Accueil Monde France

La France, cette guerrière devenue cœur de cible des terroristes

La haine professée par les islamistes est aussi nourrie par la détestation du modèle français d’aujourd’hui, celui d’une société multiculturelle fondée, malgré les difficultés, sur l’égalité des sexes, la laïcité, la tolérance, la liberté d’esprit…

Décodage - Temps de lecture: 6 min

Vieille nation, la France s’est bâtie dans la guerre : son territoire est parsemé de monuments aux morts, de stèles commémorant les soldats tombés lors de la Première et de la Seconde guerre mondiale tandis que l’invocation des victoires et le rappel des souffrances des victimes constituent l’un des ciments de l’identité nationale.

Moins souvent évoquées sont aussi les traces laissées par les guerres de la France dans l’imaginaire des autres peuples : les accords Sykes Picot, conclus en 1916 entre la France et l’Angleterre, mirent en œuvre le dépeçage de l’empire ottoman, et les populations du Proche Orient n’ont rien oublié de ce découpage en zones d’influence…

Si les seules guerres dont se souviennent les Français sont celles qui eurent lieu en territoire européen, le reste du monde est demeuré marqué par les guerres coloniales et les expéditions militaires qui se sont succédé depuis 1945 et qui furent quelquefois la matrice des conflits et des frustrations actuelles.

Guerre d’Indochine de 1946 à 1954, suivie par la guerre du Vietnam menée par les Américains, guerre de Corée de 1950 à 1963, et surtout guerre d’Algérie, menée de 1954 à 1962 dans un pays qui était encore un département français… C’est là que fut conceptualisée la guerre anti-terroriste avec la notion d’« ennemi intérieur », toujours d’actualité. On se souvient aussi des expéditions militaires, qui contribuèrent à nourrir la rancœur des populations arabes : l’opération franco-britannique menée sur Suez en 1956-57 pour empêcher la nationalisation du canal par Gamal Abd el Nasser, l’expédition de Bizerte sur la Tunisie en 1961.

Lorsque sonna l’heure de la décolonisation, la France du général de Gaulle et de Foccart n’hésita jamais à soutenir sinon à organiser elle-même la mise à l’écart ou l’assassinat de leaders jugés trop nationalistes, qu’il s’agisse de Felix Moumié au Cameroun, de Mehdi Ben Barka en Algérie, de Thomas Sankara au Burkina Faso…

En concurrence avec la Libye

Depuis la fin des années 70 jusqu’à la disparition du président Kaddhafi en 2011, l’influence française dans la bande sahélienne fut concurrencée par la Libye, ce qui inspira en 1978 une expédition militaire française au Tchad, qui aboutit à la mise au pouvoir de Hissène Habré, récemment condamné par la justice sénégalaise.

En 1991, la France s’engagea dans la guerre du Golfe aux côtés des Américains afin d’empêcher Saddam Hussein de s’emparer du Koweit mais à l’époque, le président George H. Bush refusa que les troupes poursuivent l’offensive jusque Badgad, estimant qu’un Irak fragmenté en entités sunnites, chiites et kurdes serait un facteur d’instabilité.

De manière exceptionnelle, la France sous la présidence de Jacques Chirac refusa de s’engager dans cette aventure-là, ce qui renforça alors son crédit politique dans le monde arabe. En 2014 cependant, la France revint en Irak et elle s’engagea en Syrie en 2015, avec un objectif double, donc ambigu : chasser le régime de Bachar el Assad mais aussi contrer les milices islamistes, par ailleurs soutenues par des alliés de la France comme le Qatar.

Par la suite, la France s’engagea militairement au Kosovo, et surtout de 2001 à 2014, elle intervint aux côtés des Américains en Afghanistan, afin de défaire les talibans et le foyer originel d’Al Qaida. Mais, comme les Soviétiques avant eux, les Occidentaux se heurtèrent au farouche nationalisme des Afghans.

En 2011, lorsque la France de Sarkozy et les Britanniques de David Cameron réussirent à défaire le régime libyen (avec l’appui de l’OTAN), l’assassinat du colonel Kaddhafi, traqué puis exécuté dans des conditions ignominieuses, n’eut pas pour seul effet de frapper les imaginations.

Voie ouverte aux islamistes

L’effondrement de la Libye, tombée aux mains de milices rivales, ouvrit la voie aux islamistes qui multiplièrent les attentats en Tunisie et étendirent leur influence dans les pays du Sahel, Mali et Niger principalement ; le basculement débloqua aussi le verrou que la Jamahyria libyenne opposait aux flux de migrants venus du Sahel et d’Afrique noire.

Par la suite, la France fut pratiquement obligée de s’engager au Mali en 2013 et l’opération Barkhane tenta de stopper l’avancée des groupes islamistes qui s’étaient emparés du nord du pays, dont la ville sainte de Tombouctou. En 2013 et 2014, l’opération française Sangaris menée en Centrafrique eut pour objectif de mettre fin aux tueries qui opposaient les milices balaka (se réclamant de l’Islam) et anti-balaka (professant religions chrétiennes ou cultes animistes), mais elle fut ternie par des accusations de violences sexuelles.

Auparavant, l’armée française était également intervenue en Côte d’Ivoire, contribuant au renversement et à l’arrestation du président Laurent Gbagbo, qui se trouve aujourd’hui sur les bancs de la Cour pénale internationale tandis que son rival Alassane Ouattara préserve toujours les intérêts de l’ex-métropole en Afrique de l’Ouest.

Si les engagements militaires de la France, de plus en plus nombreux, permettent au pays de « conserver son rang » de grande puissance, de justifier son siège au Conseil de sécurité, et de diriger à New York le Département des opérations de maintien de la paix de l’ONU, ils représentent cependant une dépense de plus en plus lourde.

D’après Pierre Conesa, maître de conférences à Sciences Po, «  les 3.600 soldats français déployés en Afghanistan ont représenté 3 milliards d’euros pour les seules dépenses militaires, tandis que les bombardements menés contre l’Etat islamique en Irak et en Syrie dans le cadre de l’opération Chammal coûtent plus d’un million d’euros par jour.  »

Sur le terrain et dans les esprits

A ces dépenses sur le front des Opex (opérations extérieures) s’ajoute, depuis l’attentat contre Charlie Hebdo, le poids des opérations intérieures : plus de 90.000 militaires sont déployés dans l’Hexagone, mais la commission parlementaire chargée d’enquêter sur les attentats de 2015 a relevé l’« échec global » des services de renseignement.

C’est que la lutte ne se déroule pas seulement sur le terrain policier ou militaire, le combat s’est également installé dans les esprits : si le « récit » arabe ou musulman ne se prive pas de rappeler le passé colonial ou néocolonial de la France, la haine professée par les islamistes est aussi nourrie par la détestation du modèle français d’aujourd’hui, celui d’une société multiculturelle fondée, malgré les difficultés, sur l’égalité des sexes, la laïcité, la tolérance, la liberté d’esprit…

Cet article exclusif du Soir+ est à lire gratuitement.

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info

0 Commentaire

Sur le même sujet

Aussi en France

Voir plus d'articles

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une