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A Molenbeek, la radicalisation n’est pas un tabou

Une étude révèle l’état d’esprit des habitants de la sulfureuse commune bruxelloise. Elle confirme le repli communautaire tout autant que le rejet de l’extrémisme violent.

- Journaliste au service Société Temps de lecture: 7 min

Le tout jeune Institut européen pour la paix (European Institute of Peace-EIP) a dévoilé les conclusions d’une étude approfondie sur la perception qu’ont les Molenbeekois de la radicalisation. Plus exactement : de ce qui anime l’extrémisme violent et comment il affecte la communauté.

Le rapport final de cette étude chapeautée par la chercheuse de l’EIP Delphine Michel – et dont premières tendances avaient été livrées en septembre dernier – se base sur les entretiens structurés de 406 Molenbeekois (149 femmes et 257 hommes) et dix citoyens ayant assisté à un processus de radicalisation. Tous sont issus des deux quartiers les plus exposés à l’extrémisme violent et qui figurent également parmi les plus pauvres de Belgique : le quartier maritime et le centre historique. C’est aussi dans ces rues que l’on retrouve la plus forte densité de population d’origine étrangère (80 %).

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De ces rencontres avec la population molenbeekoise (l’étude a débuté en mai, soit un peu après les attentats de Bruxelles), l’Institut européen pour la paix a dégagé dix indicateurs sur la manière dont une communauté fait face à la radicalisation et à l’extrémisme violent. Et a ainsi pu établir une « cartographie sociale » de Molenbeek.

Dans ses conclusions, l’EIP pointe notamment la question de l’identité religieuse. Les entretiens ont en effet démontré que les citoyens de ces deux quartiers ciblés identifient « l’éducation religieuse » et « la promotion de la diversité et du dialogue » comme les deux réponses le plus puissantes pour contrer la radicalisation violente. « De nombreux participants ont souligné l’absence de connaissances religieuses parmi les jeunes qui, à leur avis, les rend réceptifs à un discours plus radical », indique le rapport.

« Le retour de l’éducation religieuse traduit surtout un conflit générationnel. C’est sans doute une fausse solution mais cela démontre en tout cas qu’il y a une compréhension du fait que la nouvelle génération de Daesh a des connaissances religieuses extrêmement superficielles », analyse le professeur Rik Coolsaet (UGent) à la lecture de ce rapport pour lequel il a été consulté en tant qu’expert.

Pour les sondés, l’éducation religieuse représente en quelque sorte un filet de sécurité puisqu’elle permet de développer l’esprit critique des jeunes musulmans. La radicalisation, le rôle de la religion dans les sociétés européennes ou encore la politique étrangère occidentale au Moyen-Orient ne seraient d’ailleurs pas des sujets si tabous que ça. Les jeunes seraient même demandeurs de plus de dialogue. « Beaucoup de jeunes Molenbeekois ont des questions profondes sur ces sujets, mais ils ne trouvent pas de soutien suffisant des autorités et des dirigeants communautaires. »

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Reste que le Molenbeekois des quartiers du centre historique et maritime se sent étroitement lié à l’islam et aux valeurs islamiques, « tant dans les domaines religieux que civique », précise l’étude. La plupart des sondés disent attacher beaucoup d’importance à la pratique du Ramadan et des célébrations religieuses. Et ne comprennent pas les controverses autour des codes vestimentaires religieux.

L’adhésion aux normes religieuses est telle que les Molenbeekois d’origine étrangère mais athées ressentent un profond rejet de la part des pratiquants après avoir évoqué ouvertement leur athéisme.

Pour autant, assure l’auteure de l’étude, « les musulmans de Molenbeek ne poursuivent pas activement de projet politique islamique et ne cherchent pas à imposer leur pratique ». « En fait, chrétiens et musulmans se respectent et coexistent pacifiquement. Mais il existe des normes importantes et des conventions sociales dérivées de l’islam, qui forment et façonnent la vie publique à Molenbeek. »

Molenbeek échappe-t-elle réellement à l’emprise du wahhabisme ? Dans un récent rapport de l’Ocam, dont se faisait l’écho mercredi la presse flamande, l’Organe d’analyse de la menace s’inquiète de la propagation d’une forme radicale de l’islam en Belgique. Propagation qui se ferait évidemment au détriment d’un islam modéré. Le rapport souligne notamment qu’un « nombre croissant de mosquées et de centres islamiques en Belgique sont sous l’emprise du wahhabisme, l’appareil missionnaire salafiste ». On peine à imaginer que Molenbeek ne soit pas concerné.

Ce retour à une éducation religieuse plus affirmée, prôné par les citoyens qui se sont exprimés dans l’enquête, ne risque-t-il pas de pousser les jeunes vers un islam plus radical ?

« On pointe du doigt le salafisme mais on oublie les autres causes de la radicalisation, rejette Rik Coolsaet qui dénonce une instrumentalisation du rapport de l’Ocam par certains politiques. Cette étude va totalement à l’encontre de ce que dit le rapport de l’Ocam. Elle montre qu’on peut être conservateur sur le plan religieux et, en même temps, rejeter l’extrémisme politique. »

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Qui a dansé après les attentats?

