Le FN reste d’extrême droite

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Extrême droite. Prononcez ces deux mots devant un cadre du Front national et il deviendra aussitôt beaucoup moins courtois qu’il ne l’était. Marine Le Pen elle-même a menacé un temps de poursuivre les journaux qui qualifieraient ainsi son parti. « Je pense que le Front national, s’il fut un jour un parti d’extrême droite, est aujourd’hui un grand parti populaire  », écrit-elle dans son autobiographie, A contre flots (éditions Grancher)

Si le FN n’est pas d’extrême droite, qu’est-ce alors que l’extrême droite aux yeux du FN ? Nous avons inversé la question auprès de Steeve Briois, maire d’Hénin-Beaumont et proche de Marine Le Pen. La réponse est édifiante. «  L’extrême droite pourrait être assimilée au IIIeReich, à la droite pétainiste de l’époque. Elle pourrait être assimilée au mouvement poujadiste, au mouvement du général Boulanger  », dit-il, précisant qu’il n’a « aucune sympathie pour Hitler  ».

Analyse de texte

Le FN de 2016 n’a évidemment rien à voir avec le nazisme. « Ce qui n’empêche qu’on ait pu y trouver, voire qu’on y trouve encore, des individus néofascistes ou nazis. Mais les extrêmes droites ne se réduisent pas, tant s’en faut, aux fascismes », analyse le politologue Joël Gombin (Le Front national, éditions Eyrolles). Pour le chercheur, le FN appartient bien à ce que l’on pourrait appeler le « champ » de l’extrême droite. « Il en partage les enjeux – imposer une orthodoxie idéologique, une vision du monde au sein du camp national ou des patriotes –, il en comprend les codes, les images, les mythes, le langage, voire il les façonne. »

« Le FN est légaliste, il respecte le suffrage universel, il n’a pas d’organisation paramilitaire. Dans ce sens, il ne peut pas être assimilé au fascisme. Mais toute une série d’arguments (les thématiques du nationalisme-souverainisme, de l’immigration, de l’ordre, de la trahison des élites, etc), le corpus du FN renvoie bien au national-populisme », décrypte Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion de l’Ifop.

D’autres chercheurs se sont prêtés pour Le Monde à une analyse du discours de Marine Le Pen lors des « Estivales » de Fréjus, en septembre dernier. Ils en ont conclu que le FN continuait de s’inscrire dans les fondamentaux de l’extrême droite. Une conception organique de la nation (unie par des liens invisibles et non l’adhésion à des valeurs communes), la désignation implicite d’un ennemi intérieur (l’immigration), l’imminence annoncée du chaos, etc : l’enquête a identifié ses marqueurs. Pour le spécialiste des extrêmes droites Jean-Yves Camus, «  Le FN a certes perdu de son folklore. Dans ses meetings, on ne trouve pratiquement plus de croix gammées ou de phrases ouvertement xénophobes ou antisémites. Mais quand une salle entière entonne On est chez nous !, on reste évidemment dans l’extrême droite. »

La préférence nationale reste au cœur du projet du FN. Après quelques minutes de conversation, son secrétaire général Nicolas Bay n’a aucun mal à résumer ce qui reste la vocation du FN : «  Il est temps de s’occuper de nos prochains avant de s’occuper de nos lointains. »

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Jean-Marie Le Pen, ce «boulet» qui condamne la dédiabolisation du FN

Par Joëlle Meskens

©Photopqr/Le Parisien
©Photopqr/Le Parisien

De la villa cossue de Montretout, la vue sur Paris est édifiante. En ce 9 novembre, jour d’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche, un arc-en-ciel s’abat sur la Tour Montparnasse. Jean-Marie Le Pen, que l’on a souvent comparé au milliardaire américain, passe une excellente journée. «  Bravo l’Amérique !  », a-t-il twitté.

Un coup de fil de Sacramento achève de le mettre en joie. « La fille de Loulou Martin !  », s’enflamme-t-il au souvenir de feu ce commandant légionnaire d’Algérie et d’Indochine.

Une heure plus tôt, à quelques kilomètres de là, Marine Le Pen vient de faire une déclaration solennelle comme elle l’avait fait lors du Brexit. Les États-Unis, le Royaume-Uni : autant de cailloux qui doivent baliser son propre chemin vers l’Elysée, veut-elle croire. « C’est peut-être la dernière fois que les Américains blancs ont la possibilité d’être majoritaires », disserte son père, cloué dans un fauteuil par une hanche défaillante. De là à voir sa fille inscrire ses pas dans ceux de Trump… « La dédiabolisation est une foutaise  », s’esclaffe-t-il. « Trump n’a tenu aucun compte du risque de diabolisation et il a culbuté les uns après les autres les leaders du parti républicain puis la candidate démocrate. Marine Le Pen a eu tort de baisser le ton sur des sujets qui montent dans les opinions », dit le chef déchu.

