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La Wallonie, «une micro-Région qui bloque l’Europe» ? Quel gâchis, M. Juncker!

Jean-Claude Juncker avait promis une « Commission politique ». On avait cru que cela voudrait dire un peu plus de parler vrai, et un peu moins de langue de bois. Mais elle est systématiquement dans le déni des problèmes.

Chef du service Monde Temps de lecture: 3 min

Il y a deux jours, on écrivait ici-même que Jean-Claude Juncker devra trancher, et faire savoir s’il faut le croire, lui qui défendait dimanche l’honneur de sa Commission mis en cause par des dirigeants politiques wallons, ou son commissaire Günther Oettinger, qui a produit un festival d’insultes et de vulgarités envers les Chinois, les femmes, les homosexuels, les Wallons, et quelques autres nommément désignés.

Des promesses en l’air

Hélas, les réponses apportées lundi au nom du président de la Commission européenne n’ont été qu’une litanie de faux-fuyants. Tout cela pour quoi ? Pour ne pas avoir à marquer l’évidence et à exprimer en mots simples un minimum de civilité. Pour ne pas avoir à souhaiter quelques mots d’excuses d’un commissaire trop rustre, dont on aurait feint de croire à la sincérité. Mais pourquoi diable est-il si difficile de qualifier d’indignes des propos qui le sont ? Pourquoi est-il si difficile de juger inacceptable l’embauche d’un ancien président de la Commission par la banque qui incarne une cupidité et un cynisme, dont des centaines de millions de citoyens européens paient encore la note ? Pourquoi était-il si difficile pour l’ex-Premier ministre luxembourgeois d’affronter immédiatement, avec les mots justes, sa responsabilité mise en cause dans les abus fiscaux grand-ducaux dévoilés par les Luxleaks il y a deux ans ? Depuis, rien n’a changé.

Jean-Claude Juncker avait promis une « Commission politique ». On avait cru que cela voudrait dire un peu plus de parler vrai, et un peu moins de langue de bois. Un peu plus de sincérité dans les réussites comme les échecs, et un peu moins de cette « com » qui masque sous prétexte de montrer. On ne peut dire que cette Commission ne fait rien, ni n’essaie rien, et certainement pas qu’elle rate tout ce qu’elle entreprend. Les crises que traverse l’UE sont nombreuses, comme le sont ses échecs : la Commission ne peut en être tenue responsable, même si pour beaucoup, elle est toujours la coupable idéale.

Une communication extrêmement difficile

On peut comprendre, à défaut de le pardonner, que la Commission européenne soit souvent incapable de communiquer de façon claire et convaincante avec le grand public au sujet des enjeux complexes. (On fait ce qu’on peut pour l’y aider.) Elle devrait d’ailleurs être soutenue en cela par les États et les gouvernements nationaux. Ce n’est pas le cas, et ceci explique en partie l’approfondissement du fossé entre les opinions publiques et cette réalité politique qu’on appelle « l’Europe ».

Mais que cette Commission soit systématiquement dans le déni des problèmes qu’elle crée elle-même, qui sont très simples mais souvent déterminants dans l’image que les citoyens se font de l’Union européenne, est proprement désespérant. Mais c’est la Commission qui nourrit l’euroscepticisme qu’elle doit combattre ! Jean-Claude Juncker est porté sur le parler vrai lorsqu’il s’agit des autres – il l’a fait dimanche avec ses tripes sur la Belgique – plus que lorsqu’il s’agit de sa Commission (ou de la précédente). C’est un comble : c’est en Belgique, pays fondateur et toujours profondément attaché à la construction européenne, que la défiance à l’égard de la Commission se développe. A fortiori lorsque la Wallonie, qui vient de mener un combat au nom de sa vision d’idéaux profondément européens, se fait insulter par un commissaire sous le regard mutique de M. Juncker. Quel gâchis !

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L’expert: «Je trouve normal que M. Juncker revienne sur la procédure»

Pour le constitutionnaliste Hugues Dumont, Jean-Claude Juncker est dans son rôle en demandant à la Belgique de faire en sorte de pouvoir parler d’une seule voix au moment de la signature des traités internationaux.

Chef du service Forum Temps de lecture: 3 min

Hugues Dumont est professeur de droit constitutionnel à l’Université Saint-Louis, à Bruxelles.

M. Juncker est-il dans son rôle quand il conseille à la Belgique de réfléchir à son organisation interne en matière de traités internationaux ?

