Dernières victoires napoléoniennes avant Waterloo

Dans cet article

Le monde de Napoléon s’est singulièrement rétréci. Nous sommes en juin 1815 et l’homme qui a établi la domination française de l’Atlantique au Niémen ne règne désormais plus que sur une France rognée par la guerre civile. La fronde vendéenne, parmi d’autres mouvements de fureur, nécessite la présence de troupes précieuses.

Le pouvoir reconquis au terme de l’évasion de l’île d’Elbe n’a plus rien de commun avec la toute-puissance impériale des années fastes. Le 3 juin, la Chambre a élu à sa présidence le libéral Jean-Denis Lanjuinais qui a voté l’année précédente la déchéance de l’Empereur et l’instauration d’un gouvernement provisoire. La Chambre a été alertée par un article du ministre de la Police, Joseph Fouché, qui dénonce une tentative de mainmise napoléonienne sur l’Assemblée.

Napoléon enrage. Il aurait aimé voir son frère Lucien contrôler ce poste. Lucien, une forte tête en qui il peut toutefois avoir confiance. Quinze ans auparavant ne l’a-t-il pas tiré d’affaire lors du coup d’Etat du 18 Brumaire an VIII (1799) qui a conduit au Consulat, puis à l’Empire.

Napoléon doit faire contre mauvaise fortune bon cœur. Il a besoin de la Chambre pour lever des troupes et préparer la nouvelle guerre qui l’attend. Sur la façade est de la France, 700.000 hommes ont été massés par ses ennemis. Le Royaume-Uni, l’Autriche, La Prusse et la Russie veulent en finir avec celui qu’ils ont surnommé le « perturbateur du repos du monde ». Londres assume l’essentiel du financement de l’effort de guerre.

Napoléon ne désarme pas pour autant. Privé de Murat qui a été défait en Italie et de Berthier qui s’est suicidé en Allemagne, l’Empereur fait face. En dépit des trahisons mais aussi de la maladie. Son état de santé se dégrade. Son teint passe du jaune au vert, du vert au marron. « On dirait un Maure », souffle-t-on.

Comment vaincre à nouveau ? Car la France a été en grande partie démobilisée par Louis XVIII. Pour des raisons financières, mais aussi pour se protéger de l’armée, le seul support véritable de l’Empereur. Napoléon doit donc la réorganiser. Il espère mobiliser 800.000 hommes pour la fin de l’année. Les événements en décident toutefois autrement. Il faut aller vite. C’est avec 124.0000 hommes et 370 pièces d’artillerie qu’il va prendre la direction du nord pour faire face à Wellington et à Blücher.

Il faut savoir que dans un premier temps, une guerre défensive sur Paris et Lyon fut d’abord évoquée. Le projet impliquant de livrer une partie du territoire national à l’ennemi aurait toutefois eu un impact désastreux sur l’opinion publique. Napoléon privilégie dès lors l’attaque et la prise de vitesse. Cette stratégie lui a réussi des dizaines de fois. Il entreprend de lancer une offensive contre Wellington et Blücher avant qu’ils ne soient en mesure de commencer l’invasion du territoire français par le nord. Si ce plan échoue, il sera toujours temps de revenir sur les lignes de défense préalablement établies. Des troupes fraîches postées en Alsace pourront de leur côté tenter d’enfoncer les rangs autrichiens qui attendent de l’autre côté de la frontière.