Les Molenbeekois sont-ils fascinés par le djihad? Ont-ils «dansé» après les attentats comme l’affirme Jan Jambon? Si l’on en croit les résultats du sondage, c’est non. Pour les sondés, l’extrémisme religieux n’est rien d’autre qu’une «distorsion délibérée de la religion».

Interrogés sur ce que le départ d’une personne du voisinage pour la Syrie leur inspirait, 41% des citoyens ont exprimé leur «tristesse», 29% disent avoir été choqués ou ont ressenti de la colère. Le basculement d’un jeune dans le djihad n’inspire de l’indifférence que chez un sondé sur dix. Plus parlant: sur les 406 Molenbeekois interrogés, indique l’étude, un seul s’est dit «fier» qu’un jeune du coin se fasse la malle en Syrie.

«Si la communauté nord-africaine de Molenbeek adhère aux normes religieuses conservatrices, analyse l’EIP, mais cela ne peut être assimilé à un soutien à l’extrémisme. La majorité écrasante rejette tout lien entre la religion et la radicalisation. L’islam radical était souvent décrit comme l’antithèse ou la manipulation perverse de la religion

La religion qui prend cependant une place considérable dans la vie de 68% des musulmans interrogés, contre 29% des chrétiens. Les musulmans sont presque autant à se sentir «très à l’aise» dans la pratique de leur religion, par opposition à 51% des chrétiens de Molenbeek. Au point que certains ont fait remarquer qu’ils se sentaient «comme au Maroc».

Aucun pote en dehors du quartier

La communauté nord-africaine n’a pas beaucoup de contacts avec d’autres groupes à Molenbeek, confirme le rapport qui précise que «les liens entre les personnes du même groupe de population sont plus forts». Ce qui explique notamment le fait que les jeunes Molenbeekois d’origine marocaine ne se font pas beaucoup d’amis en dehors leur quartier, ni d’ailleurs au-delà de leurs parents immédiats. «De même, les Molenbeekois de la communauté nord-africaine ne sont pas susceptibles de faire partie d’organisations civiques ou d’avoir des liens avec l’establishment politique local.

Mais «l’éducation permet de contrebalancer cet effet, stimulant positivement la participation à la vie politique, aux associations civiques ainsi que les relations croissantes avec les gens d’autres religions et d’autres ethnies.»

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Le point positif, c’est que la communauté semble consciente de ce repli puisqu’un grand nombre de sondés identifient leur famille comme «l’aspect le plus important de leur vie» et que cet aspect revient clairement dans les réponses fournies aux enquêteurs. Nombreux sont ceux qui ont également admis qu’il leur manquait des «ponts sociétaux». «Il y a une demande pour plus de dialogue et de diversité à travers des événements qui rassemblent les communautés, mais aussi par un dialogue accru avec les autorités.»

Un constat qui fait écho à un autre: la majorité des répondants veulent une police de quartier plus efficace et plus représentative de leur communauté.

La malédiction « 1080 »

Sans surprise, l’EIP confirme que les Molenbeekois se sentent discriminés et de manière plus perceptible encore depuis les attentats de Paris et de Bruxelles. Le rapport relève d’ailleurs qu’ils tiennent les médias pour responsables en partie de la détérioration de l’image de la commune. 73 % sont même en parfait désaccord avec la représentation médiatique de leur quartier.

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Cette discrimination serait totale puisqu’elle s’opère à l’intérieur comme à l’extérieur de Molenbeek. 32 % des jeunes issus de l’immigration se disent « parfois » victimes de discrimination, 27 % le sont « souvent » ou « très souvent ».

Ce sont surtout les femmes qui en souffrent et qui, par conséquent, « éprouvent beaucoup plus de malaise quant à la pratique de leu religion ». Le port du hijab, plus précisément, est décrit comme source de discrimination et un frein à l’embauche.

Plus symptomatique encore : le simple fait de vivre à Molenbeek est devenu un désavantage pour un chercheur d’emploi. Les patrons ont en effet tendance à tiquer sur le « 1080 ». Depuis les attentats, le cumul « Molenbeek » + « nom étranger » serait même devenu un inconvénient rédhibitoire à leurs yeux.

Un constat des plus inquiétants quand on sait que le chômage, le manque de perspectives et d’opportunités font le lit de la criminalité et l’extrémisme violent. D’autant que, comme le dévoile l’étude, de nombreux jeunes Molenbeekois « ne voient aucune valeur ajoutée dans l’éducation », les diplômes n’étant plus un gage de réussite professionnelle.

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3 Commentaires

  • Posté par LIENARD NORBERT, vendredi 10 février 2017, 16:53

    Et ces gens travaillent?

  • Posté par Pirotte Raymonde, vendredi 10 février 2017, 12:09

    "pas de lien avec l'establishment local"????et le mariage de super-Moreaux????

  • Posté par Francis Provot, vendredi 10 février 2017, 10:30

    "combattre le mal par le mal", c'est celà ?

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