Je trouve normal que le président de la Commission européenne revienne sur la procédure qui a été suivie par la Belgique pour la signature du traité Ceta, pour qu’on essaye de tirer les leçons de l’expérience. Ce qui était en cause c’est bien la signature du traité, pas sa ratification. Il faut bien expliquer que ce sont deux choses différentes. Les parlements des Communautés et des Régions entrent en scène au stade de l’assentiment parlementaire des traités mixtes – qui recouvrent des compétences à la fois fédérales et fédérées. Nous avons effectivement un accord de coopération belgo-belge qui prévoit la nécessité d’un assentiment de toutes les assemblées parlementaires avant que le roi et le ministre des affaires étrangères ratifient le traité. Mais ce qui s’est passé, c’est que la signature du traité, qui se contente simplement d’authentifier le résultat d’une négociation, n’a pas pu être apportée par le ministre des affaires étrangères et un ministre fédéré au nom de l’ensemble des ministres fédérés parce qu’en Wallonie – de même qu’à Bruxelles et en Communauté française – on a décidé de faire jouer la démocratie au-delà de ce qui était prévu dans les textes, en donnant la parole aux parlements. C’est intéressant, mais ce n’était pas prévu dans l’accord de coopération belgo-belge. Je peux dès lors comprendre Juncker quand il dit : c’est votre problème belgo-belge ; débrouillez-vous pour parler d’une seule voix au moment fatidique de la signature. La notion de « Région », telle que nous l’entendons, à savoir une collectivité politique fédérée, avec le pouvoir de faire la loi sur pied d’égalité avec les autres entités, existe en Belgique, en Allemagne, en Autriche… mais pas dans d’autres pays. L’UE ne peut donc pas privilégier un État fédéral par rapport à d’autres structures unitaires plus ou moins centralisées.

Comment pourrait-on résoudre le problème ?

On a raté une occasion lors de la sixième réforme de l’État. Le Sénat aurait dû recevoir le pouvoir de procéder à l’assentiment parlementaire au nom des différentes entités fédérées – car il est composé, à concurrence de 50 sénateurs sur 60, de représentants des Communautés et des Régions. Cela aurait évité cet accord de coopération qui aboutit à donner une forme de droit de veto à chacune des entités fédérées, et qui a quand même un parfum de confédéralisme appuyé.

Oettinger, Barroso: la Commission européenne ferme les yeux sur les dérapages

Conscient du fossé entre l’Europe et les opinions publiques, Jean-Claude Juncker avait annoncé une « Commission de la dernière chance ». Mais la Commission Juncker semble incapable de se protéger… d’elle-même.

- Chef du service Monde Temps de lecture: 5 min

Au sortir de la période chaotique de la signature du Ceta, l’accord commercial UE-Canada bloqué à la surprise du monde entier par la petite Wallonie, on aurait pu croire que l’institution dirigée par Jean-Claude Juncker aurait à cœur à tenter de panser son image écornée. Elle l’a été autant par les opposants au Ceta et au TTIP qui voient en elle l’acteur arrogant d’une mondialisation débridée, que par ceux qui lui reprochent d’avoir mal anticipé un psychodrame qui a affaibli l’image de l’UE comme acteur majeur sur la scène commerciale mondiale.

En deux jours et avec deux noms encombrants – Oettinger et Barroso – la Commission Juncker a encore une fois donné elle-même le bâton pour se faire battre, refusant de reconnaître le caractère déplacé de propos récents de son commissaire Günther Oettinger, puis publiant, sans y apporter aucun commentaire, un avis blanchissant l’ex-président de la Commission Jose Manuel Barroso qui s’est fait embaucher par la banque d’affaires Goldman Sachs.

Oettinger : raciste, machiste, homophobe, insultant

1.

Les faits Invité mercredi dernier par une fédération d’entrepreneurs à Hambourg, le commissaire à l’Economie et la Société numériques, l’Allemand Günther Oettinger, s’est laissé aller dans son speech à une série de commentaires qui ont soulevé un tollé. Évoquant la visite récente d’une délégation chinoise – « neuf hommes, un parti, pas de démocratie », et « sans quota de femmes, donc sans femmes » –, il a décrit les Chinois « peignés de gauche à droite avec du cirage noir ». Devisant sur l’état de l’Allemagne, il a critiqué le fait qu’on s’y occupe plus de « rendre le mariage homosexuel obligatoire » que d’enjeux plus importants. Outre ces propos qui ont été filmés par un invité, le commissaire n’a pas raté la Wallonie, alors toujours en pleine négociation sur le Ceta, qu’il a décrite comme « une microrégion dirigée par des communistes et qui bloque l’Europe ». Ce passage-là a été rapporté et rendu public par Frank Compernolle, le représentant en Allemagne de l’Agence wallonne à l’exportation, qui s’est levé de table et a quitté la rencontre en signe de protestation. (Le consul honoraire de Belgique à Hambourg a fait de même.)

2.

