Faut-il boycotter les produits américains pour protester contre Trump?

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Faut-il boycotter les produits américains pour protester contre Trump?

« Différentes manières de mesurer l’efficacité d’un boycott »

Patricia Vendramin est docteur en sociologie, professeur à l’UCL et directrice de la Fopes. Avec Ingrid Nyström, elle a publié il y a quelques années le livre « Boycott », qui analyse largement le sujet.

Patricia Vendramin
Patricia Vendramin

On voit naître de-ci de-là des appels au boycott des produits américains. De tels boycotts sont-ils, à votre avis, susceptibles de toucher économiquement les États-Unis ?

Je ne le pense pas, ni les États-Unis, ni les activités de Donald Trump. Cela ne signifie pas pour autant que ces actions soient vaines. Il y a différentes manières de mesurer l’efficacité d’un boycott. Il y a bien sûr son impact économique mais aussi son impact sur l’opinion, sa capacité à sensibiliser à une cause, les ajustements qu’il aura enclenchés chez le destinataire du boycott. Par exemple, le boycott de la firme Nike dans les années 90 ne l’a pas affaiblie économiquement mais il a conduit la firme à revoir ses pratiques de production en Asie et en Amérique du Sud.

Ces appels sont liés à Donald Trump. Peuvent-ils donner envie au nouveau président d’infléchir certaines de ses politiques ?

J’ai des doutes. Je dirais que sans effets tangibles des actions de boycott, il ne semble guère dans la personnalité du président Trump de se soucier de l’opinion. Par ailleurs, pour être efficace, un boycott efficace doit, entre autres, avoir une cible claire. Cela ne me semble pas le cas ici.

Dans une économie mondialisée, est-il possible de toucher isolément une économie nationale à l’exception de toutes les autres ?

Un embargo est susceptible de toucher une économie toute entière mais pas un boycott. C’est la même chose à l’échelle d’une entreprise. Le boycott du groupe Danone début des années 2000, à l’annonce de la fermeture d’usines, est un bon exemple. La mobilisation a été importante mais il était difficile de boycotter le groupe Danone qui détient une vingtaine de marques dans l’agroalimentaire. Identifier l’origine d’un produit relevait du parcours du combattant pour le consommateur.

Les boycotts sont-ils aux citoyens ce que les embargos sont aux États ? Est-ce une comparaison opportune ?

Oui, la logique est la même : le refus d’entretenir une relation (commerciale, politique, sportive, culturelle…) avec un tiers (une entreprise, un État…) pour faire pression sur lui. Dans le cas du boycott, il s’agit d’initiatives de citoyens, souvent organisées par des associations. Dans le cas d’embargo, les États sont à la manœuvre. L’embargo est un acte puissant mais de long terme. Il a fallu plus de 20 ans d’embargo de la Birmanie, et l’asphyxie économique du pays, pour amener un changement.

Qui sont les personnes qui s’engagent dans des boycotts ?

Dans l’histoire, le boycott a pu être considéré comme l’arme du pauvre, par exemple, à la fin du 19ème siècle quand les paysans irlandais affaiblis par la Grande Famine vont mettre à l’index l’intendant Charles Boycott qui les exploite et qui donnera malgré lui son nom à ce type d’action contestataire. Mais aujourd’hui, les personnes qui s’engagent dans des boycotts sont plus souvent des jeunes, bien éduqués, relativement aisés et ayant des orientations politiques plutôt à gauche.

Quelle filiation entre les boycotts et d’autres mouvements que l’on qualifie de citoyens ?

Le boycott est une forme d’engagement contestataire qui tout en étant une pratique ancienne, a pas mal de points communs avec les mouvements citoyens. Un boycott est un ensemble organisé d’actions individuelles, pour une cause « ici et maintenant ». Il implique une forme de participation concrète, dans le cas du boycott, modifier ses comportements d’achats. Il est basé sur des formes d’organisation en réseau, allant du niveau très local au niveau mondial, en s’appuyant sur les outils modernes de communication.

« Le boycott anti-Trump incarne la faiblesse de nos gouvernements »

François Dubuisson, docteur en droit et licencié en droit international, François Dubuisson est professeur à l’ULB, chercheur au Centre de droit international et président du Réseau francophone de droit international. Il a écrit plusieurs ouvrages, dont « La répression de l’appel au boycott des produits israéliens est-elle conforme au droit à la liberté d’expression ? » et « La Cour européenne des droits de l’homme et la surveillance de masse ».

Un boycott des produits issus de multinationales comme Uber ou Coca-Cola n’est-il pas inefficace et contre-productif dans un monde globalisé ?

