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Des chars pour négocier?

Si une décision de livrer des chars d’assaut est prise par les pays occidentaux, le mieux serait qu’elle soit mise en œuvre dans le cadre d’une stratégie de dissuasion : montrer leur résolution à aider l’Ukraine, et contraindre Vladimir Poutine à s’asseoir à la table des négociations.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

Les discussions en cours pour la livraison ou non de chars lourds à l’Ukraine par des pays occidentaux sont loin d’être simples. Certains s’empressent de condamner l’Allemagne qui hésite à autoriser la réexportation de ses chars Léopard 2 présents dans une douzaine de pays européens. Mais l’Allemagne, comme d’autres en Europe et aux Etats-Unis craignent un pas de plus dans la cobelligérance face à la Russie. Car ne soyons pas naïfs, l’ennemie des pays occidentaux, parce que c’est elle l’agresseur, est bien la Russie de Vladimir Poutine.

Mais des chars pour quoi faire ?

Le 20 janvier dernier, lors de la réunion sur la base de Ramstein en Allemagne, le Chef d’état-major américain, le général Mark Milley a déclaré que quel que soit le soutien armé à l’Ukraine, il sera « très, très difficile militairement » de repousser les Russes hors d’Ukraine par la force des armes.

Une solution politique est possible

Le général Milley avait déjà fait une mise en garde similaire il y a deux mois, le 16 novembre 2022. Il constatait que le front s’était stabilisé en Ukraine et il estimait peu probable que les Ukrainiens puissent repousser militairement les troupes russes hors de la totalité des territoires qu’ils occupent. Selon lui, les Ukrainiens étaient en position de force sur le terrain et donc que c’était le bon moment pour eux d’entrer en négociation avec les Russes. À lire aussi Guerre en Ukraine: chars Leopard ou pas, «Kiev doit gagner cette guerre»

En tant que militaire, parfaitement connaisseur de l’usage de la force et de ses limites, et des réalités politiques et diplomatiques, le général Milley avait déclaré qu’il pouvait y avoir une solution politique et un retrait des Russes. Et quand il y a une opportunité de négocier, quand la paix peut être atteinte, il faut saisir cette chance, indiquait-il.

Les arguments du général américain : d’un côté les Russes ont beaucoup perdu en Ukraine et d’un autre côté, si les Ukrainiens s’obstinent à vouloir récupérer par les armes leurs territoires d’avant 2014, il y aura encore beaucoup de victimes en Ukraine. Le général Milley a comparé la situation actuelle en Ukraine avec la Première Guerre mondiale : la guerre des tranchées a fait un million de morts en cinq mois, entre août et décembre 1914, avec une ligne de front stabilisée et un refus de tenir des négociations de paix. Conséquences : quatre plus tard, en 1918, on déplorait la mort de 20 millions de personnes.

Un désastre militaire russe

Le même jour au cours duquel le général Milley faisait ces déclarations, le 16 novembre 2022, se tenait à l’Assemblée nationale française à Paris l’audition du vice-amiral Hervé Bléjean, directeur de l’état-major de l’Union européenne. Il y a déclaré qu’à ce moment les données recueillies indiquaient qu’il y avait eu, en neuf mois de guerres, 60.000 morts parmi les militaires russes et trois fois plus de blessés, et donc au total environ 250.000 militaires russes mis hors de combat.

Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, il y a près de quatre-vingts ans, la guerre en Ukraine est la plus meurtrière pour les armées de l’URSS et de la Russie. Par comparaison le conflit antérieur le plus meurtrier a été subi par les Soviétiques et s’est déroulé en Afghanistan entre 1979 et 1989, au cours duquel ils ont eu 50.000 morts parmi leurs soldats au cours de ces neuf années. En Ukraine, en à peine neuf mois, les Russes ont déjà dépassé ce nombre de morts. Et actuellement, après onze mois de cette guerre déclenchée le 24 février 2022 par Vladimir Poutine, on peut déjà affirmer qu’elle sera considérée dans l’Histoire comme étant la plus meurtrière en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, bien davantage que la guerre civile de Bosnie-Herzégovine qui fit 100.000 morts parmi les civils et les combattants entre 1992 et 1995. À lire aussi Guerre en Ukraine: l’infographie interactive pour mieux comprendre la galaxie de Vladimir Poutine

Autre comparaison : au cours des huit ans de leur guerre au Vietnam entre 1965 et 1973, les Américains ont eu 58.000 morts parmi leurs militaires. Quand on se rappelle l’immense traumatisme que cette guerre a causé aux Etats-Unis au sein de la population et des milieux politiques et militaires, on ne peut pas imaginer qu’en Russie il ne puisse y avoir aussi de douloureuses réactions entraînant des conséquences sur le cours de sa vie politique et sociale.

