemble de nos concitoyens. 2. Renforcer la politique de sécurité et de défense commune, l’accent essentiel étant mis sur la lutte contre le terrorisme. S’agissant de la défense, le départ du Royaume-Uni oblige la France, l’Allemagne et les 25 autres pays à redéfinir leurs stratégies. 3. Renforcer et accélérer l’action du Fonds Européen pour les investissements stratégiques.

Et à plus long terme ?

À terme plus lointain, au niveau des 19, je dirais, renforcer l’exécutif de la zone euro, en créant un Ministre des Finances et un ministère des Finances, comme je l’ai proposé en 2011 à Aix-la-Chapelle. Il faudrait également renforcer la légitimité démocratique des décisions de la zone euro, en donnant au Parlement européen, en « formation zone euro », le dernier mot en cas de conflit important entre un pays et les institutions européennes sur la gouvernance économique. N’oublions jamais que les succès à terme de nos pays, comme du continent européen, se mesureront à l'aune de l'efficacité de la lutte contre le chômage et du plein emploi retrouvé.

Faut-il considérer ce référendum comme définitif ?

Oui, jusqu'à preuve du contraire !

Comment voyez-vous l'Europe dans cinq ans ?

À l’échelle de l’histoire, le départ du Royaume-Uni peut être et doit être une occasion pour l'Europe de rebondir, sans complaisance avec ses faiblesses, mais avec confiance. Dans cinq ans, l'UE comprendra 27 pays ou plus, et la zone euro 19 ou plus. En tout état de cause, si l'Union Européenne était justifiée il y a 60 ans par l’existence des États-Unis, seule autre grande puissance économique dans le monde, n’est-elle pas encore plus justifiée maintenant que nous avons devant nous, non pas les États-Unis seuls, mais une constellation de très vastes « marchés uniques » avec la Chine, l’Inde, le Brésil, le Mexique, et bientôt l’Indonésie et plusieurs autres ? Le repli sur soi et la balkanisation de l’Europe seraient aujourd'hui des choix stratégiques encore beaucoup plus aberrants qu’en 1950 et en 1956. Vive l’Europe de demain !

Après l’onde de choc: un supplément spécial Brexit

Ce samedi, Le Soir donne la parole à des grands témoins autour du Brexit.

Temps de lecture: 1 min

8 jours après le vote en faveur du Brexit en Angleterre, Le Soir sollicite une vingtaine de témoins et d’experts pour évaluer, analyser, décrypter les conséquences de la décision anglaise de tourner le dos à l’Union Européenne.

Dans nos éditions de ce week-end, un supplément de 14 pages, « Brexit : l’onde de choc », avec les contributions de personnalités de tous horizons, parmi lesquelles - entre autres - William Boyd, Michel Onfray, Massimo D’Alema, Romano Prodi, Jean-Claude Trichet, Thomas Piketty, José Bové ou Jane Birkin.

brexitsupp

Parmi ceux-ci, Amélie Nothomb qui nous a adressé un mot manuscrit.

Retrouvez en exclusivité les témoignages d’Antoinette Spaak et Jean-Claude Trichet.

Antoinette Spaak, «Les 6 pays fondateurs doivent se mobiliser»

Jean-Claude Trichet: «Le repli sur soi serait aberrant»

« Profitez de notre dossier spécial pour découvrir tous les contenus numériques du Soir pendant l’été : abonnez-vous et recevez un mois d’essai offert ! »

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info

0 Commentaire

Aussi en

Voir plus d'articles

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une