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Des phallus pour combattre le mal

Deux œuvres énigmatiques représentant des sexes ont fait leur apparition à Bruxelles. L’intention du grapheur prête à de multiples interprétations.

- Temps de lecture: 4 min

On plaisante beaucoup à Bruxelles, depuis lundi, à propos de deux fresques géantes apparues sur les murs aveugles de deux immeubles de la capitale. La première, avenue du Parc à Saint-Gilles, représente un sexe d’homme. La seconde, rue des Poissonniers au centre-ville, représente également un sexe d’homme, qui pénètre cette fois une vulve. Et si les réseaux sociaux relaient à l’envi les photos de ces fresques, si le nombre de vues par les internautes des articles (et photos) qui lui sont consacrés sur les sites web des médias qui se sont emparés du sujet est impressionnant, les commentaires offusqués demeurent, semble-t-il, peu nombreux.

Volonté de transgression ?

Mais pourquoi ces images, et pourquoi maintenant ? Volonté de transgression ? Désir de détourner, par ces images, les ondes négatives qui recouvrent toujours Bruxelles six mois jour pour jour après les attentats du 22 mars ? Si cette dernière hypothèse peut sembler farfelue, l’idée est en tout cas familière à Gil Bartholeyns, professeur d’études visuelles à l’université Lille 3 et auteur, avec Pierre-Olivier Dittmar et Vincent Jolivet, d’Image et transgression au Moyen Age (paru aux Presses universitaires de France). Une étude qui s’interroge sur le rapport de nos sociétés depuis le Moyen Age aux images qualifiées aujourd’hui d’« obscènes ». Et qui détaille la fonction dite « apotropaïque » – littéralement : « qui détourne le mal », de ces images.

Car parmi les moyens de protection de l’être humain contre le mauvais sort, « l’image a tenu une place importante en Occident, et parmi ces images, celles des organes sexuels ou de l’acte sexuel sont au premier rang des motifs protecteurs », écrivent les chercheurs. Les cathédrales bâties au Moyen Age, notamment, regorgent de sculptures de personnages masculins ou féminins exhibant leurs attributs sexuels. « On repère partout la croyance en l’effet protecteur des images de sexe au Moyen Age », poursuivent-ils. Et, plus loin : « On imagine facilement que ce qui donne la vie peut empêcher la mort de se manifester. »

De là à penser que telle était l’intention de l’auteur des fresques de Bruxelles, Gil Bartholeyns demeure prudent. Même si cette croyance existe encore, notamment en Italie où l’on fait toujours la « mano fica », le pouce glissé entre l’index et le majeur, pour représenter la figue, le sexe féminin, et conjurer le mauvais sort. Et où l’on porte encore, dans la région de Naples, un médaillon en forme de phallus en guise d’amulette. « Je ne suis pas certain que le parallèle soit évident », commente l’historien. Qui admet toutefois que même si l’auteur des fresques pouvait ne pas avoir conscience de l’interprétation apotropaïque qui pouvait être faite de ses œuvres, « il y a des symboles en latence ». « En tout cas, observe-t-il, le sexe n’est pas en érection. Il est circoncis, il n’est pas agressif, un enfant ne pourrait pas identifier ce que la fresque représente, il est presque doux avec des traces de vert qui évoquent peut-être la nature… sa fonction apotropaïque, s’il en a une, n’évoque pas la puissance. Dans l’Antiquité et au Moyen Age, les phallus apotropaïques sont toujours en érection. »

La représentation du sexe banalisée

Historien également, et assistant scientifique aux Archives de Bruxelles, Gonzague Pluvinage est l’auteur d’un très plaisant ouvrage intitulé Sex in the City, Les lieux du plaisir à Bruxelles du 19e siècle à la révolution sexuelle. Comme Gil Bartholeyns, il a constaté le basculement puritain qu’a connu l’Occident au 19e siècle. Et singulièrement à Bruxelles, où la représentation de la sexualité dans l’espace public a été cadenassée. Le peu de réactions outrées enregistrées à propos de ces fresques ne l’étonne pas. « Indéniablement, on assiste depuis la fin du 20e siècle environ à une banalisation de la représentation de la sexualité dans l’espace public, constate-t-il. Notamment dans la publicité. Mais ce n’est pas toujours sans susciter de malaise. Longtemps, seule la femme était représentée comme objet de désir, ce n’est que plus récemment que le corps masculin a connu le même phénomène. »

Le sexe masculin, dernier tabou en train de tomber ? « L’intention de l’auteur de ces fresques reste énigmatique, conclut Gil Bartholeyns. Peut-être est-ce là l’intention, d’ailleurs. Pas de transgresser mais de rester dans l’énigme. A l’inverse des publicités de Benetton qui recherchaient la transgression. »

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Ce que dit la loi: outrage aux bonnes moeurs

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« Le code prohibe l’outrage public aux bonnes mœurs par l’exposition, la vente, la distribution de chansons, pamphlets, écrits, figures, images… contraires aux bonnes mœurs. Il s’agit donc de représentations qui sont considérées comme obscènes par les juges, ce qui, le plus souvent, renvoie à des éléments sexuels, explique l’historien Gonzague Pluvinage. En 1905, dans le souci d’améliorer la répression, les chansons et les cris obscènes deviennent également punissables. » Mais il attire l’attention sur un phénomène étudié par François Ost et Michel van de Kerchove, professeurs aux Facultés Saint-Louis, qui observent « un changement évident dans le climat social général » et constatent « le petit nombre de décisions publiées, la sobriété croissante de leur motivation et la baisse spectaculaire des condamnations judiciaires ».

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4 Commentaires

  • Posté par Stenuit Fernand, dimanche 25 septembre 2016, 18:40

    Cela peut heurter la pudibonderie de certains , du clergé aux mosquées. Un pied de nez??

  • Posté par unknown, vendredi 23 septembre 2016, 0:49

    Quelques règles de bonne conduite avant de réagir. Je n'ai pas envie de respecter des règles de bonne conduite.

  • Posté par Michiels-sudowicz , jeudi 22 septembre 2016, 14:56

    Sans être pour autant 'dépassé', je me pose la question : est -ce vraiment utile et est-ce de bon goût ? Dégueulasse (enfin, à chacun son 'truc' ) Pauvres de nous...... Houlàààà, j'oubliais, une fois de plus, que c'est de l'art ! Honte sur moi, of course.

  • Posté par Fabian Duchateau, jeudi 22 septembre 2016, 13:44

    Le manneken piss a bien grandi :)

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