Accueil Monde

D’où vient cette colère qui alimente la campagne de Donald Trump ?

Dans le Wisconsin rural, les hommes blancs d’âge moyen affirment leur mécontentement. Douze journalistes de six pays européens différents sillonnent l’Amérique avant les élections.

Temps de lecture: 4 min

La colère, moteur de la campagne de Donald Trump ? Ce n’est pas lui qui l’a créée. Elle est ancienne et bien ancrée, surtout dans les zones rurales des États-Unis, parmi les hommes blancs d’âge moyen.

Pendant cinq ans, Katherine Cramer, professeur de science politique à l’Université de Wisconsin, a sillonné l’État pour rencontrer les communautés les plus isolées et parler de leur vision de la politique. Le résultat de ses recherches a de quoi déconcerter. Car ce qu’elle a découvert, c’est la haine, la rancune et la désillusion. Elle a écrit un livre, La politique du ressentiment, qui montre comment Scott Walker (gouverneur républicain du Wisconsin) a gagné les élections en jouant sur la peur. Un précurseur, en quelque sorte. Il s’agit là d’un petit coin d’Amérique que de nombreux américains ne (re)connaissent pas. Mais il y a des raisons à cela.

Katherine Cramer © Raffaella Menichini
Katherine Cramer © Raffaella Menichini

« En 2007, j’ai simplement commencé une étude, explique le professeur Cramer. Je ne recherchais pas particulièrement le ressentiment ni une quelconque fracture ville-campagne. Je voulais juste prendre le pouls de l’opinion publique et voir comment les gens comprennent la politique et comment ils en parlent. J’ai sélectionné 27 collectivités, représentatives du Wisconsin : des villes, grandes et petites, des zones rurales, des zones sous-développées ou riches. J’ai pris contact avec les habitants dans des lieux où ils ont l’habitude de se rencontrer, comme les bars, où ils viennent boire leur café du matin, ou les stations-service. Je suis aussi allée dans les maisons de retraite. C’est au contact de cette population que je me suis rendue compte qu’il existait un sentiment profond et répandu de rancune vis-à-vis de la ville. »

D’où vient cette colère ?

« La situation économique en est à l’origine, en grande partie. Je ne dis pas que les habitants des villes ne souffrent pas de la crise, mais dans ces zones reculées du Wisconsin, les gens ont l’impression que l’argent est concentré dans les villes. »

Ce ressentiment a-t-il des bases solides, où n’est-il fondé que sur des impressions erronées ?

« Il est basé sur des données réelles. C’est l’idée que les 40-50 ans vivent moins bien que leurs parents. Mais pas que. Les gens sont déboussolés par l’hétérogénéité culturelle croissante du pays. Et cela provoque une certaine crise identitaire. Mais la réponse politique ne doit pas forcément être celle que nous sommes en train d’observer. C’est dans l’intérêt des politiques de mettre des mots sur les angoisses de ces citoyens. »

Une ferme du Wisconsin © Raffaella Menichini
Une ferme du Wisconsin © Raffaella Menichini

Et c’est ce que fait Trump ?

« Oui car il dit aux gens : “vous avez raison d’être en colère car on ne vous donne pas ce qui vous revient de droit. Et vous savez qui sont les fautifs ? Ce sont eux : les migrants, les musulmans et ces femmes arrogantes”. »

Une femme, Hillary Clinton, est aujourd’hui dans la course à la présidence. Est-ce que cela joue sur ces sentiments ?

« Bien sûr. Ce ne peut pas être une coïncidence d’avoir, face à la première vraie candidate à la Maison-Blanche, un misogyne déclaré. »

Lorsqu’on parle des soutiens de Trump, on utilise souvent le qualificatif « racistes » : est-ce conforme à la réalité ?

« Ce ressentiment a plusieurs facettes. Certes, le racisme en fait partie. Mais d’autres éléments entrent en jeu. Il y a, par exemple, la conviction que votre communauté ne reçoit pas assez d’argent ou n’a pas suffisamment voix au chapitre. La réponse ? Des mesures économiques mais aussi des actions pour colmater les brèches de notre système politique et faire en sorte que tout le monde puisse être entendu et avoir un impact sur les décisions prises. »

Une ferme du Wisconsin © Raffaella Menichini
Une ferme du Wisconsin © Raffaella Menichini

Que restera-t-il de cette colère après les élections ?

« Elle ne disparaîtra pas. Elle sera même pire. Tous ces discours sur les élections truquées sont très dangereux. Car si Trump perd, beaucoup de gens penseront que le système s’est débrouillé pour ne pas les écouter et les empêcher de gagner. Encore une fois. »

 

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info

0 Commentaire

Sur le même sujet

Aussi en Monde

Salman Rushdie: un symbole poignardé

Le célèbre écrivain d’origine indienne a subi une agression au couteau à New York. Depuis 33 ans, sa dimension littéraire a été occultée par une vision réductrice d’une œuvre ample et généreuse.

Voir plus d'articles

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une