Si ses ennemis sont supérieurs en nombre, isolés l’un de l’autre, ils peuvent être en revanche fragiles une fois séparés. Cette tactique, Napoléon en a usé maintes fois sur les champs de batailles européens. Laurent Joffrin qui publie en ce moment Seul contre tous. Cent jours avec Napoléon la résume ainsi  : « Cette manœuvre, dite en “lignes intérieures”, fut celle que le jeune Bonaparte employa en Italie lors de sa première campagne et qui décida de son extraordinaire destin. Moins nombreuse, l’armée qui attaque se déploie au milieu des deux autres. En restant groupée, sur des “lignes intérieures” – elle peut se porter plus vite que ses ennemis sur un point ou sur un autre pour s’assurer à chaque fois la supériorité numérique. Bien sûr, à l’inverse, si les deux armées ennemies se coordonnent étroitement, l’assaillant court le risque d’être pris en étau dans une position aventurée. Question de coup d’œil et de vitesse d’exécution… Vingt ans après, Napoléon veut rééditer l’exploit de la « jeune armée d’Italie ». En séparant Blücher et Wellington, et en les battant l’un après l’autre, il pourra entrer en triomphateur à Bruxelles comme il était entré jadis à Milan ».

Le 13 juin, Napoléon arrive à Avesnes-sur-Helpe. La ville n’est qu’à une soixantaine de kilomètres de Charleroi vers lequel l’Empereur porte déjà son regard. Et pour cause, il sait que l’armée prussienne approche. A Avesnes, Napoléon va donc travailler et planifier les jours qui suivront. Retiré dans le bâtiment de la sous-préfecture, qui aujourd’hui n’est plus qu’un presbytère à l’aspect décrépit, il va notamment envoyer une série de messages. Au ministre de la Guerre, il demande notamment d’expédier les fusils nécessaires pour armer les paysans belges que ses troupes croiseront dès qu’elles franchiront la frontière. Il rédige aussi un ordre du jour censé stimuler les énergies. A son frère Joseph, le matin du 14 juin, il adresse quelques lignes également : « Mon frère, je porte ce soir mon quartier général à Beaumont. Demain 15, je me porterai sur Charleroi où est l’armée prussienne, ce qui donnera lieu à une bataille ou à la retraite de l’ennemi. L’armée est belle et le temps est beau ; le pays parfaitement disposé… »

La campagne avesnoise est très belle. Paisible. Jusqu’au moment où les troupes de Napoléon la traversent le 14 juin pour arriver à Beaumont quelques heures plus tard. Sur place, l’Empereur demande à rencontrer la propriétaire de l’Hôtel de la Couronne dans lequel est installé le service des postes. Derrière cette volonté apparaît le désir de Napoléon d’être renseigné sur l’état des routes qui mènent jusqu’à Charleroi. Ses troupes se sont massées tout autour de la petite ville, sur les propriétés de paysans qui ont été réquisitionnées. Selon les plans de l’Empereur, elles doivent selon un horaire très précis s’ébranler en trois colonnes vers Charleroi le matin du 15 juin.

Mais le jour J, les choses ne se passent pas tout à fait comme prévu. Des problèmes de communication perturbent les plans de Napoléon. Néanmoins, un nombre suffisant d’hommes franchit la Sambre à temps et empêchent la jonction entre les Anglais et les Prussiens. En périphérie, des combats éclatent, notamment à Gilly en direction de Fleurus.

La petite ville et son pourtour seront au menu des troupes napoléoniennes le lendemain. Puis viendront les grands assauts. Aux Quatre-Bras (Genappe), les Français contre les troupes de Wellington. A Ligny, les mêmes troupes napoléoniennes contre celles de Blücher. Napoléon remportera ces deux batailles très meurtrières, mais no n décisives. Elles annoncent la suite : Waterloo et son désastre deux jours plus tard.

 

Stratégie

A Ligny, Blücher prépare la riposte sous son cheval

Napoléon comptait faire une entrée triomphale dans Bruxelles le 18 juin 1815. Raté. La bataille qu’il mena à Waterloo mit fin à cette ambition. Mais avant cette défaite décisive, l’Empereur signa tout de même une toute dernière victoire à Ligny.

Sur le chemin qui le mène vers Bruxelles, Napoléon ne s’attend pas à croiser les troupes prussiennes de Blücher. L’Empereur revoit donc la copie de son plan : pendant que le maréchal Grouchy fera diversion du côté droit, les généraux Vandamme et Gérard affronteront le centre prussien. Une fois les Prussiens en ligne de mire, Jean-Baptiste Drouet d’Erlon combattra l’armée de Blücher par la gauche.