Plus proche de Marion que de Marine

Dans son bureau encombré d’un improbable bric-à-brac où des madones côtoient une fausse panthère noire, on distingue une photo de lui avec ses filles. Marine Le Pen a longtemps vécu dans ce domaine, avant que l’un des dobermans de son père dévore l’un de ses chats. Les ponts sont rompus mais Jean-Marie Le Pen continue de le regretter. « Elle peut toujours revenir. Si elle tirait les conséquences de ce qui vient de se passer aux États-Unis, elle rétablirait au plus vite l’unité de son mouvement  », dit-il. Le « Menhir » se délecte encore de ses propres provocs. Il ne faut pas un quart d’heure pour qu’il se lance dans des tirades invraisemblables. Mais on aurait tort de croire le vieux chef sénile. Jean-Marie Le Pen est convaincu que seuls les événements portent aujourd’hui le FN et que le parti, « trop normalisé », ne correspond plus à la radicalité que réclame l’opinion. On sent qu’il se reconnaît davantage en Marion Maréchal Le Pen qu’en sa fille. « Elle est d’une grande densité », dit-il même s’il ne la voit pas encore en présidentiable. Sa petite-fille le lui rend bien. « Le FN n’existera pas sans Jean-Marie Le Pen, nous sommes tous ses héritiers », a-t-elle balancé. Il tente de peser encore sur le parti dont il a été exclu à l’été 2015. Quelques jours après notre rencontre, le tribunal de Nanterre le rétablira d’ailleurs comme « président d’honneur du FN ». Une décision qui l’autorise à nouveau à siéger dans toutes les instances et dont sa fille n’a pas tardé à faire appel.

Car au FN, le mot d’ordre est désormais que Jean-Marie Le Pen, ce boulet, n’appartient plus qu’à l’histoire ancienne. «  Politiquement, c’est une affaire réglée, jure le vice-président Florian Philippot. Il pourrait investir quelques candidats aux législatives en leur mettant un label “Jeanne, au secours !”, mais ça ne pèsera rien du tout. »

© AFP
© AFP - AFP

Les cordons de la bourse

Il existe pourtant encore bel et bien un lien entre Jean-Marie Le Pen et l’actuelle présidente du FN. C’est le père qui, via la Cotelec (structure de financement historique du parti qui gère les dons des particuliers), prête à la fille l’argent que les banques refusent de lui donner. «  Il est obligé de prêter au FN, c’est écrit dans les statuts », élude Florian Philippot. Jean-Marie Le Pen garde aussi des liens au Front. Et l’on ne parle pas que de sa petite-fille ou des proches de Marine Le Pen (David Rachline, Steeve Briois, Louis Alliot) qui se sont engagés à son époque. Bruno Gollnisch, qui figure au comité stratégique de la campagne de Marine Le Pen, revendique toujours son soutien au Menhir. Ses excès ne sont-ils pas un handicap pour la campagne ? « Tout dépend de ce qu’on appelle les excès, nous répond sans barguigner l’eurodéputé. Moi je crois que ce sont les électorats qui sont plutôt excédés par l’impuissance des partis du système. »

L’extrême droite? La connaître pour mieux la combattre

Par Joëlle Meskens

© Reporters / Abaca
© Reporters / Abaca

Et si c’était elle ? Et si c’était le visage de Marine Le Pen qui s’affichait le 7 mai à 20 heures sur les écrans de télévision ? La victoire de la cheffe de file de l’extrême droite n’est certes pas l’issue la plus probable de la présidentielle française qui se jouera au printemps. Mais l’hypothèse de son accession à l’Elysée n’est désormais plus un scénario écarté à 100 % par les meilleurs politologues et spécialistes de l’opinion qui ont appris, il est vrai, à être plus prudents que jamais depuis la victoire du Brexit et l’élection de Donald Trump aux États-Unis.

La dédiabolisation

Marine Le Pen, dont la campagne est d’autant plus discrète que les primaires de la gauche et de la droite ont saturé l’espace médiatique, tisse sa toile. Son discours est plus que jamais lissé. L’apaisement est devenu son slogan. La dédiabolisation, son premier objectif. Le FN, qui a fait depuis quarante ans de l’insécurité et de l’immigration son fonds de commerce, est convaincu que l’actualité le sert. Il s’offre même le luxe de laisser à ses adversaires les excès pour lui permettre de mieux se « recentrer ». Cela s’est vu lors de la primaire de la droite, où sur la question de l’enfermement des radicalisés, Nicolas Sarkozy allait plus loin que Marine Le Pen. Et cela se voit encore sur les valeurs, quand François Fillon, le candidat finalement investi, confie sa réticence « à titre personnel » à l’avortement quand la présidente du FN proclame la liberté de la femme à disposer de son corps.

« On est chez nous ! »

Mais ce prétendu recentrage n’est qu’un trompe-l’œil. Le FN, quoi qu’il s’en défende, reste un parti d’extrême droite dont la préférence nationale est encore et toujours l’obsession. Derrière un programme qui se prétend social, protecteur et souverainiste, se cache toujours un mouvement qui désigne implicitement ses ennemis de l’intérieur et laisse hurler les foules quand elles scandent : « On est chez nous ! »

Contre sa progression, nous sommes cependant convaincus que le dénoncer ne peut suffire. Pour combattre un adversaire, encore faut-il bien le connaître.

Au cours d’une enquête menée avec trois autres journaux européens partenaires de l’Alliance Lena (European Leading Newspaper Alliance), Le Soir a estimé que pour parler du Front national, il fallait aussi parler au Front national. Non pas pour lui donner une tribune. Vous ne trouverez d’ailleurs pas d’interview mais seulement des citations de membres du FN utilisées dans une démarche indispensable de décryptage de ce qui est aujourd’hui le premier parti français. Car qu’on ne s’y trompe évidemment pas : cette initiative ne plébiscite en rien la prétendue « normalisation » d’un parti que le journal que vous avez entre les mains, tout au long de son histoire où il a érigé haut la défense des valeurs d’ouverture et de tolérance, n’a jamais cessé et ne cessera jamais de combattre.

 
 
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