On voit en effet difficilement comment un boycott pourrait être véritablement efficace, en fonction du nombre important de produits américains consommés dans le monde. Il faut se poser la question de savoir si on veut cibler certaines multinationales. Est-ce qu’on peut toutes les impliquer dans la politique nationale de Donald Trump ? Après une dizaine de jours, c’est encore difficile de l’évaluer car, souvent, elles sont plus embêtées, ayant besoin de cette main-d’œuvre étrangère. D’une manière générale, le boycott est considéré non comme un principe, mais comme une stratégie, une arme parmi d’autres. Le boycott est avant tout symbolique, il n’a jamais permis à lui seul de résoudre une situation ou de faire pression au point d’amener la cible du boycott à plier. S’il s’agit d’une cible très précise, comme le boycott des populations noires contre les bus aux États-Unis, il peut être d’avantage efficace. Lorsqu’il s’agit d’un État, il va plutôt être un outil symbolique de mobilisation de la société civile sur le plan mondial, afin de continuer à créer du débat autour d’une politique menée, comme en Afrique du Sud pendant l’apartheid. Petit à petit, cela a amené les gouvernements, en particulier occidentaux, très complaisants envers le régime sud-africain, à prendre des mesures plus effectives. Concernant le cas présent aux États-Unis, c’est d’abord du symbole, qui est aussi et surtout perçu comme le signe de la faiblesse de nos gouvernements.

Des initiatives individuelles peuvent-elles évoluer en boycott collectif à l’échelle quasi-planétaire et faire pression sur les pouvoirs publics ?

C’est vrai que la mondialisation joue dans les deux sens car cela devient plus difficile de boycotter dans ce cadre, mais cela permet aussi à des stratégies plus collectives d’émerger, avec les réseaux sociaux et internet, afin de coordonner des actions. S’agissant des États-Unis, il est encore difficile de déterminer si la politique de Donald Trump implique l’ensemble de la société américaine. On voit de nombreuses réactions de multiples franges de la société civile : à l’aéroport, des industries qui protestent, etc. Donc c’est parfois compliqué de toutes les impliquer comme s’il y avait une sorte de responsabilité collective. Si on constate après plusieurs années que la société américaine dans sa grande majorité approuve la politique de Trump, on peut dire que ça devient une responsabilité générale et qu’il s’agirait de secouer la société américaine en la boycottant.

Le boycott serait-il devenu le syndrome d’un sentiment d’impuissance citoyenne face au pouvoir politique, une sorte d’ultime recours ?

En effet, il s’agit souvent d’un moyen que possède la société civile de traduire en acte l’inaction de leurs gouvernements. C’est une manière de se réapproprier un outil politique face à une carence des gouvernements, qui feront des déclarations générales mais ne prendront pas de mesures plus efficaces. Mais on constate une certaine hypocrisie de la part de l’Union européenne. Il y a des déclarations pour condamner le décret alors que l’Europe adopte des mesures qui ont des effets relativement équivalents, bien que moins évidents et disproportionnés, ne concernant pas certaines catégories de migrants. L’UE souhaitant en effet externaliser les voyages des migrants en les bloquant en Libye, au Maroc ou en Turquie. Donc leur discours ne paraît pas crédible. Dans chaque situation, il faut se demander si l’outil est approprié politiquement et quel serait le meilleur moyen d’action, même symbolique dans le cas du boycott, pour créer du débat. Dans cette situation, je ne suis pas sûr qu’il soit le moyen le plus lisible politiquement.

Les précédents

Apartheid

Dès 1960, les critiques internationales contre la politique de ségrégation raciale en Afrique du Sud se font plus fortes. Le pays est notamment mis au ban d’une série d’instances internationales. En 1976, les émeutes de Soweto, qui font une vingtaine de morts, suscitent une nouvelle vague d’indignation. D’autres sanctions tombent à l’égard du pays. Embargo sur les ventes d’armes, restrictions diplomatiques et commerciales bilatérales, embargo sur les ventes de charbon font peser une pression sur le régime. De ce côté-ci du monde, la campagne anti-apartheid incite les consommateurs à bouder les oranges Outspan, le marque de fruits d’Afrique du Sud.

George W. Bush et la guerre en Irak

La décision américaine d’intervenir en Irak en 2003 a donné lieu à une importante vague de manifestations, notamment en Europe, au cœur desquelles fut dénoncée la volonté du président américain de l’époque George W. Bush d’offrir à terme de nouveaux marchés aux entreprises de son pays. Des appels au boycott se firent entendre avec des effets limités toutefois sur les parts de marché de ces sociétés.

Produits israéliens

En 2005, des militants pro-palestiniens lancèrent la campagne BDS pour «boycott, désinvestissement, sanctions». Discret au début, le mot d’ordre à éviter les produits issus d’Israël se diffusa dans de nombreux pays, non sans susciter l’ire des autorités israéliennes. En France, l’affaire ne s’arrêta pas là. En effet, l’appel au boycott fut déclaré illégal par la Cour de cassation qui y vit une «provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance à une ethnie, une nation, une race, ou une religion déterminée».

Jörg Haider

Le 2 février 2000, alors que l’Autriche est à la veille d’être dirigée par une coalition englobant le parti xénophobe de Jörg Haider (FPÖ), Louis Michel, ministre des Affaires étrangères, «recommande aux Belges de ne pas aller skier en Autriche». Le lendemain, la coalition autrichienne est acceptée et l’Union européenne impose des sanctions à l’Autriche. Du jour au lendemain, ministres et diplomates autrichiens affrontent quolibets et portes closes. Des programmes d’échanges scolaires sont annulés. Le bras de fer dure six mois, jusqu’à ce que l’UE renonce aux sanctions. Le FPÖ finit par succomber, victime des frasques de son leader (décédé depuis). Aujourd’hui, un Autrichien sur trois vote toujours populiste.

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