La bataille, entre Français et Prussiens, commence vers quinze heures et dure jusqu’à la tombée de la nuit. 150 000 hommes s’affrontent dans les rues et les villages. D’un côté comme de l’autre, on se bat avec acharnement. Blücher a le désir de se venger d’une vieille humiliation : en 1806, Napoléon a battu lourdement les Prussiens. Les énergies sont décuplées par les litres d’alcool engloutis. A l’époque, on en distribue jusqu’au cœur de la mêlée : ainsi, plusieurs Anglais seront décrits comme « bestially drunk » le jour de Waterloo. Une erreur et de taille : les Français ne réussiront pas à capturer le maréchal Blücher à Ligny. Il leur échappe miraculeusement, caché par son cheval mort. Les pertes françaises sont comprises entre 8.000 et 12.000 soldats. Les Prussiens perdent 12.000 hommes, tués ou blessés. Au soir de cette bataille du 16 juin, Napoléon n’ordonne pas à ses hommes de poursuivre les troupes ennemies en déroute… Une autre erreur stratégique ! Car les Prussiens réorganisent très vite leur meute pour aider les troupes de Wellington, deux jours plus tard, à Waterloo.

Bataille de Ligny (clichés ci-contre et ci-dessus). Une victoire sévère des Français sur les Prussiens. Mais une erreur tactique que Napoléon paiera deux jours plus tard à Waterloo. © Belga Image.
Bataille de Ligny (clichés ci-contre et ci-dessus). Une victoire sévère des Français sur les Prussiens. Mais une erreur tactique que Napoléon paiera deux jours plus tard à Waterloo. © Belga Image. - REPORTERS, BELGAIMAGE.

 

 

Avesnes-sur-Helpe

Une dernière étape française

Il est tôt ce matin du 13 juin 1815 lorsque Napoléon arrive à Avesnes. La veille, il a dormi à Laon, s’est contenté de quelques heures de sommeil puis a repris la route. A-t-il été déçu de voir Avesnes capituler rapidement un an plus tôt, en tient-il rigueur à ses habitants ? Les dignitaires de la ville se le demandent sérieusement lorsqu’ils se présentent face au bâtiment de la sous-préfecture où Napoléon a pris ses quartiers et que ce dernier ne les reçoit pas. La première fois, l’empereur se repose, note dans un écrit de 1956 Jean Mossay, le président de l’époque de la société archéologique et historique de l’arrondissement d’Avesnes. Lors d’une seconde tentative quelques heures plus tard, il travaille et ne souhaite pas être dérangé. « Les Avesnois sont loin sans doute d’imaginer qu’on est alors à la veille d’une grande bataille, note Jean Mossay. Napoléon a autre chose à faire qu’à écouter des compliments officiels. Il préparait le plan de ses opérations militaires. »

La ville d’Avesnes a conservé de jolis remparts qui ont contenu son expansion. Précisément, en fin d’après-midi, Napoléon va en connaisseur juger de la qualité de la protection qu’ils offrent. Il est à cheval, a passé sa redingote grise et est accompagné de quelques officiers de son état-major. Dans les rues, les habitants de la ville qu’il croise crient : « Vive l’Empereur ». « Dans les dépendances, on a remisé tous les équipages avec le matériel, écrit Jean Mossay. Et le public est autorisé à aller voir dans une des salles, le lit de campagne de l’empereur et sa batterie de cuisine. Des curieux qui y sont allés ont noté surtout une magnifique bassinoire en argent. D’autres relations nous parlent aussi des ambulances et de deux voitures immenses remplies jusqu’à la bâche de béquilles, de jambes de bois et de bandages. »

Pour aller jusqu’à Beaumont et Charleroi, Napoléon traverse le 14 juin avec ses troupes la campagne avesnoise, ses champs de céréales et ses prairies délimitées par de longues haies. Il arrive à Hestrud. Dans ce dernier village français coule la Thure. La petite histoire veut que Napoléon y ait fait boire son cheval. Un gamin de 14 ans, un certain Cyprien Joseph Charlet, s’approche alors et aborde l’empereur : « N’allez pas par là monsieur. » Napoléon poursuivra sa route sans s’attacher à ce qui ressemble à une prophétie.

