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Elie Wiesel était une des dernières consciences du monde

Mort à 87 ans, Elie Wiesel combattait pour la mémoire, la paix et l’information. Portrait.

Chef du service Forum Temps de lecture: 4 min

Écrivain, philosophe, professeur de l’université de Boston, docteur honoris causa d’une centaine d’alma maters, infatigable pourfendeur des totalitarismes, rescapé de l’Holocauste… Avec Elie Wiesel, décédé samedi à l’âge de 87 ans, le monde a perdu une de ses consciences, un «  messager de l’humanité », comme l’a qualifié le comité Nobel – qui lui avait décerné le prix Nobel de la paix il y a tout juste 30 ans.

Né en 1928 à Sighet, en Roumanie, dans une famille juive, Eliezer Wiesel avait été déporté à l’âge de 15 ans à Auschwitz-Birkenau, puis à Buchenwald. En 1958, il trouvera les mots pour témoigner de ce que tant d’autres survivants, hébétés à vie, ne pouvaient qualifier que « d’indicible ». « Jamais je n’oublierai cette nuit, la première nuit de camp, qui a fait de ma vie une nuit longue et sept fois verrouillée. Jamais je n’oublierai cette fumée. Jamais je n’oublierai les petits visages des enfants dont j’avais vu les corps se transformer en volutes sous un azur muet, peut-on lire dans son terrible récit qu’est La Nuit, publié aux Éditions de Minuit. Jamais je n’oublierai cela, même si j’étais condamné à vivre aussi longtemps que Dieu lui-même. Jamais. »

Lanceur d’alerte

Elie Wiesel. © Pierre-Yves Thienpont / Le Soir
Elie Wiesel. © Pierre-Yves Thienpont / Le Soir

Libéré par les Américains, Elie Wiesel s’installera d’abord France, où il étudiera la philosophie à la Sorbonne, puis aux États-Unis, dont il devint citoyen en 1963. Il consacrera le solde de sa vie à « empêcher l’oubli ». Gardien d’une promesse, il réussit toutefois − sans jamais l’enterrer dans les livres d’Histoire − à dépasser la Shoah. Lanceur d’alertes avant l’heure numérique, il se fit un devoir sacré de survivant de secouer un monde peuplé de somnambules repus à chaque fois qu’il voyait des barbares remonter des enfers.

Infatigablement, il s’est élevé contre le totalitarisme, l’injustice et l’indifférence, de l’apartheid en Afrique du Sud au Darfour, en passant par la Bosnie et le Rwanda. En fait, tout Wiesel était dans cette anecdote, qu’il nous conta en septembre 2008, de passage à la rédaction du Soir − en s’excusant timidement de ne « pas parler très fort », comme si la force d’un propos était une question de décibels… « En 2000, le président Clinton m’avait invité à prononcer un Discours du millénaire, que j’avais intitulé : ‘Le péché d’indifférence’. À son terme, une femme s’est levée dans l’assistance et a simplement articulé : ‘Je viens du Rwanda’. Je me suis alors tourné vers Bill Clinton. Il a rougi. Puis, embarrassé, il a dit : ‘Vous avez raison, tout cela aurait pu être évité. Tout ce que je peux vous promettre aujourd’hui, c’est que cela n’arrivera plus !’. Le lendemain, des évêques du Soudan sont venus me voir. ‘Vous êtes le gardien d’une promesse présidentielle’, m’ont-ils dit. C’est la raison pour laquelle je me suis impliqué pour le Darfour. On sait ce qui s’y passe et on ne fait rien… C’est un véritable scandale ! »

« Honte d’être blanc »

Juif d’extraction, francophone de culture, américain de passeport, Elie Wiesel se réjouissait à l’époque de voir un Noir à la tête de la première puissance mondiale. Il se souvenait – alors qu’il était à l’époque apatride – d’une tournée de conférences qu’il effectua à travers les États-Unis, en 1956. « Je n’ai jamais eu honte d’être Juif mais à cette occasion, dans les états du Sud, j’ai eu honte d’être Blanc. J’ai vu là-bas le racisme dans ce qu’il a de plus terrible : le racisme non pas des comportements individuels, mais le racisme inscrit dans la loi. Quand on a vécu cela, on mesure mieux la formidable rupture que représente cette élection-ci. »

En visite à Buchenwald, avec Bertrand Herz (un autre rescapé) Angela Merkel et Barack Obama. 5 juin 2009. © EPA / Peer Grimm
En visite à Buchenwald, avec Bertrand Herz (un autre rescapé) Angela Merkel et Barack Obama. 5 juin 2009. © EPA / Peer Grimm

Face au spectacle de désolation qu’offre si souvent le monde, comment parvenait-il à ne pas désespérer de la sagesse des hommes ? « Parfois, j’arrive très près, mais je me secoue, souriait-il. Ce n’est pas un problème de sagesse mais de pouvoir. Partout et de tout temps, le pouvoir change les hommes. Cela, il faut l’enseigner. L’éducation est la composante essentielle des réponses à nos problèmes. »

Pour faire percoler l’éducation jusqu’aux racines des peuples, Elie Wiesel – qui fut journaliste au quotidien israélien Yediot Aharonot – croyait au pouvoir et à l’avenir de la presse, et singulièrement de la presse écrite. « La presse écrite va à l’intérieur des choses, alors que les autres médias font de l’information, estimait-il. Mais l’information ne suffit pas. L’information doit se transformer en connaissance, la connaissance doit se transformer en sensibilité et la sensibilité doit mener à l’‘engagement’, au sens sartrien du terme. »

Au fil d’une carrière longue de plus d’un demi-siècle, Elie Wiesel a signé une cinquantaine d’ouvrages, dont une quinzaine de romans, plusieurs pièces de théâtre et de nombreux essais, qui brassent les deux obsessions : l’Holocauste et le silence de Dieu. Pour ceux qui voudraient plonger dans cette œuvre exigeante mais capitale, outre La Nuit, cité plus haut, on conseillera la lecture du Mendiant de Jérusalem (Seuil), qui valut le Prix Médicis en 1968, et du Testament d’un poète juif assassiné, prix du Livre Inter 1980.

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1 Commentaire

  • Posté par Jean HENNAUX, dimanche 3 juillet 2016, 14:14

    Elie, le scandale n'est-il pas là où jamais il n'eut dû être : là en PALESTINE? Shalom, mon frère.

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