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Islamisme: l’aveuglement peut-il tenir lieu de lucidité?

Dans un entretien qu’il nous a récemment accordé, Gilles Kepel regrettait l’influence des tenants de « l’islamo-gauchisme » dans le domaine de la recherche. Des scientifiques réfutent cette affirmation.

Temps de lecture: 4 min

Dans une interview au « Soir » en prélude à sa conférence à l’ULB du 25 janvier dernier, Gilles Kepel, spécialiste français de l’islam et du monde arabe, a tenu des propos qui ont fort surpris les scientifiques que nous sommes.

Gilles Kepel: «L’université est soumise à des pressions islamo-gauchistes»

C’est d’abord la réutilisation par M. Kepel du terme islamo-gauchiste, forgé par l’extrême droite pour discréditer l’antiracisme de gauche, et plus encore l’usage qu’il en fait pour dénoncer ses collègues qui nous ont marqués. Nous devons reconnaître que nous sommes plus familiers des discussions scientifiques que des anathèmes et que nous avons la faiblesse de penser que, même dans des domaines délicats, les premières doivent être préférées aux seconds.

C’est ensuite que s’est instillé en nous un doute : M. Kepel parle-t-il réellement du monde dans lequel nous vivons ? En effet, son interview se conclut sur une accusation grave mais curieuse : il serait aujourd’hui impossible de financer des recherches sur les ressorts de l’islamisme parce que ces fameux islamo-gauchistes auraient noyauté l’université et feraient en sorte de faire apparaître ce sujet comme illégitime.

Que la recherche en sciences humaines et sociales soit dramatiquement sous-financée, personne ne peut le nier. Que ces approches scientifiques, seules à même de nous donner une image un tant soit peu claire de nos sociétés et de leurs tourments soient négligées, nous en sommes convaincus. Que, par conséquent, les scientifiques soient dans l’incapacité de jouer leur rôle légitime, celui de producteur de savoirs et de fertiliseurs du débat public, nous le crions sur tous les toits.

D’importants crédits alloués à la recherche

Mais affirmer qu’il n’est pas possible aujourd’hui d’obtenir des crédits pour étudier la radicalisation, les comportements religieux et les extrémismes politiques, voilà qui est parfaitement contraire à la réalité. En 1984, en 1995 ? Peut-être. Mais aujourd’hui, certainement pas. Rien qu’en France, le site internet du Ministère de l’Education nationale renseigne, depuis la rentrée académique, la création de plusieurs postes en islamologie dont certains explicitement orientés vers l’analyse des radicalités islamiques ou encore de la pensée islamique. Au niveau européen, nous avons identifié pas moins d’une petite dizaine de programmes et d’appels portant sur la radicalisation ou le terrorisme qui, soit soutiennent la stabilisation de plusieurs chercheurs sur une période de 3-4 ans (bourses ERC), soit œuvrent à la création de consortiums internationaux sur des axes de recherche empirique précis (H2020, FP7, etc.). Même en Belgique, Belspo, la bientôt regrettée administration de la recherche scientifique fédérale, vient d’attribuer, notamment à nos équipes de recherche, des fonds en vue de la réalisation d’études de longue durée interrogeant la radicalisation, ses racines, ainsi que l’efficacité et les multiples effets des politiques de « déradicalisation » qui voient le jour à différents niveaux de pouvoir. Nous pourrions multiplier les exemples, mais le fait est que d’importants crédits sont attribués à ces questions.

Comprendre un contexte social

La recherche n’a cependant pas pour vocation de conforter les angoisses ambiantes, mais de les étudier, et si nécessaire, de les remettre en question. À cet égard, on peut regretter que les crédits accordés à des thématiques sécuritaires ne constituent pas des moyens supplémentaires, mais se fassent au détriment d’autres questions qu’il nous semble tout autant urgent de comprendre si l’on veut favoriser le vivre-ensemble : la discrimination au travail, la ségrégation scolaire, l’islamophobie, etc. C’est en effet tout un contexte social qu’il importe de comprendre.

Quoi qu’il en soit, la recherche sur les sujets chers à M. Kepel est bel et bien financée. Nous ignorons s’il s’agit là d’un résultat du combat qu’il affirme mener pour qu’une recherche se développe en ces matières. Si c’est le cas, nous regrettons qu’il n’en ait pas été averti.

Un concept non scientifique

Très certainement, on peut soutenir que les efforts consentis ne sont pas suffisants, mais ils existent. La thèse d’un blocage islamo-gauchiste ne nous paraît donc pas défendable. Nous croyons cependant fermement à l’avancement de la science au travers des débats entre chercheurs. Nul doute que l’un de ceux-ci sera l’occasion de clarifier nos positions réciproques et de comprendre ce que pourrait recouvrir le concept non scientifique d’islamo-gauchiste, d’une manière générale et lorsqu’elle est appliquée à une communauté scientifique diversifiée et internationale.

 

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1 Commentaire

  • Posté par De Bilde Jacques, vendredi 3 février 2017, 9:42

    Le trouble qui semble exister entre les chercheurs eux-mêmes démontre qu'il semble de plus en plus difficile d'aborder librement toutes les problématiques relatives à l'islam. Personnellement je partage l'idée de M. Onfray selon laquelle "Nous récoltons nationalement, ce que nous avons semé internationalement". Par ailleurs, nous assistons, depuis de nombreuses années, au délitement des grands appareils d'Etat, à cause du dogme néo-libéral qui plaide en faveur d'une libéralisation de l'économie en "dégonflant l'Etat protection". Or, même quelqu'un comme Dominique de Villepin affirme "l'urgence de la restauration de l'Etat est bien réelle dans nos démocraties" (journal le soir du 6/12/2016).Tout cela démontre qu'en externe la stratégie géopolitique des puissances occidentales est un échec. elle a déstabilisé de nombreux pays et entraîné la fuite de millions de personnes qui veulent échapper aux guerres. Et en interne, les Etats semblent incapables d'endiguer la "radicalisation islamiste" et d'empêcher les candidats djihadistes de se rendre en Syrie.

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