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Quand l’ennui au travail rend malade

Le « bore-out », syndrome lié à l’inactivité au boulot, peut rendre dépressif. Un poids pour les employés et les employeurs. S’en sortir est non seulement possible mais également vital.

Temps de lecture: 4 min

Se lever, mettre une pièce dans la machine à café, prendre l’ascenseur, griller une cigarette. Et se rasseoir à son poste. Quinze minutes ont passé. Quinze petites minutes dans l’éternité d’une journée où chaque seconde qui passe est une seconde de trop à ne rien faire.

Selon diverses études, 15 à 25 % des employés souffriraient d’ennui chronique au boulot, avec mal-être à la clé. Ce phénomène porte un nom : le bore-out. Par opposition au burn-out, qui désigne l’épuisement par excès de travail, ce syndrome-là est un trouble psychologique lié au manque de tâches à accomplir dans l’entreprise. Cette charge insuffisante provoque chez l’employé un ennui tel qu’il engendre de la souffrance avec des conséquences dramatiques : moral à zéro, manque de confiance en soi, dépression, voire, dans les cas les plus extrêmes, suicide. Véritable « figure du malaise contemporain au travail » , selon le sociologue Bernard Fusulier (UCL), le bore-out est intimement lié à la tradition du présentéisme : un bon employé est un employé présent, quand bien même il n’a rien à faire.

Les parades contre cette situation pénible à vivre sont multiples. « L’un des comportements typiques d’un employé victime d’ennui chronique, c’est l’étirement des tâches , détaille Benoît van Grieken, managing consultant chez SD Worx, agence spécialisée en ressources humaines et en secrétariat social. Le faible volume de travail pousse l’employé à fragmenter sa journée, pour éviter les périodes de creux. »

Autre réaction : le pseudo-investissement, pour faire semblant d’être proactif et motivé. Le plus difficile n’est pas tant de ne rien faire, mais de feindre une activité pour se déculpabiliser et donner une bonne image de soi. « On ne dirait pas mais ne rien faire épuise énormément. L’attente de travail peut conduire à une attitude négative, boudeuse », confirme Fébronie Tsassis, coach en développement personnel. En attendant, on rêvasse, on traîne sur Youtube et Facebook, on papote avec les collègues en pause…

Avant de prendre des mesures pour s’en sortir, il est nécessaire pour l’employé d’identifier les causes de ce phénomène. Mise au placard pour éviter le licenciement, excès de personnel, activité économique au ralenti ou surqualification… les sources du mal sont multiples. Selon Benoît van Grieken, l’une des raisons profondes de l’ennui est la perte de sens dans le travail à accomplir. « Dans une entreprise qui laisse peu d’autonomie à ses travailleurs, les défis et les objectifs perdent de leur intérêt et cela s’en ressent sur le moral des salariés. Ils se questionnent sur le sens de leur présence et cela dégrade fortement la productivité et les résultats de l’entreprise. »

Et s’il suffisait de démissionner ? Selon Fébronie Tsassis, ce n’est pas la bonne solution. « Pour prendre une décision, il faut déterminer les raisons qui nous mettent dans cette situation. Elles peuvent être variées : manque de qualification, désintérêt pour son travail, sentiment d’être incapable ou déception par rapport à ses attentes professionnelles… »

Ne vous pensez pas à l’abri : le bore-out n’est pas tant une question de profession qu’individu et touche toutes les catégories socio-professionnelles. Il peut provenir du décalage entre les aspirations de l’employé et les conditions réelles de travail. « Ce travail sans qualité devient un phénomène majeur , estime Bernard Fusulier, de l’UCL. Il touche une proportion grandissante de travailleurs, tant dans le secteur privé que dans le secteur public. »

Que ce soit une simple passade ou un réel problème de fond, l’ennui professionnel ne s’estompe pas en se murant dans le mutisme. Pourtant, à l’heure où les taux de chômage crèvent le plafond, se plaindre de s’ennuyer au travail et donc d’être payé à ne rien faire, reste mal perçu. Résultats : le silence, le tabou.

Pour autant, il existe des réflexes à adopter pour positiver et reprendre le goût du challenge. « Les travailleurs ne doivent pas percevoir leur travail comme une succession de tâches mais comme un rôle qui leur est propre dans l’entreprise , insiste Benoît van Grieken, de SD Worx. Miser sur ses points forts, gagner en confiance et affirmer son autonomie en prenant des responsabilités sont les clés pour redonner un sens à son activité. »

Si l’oisiveté passagère peut être profitable, l’inactivité permanente est un fardeau qui plombe à la fois l’entreprise et l’employé. « L’ennui est un avertissement, qu’on n’écoute jamais trop », écrivait le poète français Claude Roy. Suivez son conseil et posez-vous les bonnes questions, avant de chuter dans le mal-être.

«Je fais semblant d’être occupé quand je ne le suis pas»

Charles témoigne de son profond ennui au travail.

Temps de lecture: 2 min

Charles, 49 ans, travaille depuis cinq ans dans une bibliothèque. Il y a deux ans, son établissement a déménagé et une nouvelle patronne a pris ses fonctions. Les relations avec celle-ci sont pour le moins tendues.

« Pour diversifier l’offre de la bibliothèque, je propose des formations ou des ateliers mais ma patronne refuse systématiquement. Pire, elle donne parfois son accord, je mets tout sur pied et elle finit par me dire que ça ne va plus, sans justification. Du coup, je ne propose plus rien. Si c’est pour me faire taper sur les doigts… »

Ce père de famille avoue avoir envisagé de partir, mais sa situation l’en empêche. « Combien de fois ai-je pensé à démissionner ! Mais je ne peux pas. J’ai bientôt 50 ans, une femme, deux enfants, une maison à payer. Tout le monde ici recherche d’autres opportunités de boulot, pour partir. »

L’ennui permanent au boulot est un mal qui affecte le moral mais aussi l’organisme. « J’ai eu un accident qui a failli conduire à une amputation de ma jambe. J’ai tout le temps mal et mon médecin m’a dit que c’était des douleurs psychosomatiques, liées à mon ennui au travail. C’est comme si mes jambes m’empêchaient d’aller travailler. »

Les journées sont longues et il faut bien trouver de quoi s’occuper. « Je les passe à effectuer des petites tâches par-ci, par là, à faire semblant d’être occupé quand je ne le suis pas. Je sais qu’il y a plein d’améliorations à apporter à la bibliothèque, mais je n’ai plus envie de m’y investir. » Et le dialogue dans tout ça ? « J’ai essayé d’en parler avec ma patronne. Elle est d’accord pour changer les choses… Mais rien ne change. »

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