Le compromis congolais en perspective

Le compromis congolais en perspective
reuters.

Le compromis, quasi-imposé par la conférence épiscopale congolaise (CENCO) représente incontestablement un début de sortie de crise pour un pays ravagé tant par ses guerres civiles internes que par une classe politique sans beaucoup d’envergure. À l’heure où les palabres sont toujours en cours, quelques remarques contextuelles s’imposent à ce stade.

1.  Il y a d’abord un échec cuisant pour la facilitation africaine. Son porteur, l’ancien Premier ministre togolais, Edem Kodjo, qui a quitté Kinshasa au début décembre dépité, incarnait surtout un club de dirigeants africains peu favorable à l’« alternance » qui, il est vrai, n’est pas la panacée démocratique qu’imaginent des diplomates occidentaux à court d’idées originales. Il a commis l’erreur de ne pas savoir « gérer » l’opposant historique Tshisekedi et, comme son testament en atteste dans Jeune Afrique s’est senti plus à l’aise avec son pair, Joseph Kabila pour lequel il n’a pas caché son estime.

2.  Joseph Kabila, précisément, a jusqu’ici systématiquement refusé de s’exprimer sur ses intentions à propos d’un troisième mandat qui lui est constitutionnellement interdit. Il s’est arc-bouté sur un article de la Constitution qui, il est vrai, l’autorise à rester en place jusqu’à la désignation de son successeur. Tout en faisant tout ce qui était nécessaire pour qu’il ne soit pas mis en place dans les temps. Personnage sans charisme et sans véritable envergure autre que « politicienne », le président congolais s’est réfugié dans le cocon protecteur d’une clientèle de familiers et de fidèles. Indépendamment d’avoirs planqués dans des paradis fiscaux, rien de plus éclairant à ce sujet que le schéma de sa fortune et celle de sa famille récemment dessinée par l’agence Bloomberg où l’on peut voir qu’il détient en RDC deux entreprises, une ferme et une société d’élevage, alors que 12 de ses proches immédiats en détenaient trois à dix fois plus. En outre, mis à part des progrès macro-économiques formels comme aiment à les mettre en évidence les bailleurs de fonds et leurs calculettes, il ne peut guère se prévaloir d’un bilan enthousiasmant : les guerres se poursuivent inlassablement dans l’Est et ailleurs et les millions de jeunes en particulier vivent hors système

3.  Face à lui, un opposant historique, un vieil homme de 84 ans qui a récusé définitivement le chef de l’Etat dans un message pathétique, hésitant et parfois soufflé par un comparse hors écran et qui n’a même pas pu être entendu du fait de la coupure des réseaux sociaux ordonnée par le pouvoir. Derrière lui ou à ses côtés, des fidèles ou des clients, qui sont en quête de places au soleil ou des prébendes qu’ils n’ont pu obtenir jusqu’ici dans le caravansérail de l’Etat. Fort heureusement, ici et là émergent de plus grandes carrures que ce soit dans l’« opposition » ou au pouvoir : ils sont certes minoritaires mais ont pu faire la différence pour que l’on aboutisse au compromis que l’on sait, à savoir la prolongation d’un an pour Joseph Kabila et la tenue d’élections six mois avant l’échéance fixée par un premier compromis boiteux.

4.  Les élections parlons-en. Depuis des lustres, une commission électorale nationale indépendante (CENI) est en place. Elle avait théoriquement en charge le suivi d’un fichier électoral permettant d’organiser des élections dans un pays-continent. En 2011, les missions d’observation électorales ont pu pointer la désorganisation, voire des fraudes. Depuis lors, rien. Ou plutôt un devis électoral s’élevant sans explications plausibles à 1,3 milliard $ puis à 1,8 milliard – soit 30 % du budget 2016 –, alors que le coût estimé du processus électoral 2011-2013 se chiffrait à 780.000 $. On peut comprendre que l’opposition radicale ait estimé qu’une autre CENI était nécessaire.

5.  Et puis, il y a encore ces dizaines de morts de civils, mais aussi de policiers survenues lors des manifestations de septembre et de décembre et qui viennent s’ajouter à ceux de janvier 2015, sans compter ces centaines de milliers de tués et de déplacés dans le Kivu-Maniema, l’Ituri et le Nord Katanga. Cela fait quand même beaucoup pour cette partie de la classe politique qui, voulant rester au pouvoir ou y prétendre, s’est déconnectée d’eux. Et cela fait surtout beaucoup pour une structure policière dont les effectifs sont sous-payés et qui en sont presque réduits à la mendicité. Des mouvements de grogne voire plus sont susceptibles de se développer à ce niveau comme à celui d’une armée lourdement mise à contribution dans l’est du pays et dont le niveau et la distribution des soldes posent régulièrement problème.

Le temps est donc venu pour une sortie de crise honorable. C’est entre Congolais que celle-ci doit être réglée et non pas sous la pression et les menaces de sanctions d’une « communauté internationale » qui sera perçue comme d’autant plus arrogante qu’elle se révèle impuissante à gérer des conflictualités autrement plus tragiques.

 
 
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