Ce désastre militaire russe conforte l’argumentaire du général Milley qui estimait que le moment est sans doute favorable pour chercher une issue politique à ce conflit sanglant.

Les limites de l’usage de la force

Vladimir Poutine est le premier responsable de l’entrée en guerre et de la poursuite des attaques meurtrières de son armée en Ukraine. Certains estiment que l’objectif doit être de battre militairement la Russie. Mais à quel prix pour les forces armées de l’Ukraine et de sa population ? D’autres, comme le général Milley pensent qu’il faut mettre fin au conflit pour éviter de nouvelles victimes. Et estiment que le moment est favorable pour les Ukrainiens.

Dans la plupart des conflits une solution militaire est impossible et toujours hasardeuse. Croire qu’il suffit de déployer davantage d’armements n’offre aucune garantie de succès. Les exemples d’interventions armées des Russes (Tchétchénie, Afghanistan) ou de certains pays occidentaux (Vietnam, Afghanistan, Irak) ont bien montré les limites de l’usage de la force. Dans beaucoup de ces exemples les échecs militaires ont été flagrants.

Il faut se méfier des jusqu’au-boutistes et de ceux qui développent des théories sur les bienfaits de l’emploi des armements. Ajouter la guerre à la guerre peut s’avérer présomptueux et funeste. À lire aussi Kris Quanten: «La vraie question est de savoir combien de chars seront livrés à l’Ukraine»

Le double objectif ne devrait-il donc pas d’être à la fois l’arrêt des combats pour préserver les populations civiles, et de forcer le retrait des troupes russes d’Ukraine ? Et d’entamer des négociations afin de tenter de régler politiquement les différends qui opposent Russes et Ukrainiens.

Actuellement les Ukrainiens sont en position de force, mais demain, si les Russes parviennent à mobiliser des centaines de milliers de nouveaux soldats, l’Ukraine sera-t-elle capable de résister aux « effets de masse » d’éventuelles offensives ennemies ? Car les Russes ont déjà montré qu’ils n’ont aucun scrupule à utiliser massivement leurs soldats comme de la chair à canon.

Si une décision de livrer des chars d’assaut est prise par les pays occidentaux, le mieux serait qu’elle soit mise en œuvre dans le cadre d’une stratégie de dissuasion : montrer leur résolution à aider fortement l’Ukraine, et forcer Vladimir Poutine à stopper cette guerre et à rejoindre la table de négociation.

 

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5 Commentaires

  • Posté par Patric Stun, mercredi 25 janvier 2023, 5:53

    Croire que quelques chars vont changer le cours de la guerre est une ineptie.

  • Posté par Bastin Eric, mardi 24 janvier 2023, 18:28

    Analyse étayée mais l'hypothèse que les Russes pourraient se retirer volontairement des territoires annexés au terme de négociations paraît tout de même la moins probable de toutes. C'est justement parce qu'ils ont essuyé des pertes très élevées que le pouvoir actuel ne peut pas reculer. La seule solution qui serait peut-être envisageable du côté russe est un statu quo, mais il serait difficilement acceptable pour les Ukrainiens, qui perdraient 20 % de leur territoire pour toujours, et cela aurait aussi pour "leçon" que le crime d'agression aurait payé, ce qui est lourd de risques pour l’avenir. Une telle issue serait-elle acceptable au motif que la poursuite de la guerre occasionnera des destructions et des morts supplémentaires ? C'est aux Ukrainiens d'en décider, me semble-t-il. Et s'ils demandent des chars pour, au minimum, continuer à se défendre, n'est-il pas du devoir des Occidentaux de les leur fournir ?

  • Posté par Bastin Eric, mercredi 25 janvier 2023, 16:14

    @D Marc : un cessez-le-feu ou la paix ne sont pas des fins en soi. Il faut une paix juste pour la partie agressée sans créer une nouvelle "Alsace-Lorraine" à l'Est de l'Ukraine, faute de quoi la paix ne peut pas être durable.

  • Posté par D Marc, mercredi 25 janvier 2023, 8:29

    Je partage votre commentaire : "il y a loin de la coupe aux lèvres" (retrait des troupes russes). On a l'habitude de lire "c'est aux Ukrainiens de décider". Est-ce vraiment le cas lorsque l'issue de cette guerre dépend principalement de l'aide occidentale? Nous aurions perdu toute possibilité de négocier un cessez-le-feu?

  • Posté par D Marc, mercredi 25 janvier 2023, 8:29

    Je partage votre commentaire : "il y a loin de la coupe aux lèvres" (retrait des troupes russes). On a l'habitude de lire "c'est aux Ukrainiens de décider". Est-ce vraiment le cas lorsque l'issue de cette guerre dépend principalement de l'aide occidentale? Nous aurions perdu toute possibilité de négocier un cessez-le-feu?

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