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Le lourd héritage du racisme dans les États du sud

Le révérend Rodney Sadler parle des troubles qui ont secoué Charlotte il y a un mois.

- Temps de lecture: 5 min

«Ce fut un choc pour la ville», confie le révérend Rodney Sadler dit au sujet des troubles qui ont frappé il y a un mois sa ville de Charlotte, en Caroline du Nord. Nous nous rencontrons dans le sud de Charlotte, dans un cadre semblable à un parc idyllique, à l’Union Presbyterian Seminary où Sadler enseigne. Il est membre de la Charlotte Clergy Coalition for Justice, une coalition d'ecclésiastiques qui s’engagent en faveur des minorités dans la ville.

Il y a un mois, Sadler a pris part aux protestations contre la mort violente de Keith Scott, un homme noir qui a été abattu par un policier. Des protestations qui ont ensuite dégénéré dans la violence. Il a essayé de servir de tampon entre les manifestants et la police afin d’éviter le pire. Sadler a alors vécu une sorte d’expérience d’éveil quand il a essayé d’éloigner une femme en colère d’un policier, craignant qu’elle ne fût battue par les forces de l’ordre. Mais cette femme a ensuite dirigé sa colère contre Sadler. «N’essayez pas de me réduire au silence, a-t-elle crié. C’est de votre faute si nous sommes ici aujourd’hui.» Pour elle, à travers son col d’ecclésiastique, Sadler doit être reconnu comme un représentant du système au même titre que les policiers. «Cela m’a touché au plus profond de moi-même, affirme Sadler. Puis j’ai compris qu’elle voulait parler de l’Église.» Et d’une certaine manière, Sadler lui donne aujourd’hui raison.

Charlotte porte le surnom de « ville des églises » en raison des quelque 700 églises qu’abrite la ville d’environ 800 000 habitants. Ainsi que d’innombrables organismes de bienfaisance qui aident les pauvres qui ont besoin de nourriture ou d’un traitement médical. «Nous avons passé sous silence les problèmes systémiques plus profonds», affirme Sadler. Mais selon lui, on n’est tout simplement pas en mesure de panser les blessures. Il affirme ne pas s’être rendu aux protestations uniquement à cause de l’énième mort d’un homme noir causée par la violence policière. «C’est toute la frustration de la communauté noire qui a bouilli à la surface.» Des choses comme la pauvreté persistante, le manque d’emplois ou d’emplois permettant de vivre, la frustration au sujet des conditions de logement et de vie. «Cette situation est inacceptable et il est temps que nous changions cela», affirme Sadler. Il y a beaucoup de richesse dans la ville, qui est le deuxième plus grand centre financier des États-Unis après New York. Mais celle-ci se concentre encore presque exclusivement entre des mains blanches.

Une des particularités de cette campagne électorale est que le phénomène Trump est entraîné principalement la peur de perdre des Blancs, alors que les leviers du pouvoir économique et politique sont encore en grande partie entre leurs mains. «Il y avait cette illusion que les choses allaient mieux», explique Sadler. Finalement, indique-t-il, l’Amérique a eu le premier président noir et son premier secrétaire à la Justice noir au cours des dernières années. «En fait, ce ne sont que des alibis», déclare Sadler. Seul un très petit groupe d’Afro-américains a effectivement atteint le sommet, précise-t-il, ajoutant que le racisme est encore vivace. Le bilan qu’il tire à la fin du mandat d’Obama s’avère décevant. «Les relations ont rarement été aussi mauvaises qu’aujourd’hui», dit-il à propos du rapport entre les Noirs et les Blancs.

«Le racisme n’est pas seulement cette petite chose vicieuse et personnelle, mais c’est aussi un très grand problème systémique», soutient Sadler. Les écoles en sont un exemple : suite à une décision prise par la Cour suprême en 2002, le «busing», qui avait été introduit de force dans le but d’abolir la ségrégation dans les écoles, n’existe plus à Charlotte et dans d’autres États du sud. Entre-temps s’est mise en place une reségrégation des écoles, pour des résultats prévisibles : les écoles des quartiers pauvres noirs ont régressé et celles des quartiers riches blancs ont progressé. Et dans tout le sud, les républicains cherchent aujourd’hui à resserrer les lois électorales afin que la population noire disposant plus rarement de papiers d’identité et plus dépendante de la possibilité d’élections anticipées reste en particulier éloignée des urnes. «On dirait que l’objectif principal du Parti républicain est de continuer d’assurer aux Blancs une place privilégiée», soutient l’homme de 49 ans, qui est lui-même démocrate.

Avec une proportion de 22 % en Caroline du Nord, les Noirs représentent une plus grande part de la population qu’à l’échelle nationale. «Clinton récolte définitivement les voix noires en Caroline du Nord», indique Sadler, qui espère que la politique de Trump centrée sur l’identité blanche motivera encore plus de Noirs à se rendre aux urnes. «Je pense que Trump rassemblera moins de 6 pour cent des voix noires à l’échelle nationale.»

Charlotte était connue pour aborder les conflits raciaux de manière plutôt calme. Comme lors de l’abolition de la ségrégation dans les restaurants pendant le Mouvement des droits civiques. Sadler, qui est originaire de Philadelphie et qui vit à Charlotte depuis 2002, se demande toutefois si ce modèle conciliateur soucieux de la tranquillité n’a pas plutôt contribué à cimenter les relations. «Je suis un partisan de Martin Luther King et des protestations pacifiques», affirme Sadler. Cela ne signifie pas qu’il n’est pas question de se rebeller, ajoute-t-il, citant de mémoire des passages de la lettre écrite par King en 1963 depuis la prison de Birmingham à l’attention d’ecclésiastiques qui avaient jugé son activisme pour les droits civiques «malavisé et inopportun». Selon lui, King a agi par des moyens pacifiques, mais il voulait bousculer les rapports. «Parfois, il faut faire en sorte que les choses deviennent un peu hors de contrôle», affirme Sadler.

 

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