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«Noir Jaune Blues»: redessiner un possible, recréer du lien

Le tableau que dépeint notre enquête est anxiogène car c’est celui d’une société qui se disloque, d’individus qui perdent leurs appartenances ou ne les identifient plus.

- Editorialiste en chef Temps de lecture: 4 min

Ne pas être dans le déni et ne pas traiter avec mépris la souffrance, l’angoisse et l’inquiétude de nos démocraties européennes. C’était le conseil qu’un de nos experts lançait, au début de cette année, à ceux qui sont en charge de ce monde. Une exhortation qui prend tout son sens à la lecture des résultats de la grande enquête que Le Soir publie aujourd’hui et qui sonde en profondeur la société belge, vingt ans après « Noir Jaune Blues ». A l’époque, notre journal avait commandité au bureau d’études Survey&Action et à son sociologue Benoît Scheuer, un état de l’opinion publique après l’affaire Dutroux, dans la foulée de la Marche Blanche. Aujourd’hui, c’est la Fondation « Ceci n’est pas une crise » qui a sollicité le sociologue pour mesurer l’impact sur notre société des bouleversements à l’œuvre (économie, migration, etc.).

Sommes-nous surpris par les résultats ? Pas par les tendances. Mais oui, incontestablement, par l’ampleur des constats, l’intensité des rejets et la manière dont ils sont souvent partagés par des couches différentes de notre société, universitaires compris. C’est très noir – trop aux yeux d’observateurs de la réalité de terrain – mais cela n’en reste pas moins inquiétant. Surtout quand on sait la difficulté pour ceux qui sont « en charge » d’apporter des réponses à des défis d’une incroyable complexité et d’une portée qui les dépasse, eux aussi.

C’est un individu seul, un Belge « perdu », qui se dévoile dans ce « Noir Jaune Blues 2 ». Un être qui a, d’une part, largement perdu confiance dans les institutions qui composaient jusque-là les armatures de la société et qui voit, d’autre part, s’évaporer sa confiance dans les valeurs – ciment qui guidait sa vie. 80 % des interviewés estiment que les dirigeants politiques ont laissé la finance prendre le pouvoir, 63 % estiment que les dirigeants politiques actuels n’ont plus les capacités d’améliorer nos vies quotidiennes et que le système politique actuel est en échec.

« Les institutions sont délégitimées, les valeurs-ciment s’effritent, l’individu est soumis à diverses dominations avec un sentiment d’une faible capacité à agir, ce vécu de victimes fait que la peur domine  », analyse Benoît Scheuer. Son rempart contre cette peur ? Son identité, et le rejet de l’autre, et du musulman avec force. Là aussi, les chiffres ne permettent pas de faire dans le Bisounours ou de se voiler la vérité.

Le tableau est anxiogène car c’est celui d’une société qui se disloque, d’individus qui perdent leurs appartenances ou ne les identifient plus. Il faudra mesurer la part de surenchère dépressive dans ces « confessions » alors que la Belgique est un pays où l’on vit mieux que dans bien d’autres, avec des filets de sécurité qui continuent à fonctionner, en dépit de la faiblesse de l’Etat.

Les sondés veulent à 70 % un pouvoir fort. Même s’il faut prendre avec des pincettes ce désir exprimé sans plus de précision, c’est quand même bien là le défi : sommes-nous capables de faire émerger des structures démocratiques, de nouveaux acteurs inclusifs pour mener ces combats, retisser du lien, redonner de la perspective, reprendre le contrôle et redonner du sens à ce paysage fragmenté, dominé par des forces financières et économiques qui échappent au champ politique ?

Cela demande une véritable réforme pour les partis, les syndicats, mais plus globalement tous ceux qui croient aujourd’hui encore détenir une part de ce pouvoir visiblement rejeté, décrié, délégitimé. Mais cela exige aussi des citoyens qu’ils ne soient pas que dans la plainte et le regret du bon vieux temps, qu’ils croient à la force et la puissance de leur mobilisation et de la prise en main créative, revendiquée et habitée de leur destin.

C’est très compliqué, mais l’enquête que nous publions dès aujourd’hui ne permettra à personne de dire : « Nous ne savions pas. »

À lire aussi « La législation divine propose le meilleur modèle de société » [Portrait]

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3 Commentaires

  • Posté par Chevalier Adrien, lundi 9 janvier 2017, 20:52

    Plutôt que de reprocher systématiquement aux belges leur soi-disant racisme, xénophobie ou que sais-je, ne faudrait-il pas interroger la communauté musulmane pour savoir ce qu'elle a fait ou pas fait pour susciter de telles réactions? Que je sache, les immigrés italiens ou polonais ou même congolais ne suscitent pas la même méfiance. Non, je crois foncièrement que le belge n'est pas raciste, mais il attend des personnes qui arrivent ici, qu'ils fassent un minimum d'effort d'adaptation, ce qui passe par la langue, la tenue vestimentaire, le respect des principes d'égalité homme-femmes, de séparation de l'église et de l'état. Je trouve que la communauté musulmane ne fait pas suffisamment d'effort et voici ce que cela suscite. Le fait, par exemple, que les belges surestiment fortement le nombre de musulmans en Belgique est révélateur de la place que cette communauté prend dans l'espace public. Le biais s'explique par cela.

  • Posté par Maison Médicale , lundi 9 janvier 2017, 9:28

    En affichant un chapeau comme "Un tiers des musulmans de Belgique discrédite le mode de vie occidental, place les lois divines au-dessus des lois belges et préférerait un système politique inspiré du coran", il me semble que le Soir met de l'huile sur le feu, alimente l'angoisse. D'autant que l'article, nuancé, est réservé aux abonnés. Pourquoi ne pas sous-titrer "Deux tiers des musulmans de Belgique adhèrent au mode de vie occidental" ?

  • Posté par De Bilde Jacques, lundi 9 janvier 2017, 8:17

    L'ampleur des résultats est significative de l'angoisse qui étreint de plus en plus de citoyens face au présent et à l'avenir. Face à cela, l'alternative est la suivante. Le repli sur soi ou la mobilisation pour que cela change. Personnellement, j'ai choisi la seconde branche de l'alternative en créant, notamment, une page personnelle sur Facebook intitulée "Un autre monde est possible".

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