Le problèmeGünther Oettinger, un ancien ministre-président de région désigné par Angela Merkel à la Commission en 2009, était déjà réputé pour ses propos rugueux et son style mal dégrossi. Mais pour le coup, l’Allemand s’est tout bonnement laissé aller à des propos racistes et homophobes, même si, dans ce dernier cas, il n’a pas visé des homosexuels, mais ridiculisé le mariage de même sexe. Ses propos sur la Wallonie sont quant à eux politiquement inadmissibles : rien ne permet à un dirigeant de l’UE de laisser entendre qu’une « microrégion » serait moins digne qu’une autre. Le terme de « communistes » est clairement voulu comme insultant. Elio Di Rupo, président du Parti socialiste, en a clairement pris ombrage, adressant ce mardi une lettre à Juncker demandant de rappeler son commissaire à l’ordre : « Les paroles du Commissaire sont insultantes à l’égard des citoyens wallons, de la société civile organisée et par des représentants démocratiquement élus. » Quant au PS, premier parti de Wallonie et à Bruxelles, « il n’est en rien communiste », précise Di Rupo à Juncker, feignant d’ignorer la simple intention d’insulter.

Le moment pour Oettinger d’étaler sa vulgarité et son absence totale de jugement tombe particulièrement mal. Depuis la démission surprise de la vice-présidente de la Commission Kristalina Georgieva, en partance pour la Banque mondiale, c’est à l’Allemand que Juncker a provisoirement confié le portefeuille du Budget, et ce à un moment crucial : l’UE procède actuellement à la révision budgétaire de mi-mandat. Et personne ne doutait que l’intérim n’en serait pas un au Budget, auquel est jointe la supervision générale sur les ressources humaines et l’administration de la Commission. Un poste, remarquait finement le site Politico.eu, d’où Oettinger serait aussi en charge de la promotion de l’égalité des chances au sein de l’institution. C’est aussi le patron du Budget qui supervise les allocations des fonds de cohésion aux régions les plus défavorisées…

3.

La réaction de la Commission

Dimanche, Günther Oettinger a cherché à atténuer ses propos et à nier leur caractère raciste dans un entretien au quotidien Die Welt, mais sans formuler les moindres regrets ni excuses. Le même jour, lors de la conférence de presse en conclusion du sommet UE-Canada lors duquel avait été signé le Ceta, Le Soir avait demandé à Jean-Claude Juncker s’il « partageait les propos de son commissaire » sur la Wallonie. Mais le président de la Commission, qui n’en connaissait pas encore à ce moment la teneur, du moins sur les Wallons, a concentré ses commentaires sur la querelle intra-belge, et les attaques de Benoît Lutgen (CDH) à l’adresse de la Commission. (Voir page de droite.)

Lundi par contre, le porte-parole de la Commission Margaritis Schinas, mis sur le gril par la presse lors du briefing quotidien, a refusé d’acter et de reconnaître le moindre dérapage du commissaire Oettinger, se bornant à indiquer que « la Commission a le plus grand respect pour toutes les régions d’Europe » et que « la Wallonie est dirigée par ses dirigeants démocratiquement élus ». Comment qualifie-t-il les propos d’Oettinger ? « Je me retiendrai de toute caractérisation ou jugement de valeur. » La Commission tentera-t-elle de vérifier la teneur du discours d’Oettinger ? « Il n’y a pas de FBI à la Commission. » Jean-Claude Juncker a-t-il appelé Oettinger pour lui demander des explications ? « Le président a été dimanche totalement absorbé par le Ceta. »

En un mot comme en cent : pour la Commission et son président Juncker, c’est « Circulez, il n’y a rien à voir ».

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10 Commentaires

  • Posté par Lavenne Eric, vendredi 4 novembre 2016, 0:01

    C'est assez; mais , je le crains un peu; le CETA risque bien de passer à 100%(mouture d'origine) en se heurtant au droit Européen. Terminées ,alors les petites concessions accordées aux Wallons ??? Ce serait un peu dommage NON ???

  • Posté par Heuchenne Louis, jeudi 3 novembre 2016, 19:44

    Comme d'habitude , aucun courage de Junker . Juste bon à favoriser la fraude fiscale Via le ''Grand'' Duché.

  • Posté par Patrick OUBLI, jeudi 3 novembre 2016, 2:43

    Nous devons tous nous indigner de l'attitude de la Commission Européenne avant ou après la signature du Ceta !

  • Posté par Patrick OUBLI, jeudi 3 novembre 2016, 2:43

    Nous devons tous nous indigner de l'attitude de la Commission Européenne avant ou après la signature du Ceta !

  • Posté par Lilien Raymond, mercredi 2 novembre 2016, 15:22

    Étonnant : je n'ai vu aucun journaliste (encore moins d'éditorialiste !) s'indigner des propos de frère Benoît Lutgen quand il a traité la Commission de "bande de délinquants", et demander des excuses publiques. Vous avez dit bizarre ?

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