© D.R.
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«Beaumont, un dernier répit pour Napoléon avant la défaite»

Par Mathieu Colinet et M.C

Béatrice Briquet est présidente de l’Office du tourisme de Beaumont, où Napoléon avait établi son quartier général le 14 juin 1815. © D.R.
Béatrice Briquet est présidente de l’Office du tourisme de Beaumont, où Napoléon avait établi son quartier général le 14 juin 1815. © D.R. - d.r.

Béatrice Briquet est échevine à Beaumont et présidente de l’office du tourisme local. Depuis quelques mois, elle a senti monter l’intérêt pour le Bicentenaire de la bataille de Waterloo. Des touristes se sont aventurés jusqu’à Beaumont. Leur quête ? Tout ce qui dans la ville porte la trace du passage de l’Empereur, arrivé le 14 juin d’Avesnes et reparti le 15 vers Charleroi.

Que reste-t-il du passage de Napoléon à Beaumont ?

On sait qu’il a logé dans le château des princes de Caraman. Le bâtiment existe encore aujourd’hui. En 1928, cette importante famille de Beaumont a quitté la ville et a vendu sa propriété. Une congrégation religieuse l’a acquise. Aujourd’hui, une école secondaire l’occupe toujours. En revanche, les quelque 40.000 hommes que Napoléon logeaient plus loin, dans les campagnes environnantes. Les propriétaires de fermes ont été réquisitionnés. Ils devaient donner leurs coqs, leurs poules, du foin pour les chevaux. Le maire de Beaumont, un certain Pepin de Vir, s’est chargé d’aller voir les fermiers pour leur faire part de la consigne. Mais il n’a pas voulu leur laisser porter tout le poids de l’accueil de l’Empereur. Lui-même a donné des produits de son exploitation. Tout cela est attesté dans des archives de la commune que nous avons conservées.

Que sait-on de l’emploi du temps de Napoléon à Beaumont ?

Il est donc arrivé le 14 juin 1815. En quelque sorte, Beaumont a été un dernier répit avant Charleroi et Waterloo. Il en a notamment profité pour préparer l’offensive du lendemain vers Charleroi. Il a demandé pour ce faire à rencontrer la responsable du service des postes. C’était sans doute elle qui dans la commune était la plus à même de renseigner sur l’état des routes entre Beaumont et Charleroi. En allant la voir, l’Empereur voulait donc récolter le plus d’informations possible dans la perspective de l’ordre de marche qu’il allait établir pour le lendemain.

Comment les habitants ont-ils réagi à l’arrivée de Napoléon ?

Il y a eu différentes réactions. On sait par exemple qu’un certain nombre de femmes dans la ville ont aidé le cuisinier de Napoléon à confectionner le repas. Pour les remercier, celui-ci leur aurait donné la recette des macarons que l’Empereur affectionnait particulièrement. Cette recette, secrète, est restée entre les mains d’une famille de pâtissiers qui en prépare toujours aujourd’hui. Le jour de l’arrivée de Napoléon, un certain nombre de jeunes hommes ont également cherché à se marier. Il y a une explication à cela : tenter d’échapper à un départ dans les rangs des troupes françaises. Un certain nombre en revanche a bien été incorporé et est donc parti vers Charleroi puis Waterloo.

Le Bicentenaire, c’est finalement une excellente occasion de faire connaître Beaumont ?

Oui, tout à fait. En tout cas, on sent que la ville est au centre d’un intérêt.

 
 
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