Le nouveau «tourisme de la misère»: payer pour aider des réfugiés

L’apprentissage de la langue aux réfugiés est l’une des activités que propose, sur son site, la société « Projects Abroad » dans le cadre  de son projet en Italie.
L’apprentissage de la langue aux réfugiés est l’une des activités que propose, sur son site, la société « Projects Abroad » dans le cadre de son projet en Italie. - D.R.

V oyager en Italie pour venir en aide aux réfugiés et migrants arrivés par bateau sur les côtes de la Calabre  » : la nouvelle offre de « tourisme humanitaire » proposée depuis peu par la société « Projects Abroad » (« Projets à l’étranger ») a de quoi faire rêver plus d’un jeune voyageur de bonne volonté. Pionnière du « volontourisme », cette nouvelle pratique en vogue à la croisée des chemins entre tourisme commercial et projet de volontariat, la multinationale britannique offre aux jeunes Occidentaux une expérience de voyage «  hors du commun  ». Ciblant leur «  envie d’aider le monde en voie de développement  », l’entreprise organise des missions de volontariat qui n’exigent « aucune qualification particulière  », si ce n’est «  de l’enthousiasme et de l’énergie  ».

En Italie, les jeunes intéressés pourront, dès l’âge de seize ans, participer à l’accueil des primo-arrivants voire, dans certains cas, leur prodiguer des soins médicaux. Une nouvelle façon de donner du sens et une conscience à son voyage qui a un prix : deux mille euros pour une semaine en Italie, frais de transport et de visa non compris. Ce montant, qui surpasse largement les coûts réels estimés sur place, se révèle du reste dix fois supérieur aux tarifs pratiqués par des associations de volontariat sans but lucratif. Parmi elles, l’ASBL Service Volontaire International (SVI), enregistrée à Bruxelles, qui envoie des jeunes volontaires travailler pendant un mois dans des associations locales pour deux cent cinquante euros.

Le nouveau projet italien de Projects Abroad a poussé le directeur de SVI, Pierre De Hanscutter, à renfoncer le clou de son indignation face à ce qu’il nomme « le tourisme de la misère  » : « Nous nous acharnons contre eux parce que les valeurs qui sont derrière leur fonctionnement sont problématiques. Dire à un jeune non qualifié qu’il va pouvoir aller faire de la médecine en Afrique, c’est inacceptable. »

Le prix d’une bonne conscience

Enseigner le français en Bolivie, protéger des récifs coralliens en Thaïlande, défendre les droits de l’Homme en Chine… Le mélange des bons sentiments et de l’attraction touristique prend de multiples formes et pose questions, en particulier celle du prix – en moyenne trois mille euros pour un mois de volontariat. Sur son site internet, l’entreprise Projects Abroad communique la répartition des dépenses internes que sont censés couvrir les frais de volontariat mais néglige de mentionner une quelconque part de profits. Selon Pierre De Hanscutter, la société préfère « se présenter comme un organisme “indépendant, laïc et apolitique” mais omet de dire qu’elle est une multinationale basée à Londres ». À ses yeux, le caractère commercial de Projects Abroad ne fait pourtant pas de doute : « À quoi servent ces milliers d’euros payés par les volontaires ? A créer du profit pour une poignée de personnes. La plupart du temps, aucun argent ne revient aux pays du Sud car ces agences de voyage s’y enregistrent en tant qu’ONG pour ne pas payer d’impôts. »

Le problème n’est pas que commercial, le « volontourisme » a également des conséquences politiques. Ce nouveau mode d’humanitaire « amateur » est, selon le SVI, une lame à double tranchant qui porte autant préjudice au portefeuille des jeunes voyageurs qu’aux secteurs du volontariat et de l’aide humanitaire. En récupérant de bons sentiments à des fins commerciales, le marché du « volontourisme » dévaloriserait le travail et la réputation des associations non-lucratives. L’absence d’une formation digne de ce nom, qui prépare les jeunes aux questions de communication interculturelle, d’anthropologie et de philosophie de la coopération internationale, en est l’exemple même. Et tend à exporter une vision paternaliste de l’aide. « Quand des jeunes non qualifiés paient pour aller soigner des malades dans un pays du Sud, qu’envoie-t-on comme message dans ce pays ? » s’interroge le directeur de SVI, jugeant au passage qu’il s’agit pour lui d’« une forme de racisme ».

Pour son projet « réfugiés » en Italie, Projects Abroad affirme – c’est une première ! – avoir établi un partenariat avec la Croix-Rouge italienne. « Cette fois on atteint des niveaux supérieurs » s’indigne Pierre De Hanscutter, stupéfait que l’organisation humanitaire ait ainsi pu « se faire avoir  » et participer à une « monétisation » des réfugiés. À cette incompréhension, la Croix-Rouge offre une réponse pour le moins claire : tant le bureau régional de la Calabre que la fédération nationale assurent ne pas avoir conclu de partenariat avec Projects Abroad et affirment avoir demandé à la compagnie britannique de supprimer le nom et le logo de la Croix-Rouge de son site internet. Projects Abroad n’a, pour sa part, pas souhaité répondre à nos questions.

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Quelque deux milliards d’euros

Par C.V.R.

Créée en 1992, « Projects Abroad » est l’une des pionnières du nouveau secteur florissant qu’est le « volontourisme », un « business » qui pèserait quelque deux milliards d’euros. Chaque année, l’organisation envoie plus de dix mille volontaires prendre part à ses 215 programmes répartis dans trente-deux pays du monde. Celle qui est au cœur des critiques du Service volontaire international (SVI) se partage le juteux marché du « tourisme humanitaire » avec une poignée d’autres compagnies. Parmi elles, le WEP et « Working Abroad » qui organisent également des projets de volontariat payants dans une quarantaine de pays. Les frais de missions des volontaires oscillent le plus souvent entre 700 et 2.000 euros, hors billets d’avion et frais de visa, pour deux semaines de volontariat dans un pays en voie de développement.

 
 
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