La vie d’artiste: «Tu te tais et tu continues»

Dans cet article
Valérie Bauchau. © Bruno Dalimonte.
Valérie Bauchau. © Bruno Dalimonte.

« Tu as répété, le spectacle a lieu, tu es heureuse (ou pas). Tu l’aimes et il rencontre le public (ou pas). Dans le premier cas, on te demande de bloquer 2 ou 3 mois pour faire tourner le spectacle la saison suivante (ou celle d’après). Tu es ravie, tu aimes le spectacle et lui donner une vie c’est génial. Tu bloques ces 3 mois dans ton agenda. Tu es contente, il y a déjà quelque chose de prévu dans le grand avenir incertain. Entre-temps un directeur de théâtre ou un metteur en scène t’appelle pour te proposer un autre projet. A cause d’un mois (ou plus, ou moins) où les dates se chevauchent, tu dois refuser. Tu vérifies quand même auprès des premiers si la tournée est confirmée. “Oui, oui”, te dit-on !, “et ne nous fais pas faux bond !” Tu confirmes donc ton refus. Le directeur ou le metteur en scène est souvent vexé, il t’en veut de ne pas l’avoir préféré, son ego en prend un coup, pas sûr qu’il te rappellera encore… Tant pis, tu as choisi la fidélité. Tu trouves ça normal. Tu es fière de ton intégrité. La fameuse tournée de 3 mois arrive : 10 dates (ou plus ou moins) réparties sur la période. Tu n’es plus mensualisée. “On ne peut pas te mensualiser pour 10 dates tu comprends ?” Non tu ne comprends pas mais tu n’as rien à dire, c’est trop tard. Tu toucheras donc en 3 mois, 10 x 200 euros/brut (et tu t’es battue pour avoir ce chiffre-là parce qu’on t’a quand même d’abord proposé 120 euros/brut par représentation) et les autres jours seront pris en charge par le chômage (toujours 39 euros/jour). Tu as des grands trous dans ton agenda. C’est trop tard pour les remplir. Toutes les distributions sont faites. Tu vas faire des castings. C’est super tu en décroches un. Quelle joie, le scénario est génial et le rôle intéressant (très rare). OK tu vas le faire ! Là, une fois sur deux tu entends : “tu comprends c’est un projet étudiant, il n’y a pas d’argent” ou “c’est un projet RTB, les moyens sont très serrés, on peut te proposer un RPI”.

Tant pis, tu vas le faire quand même parce que le scénario, parce que le rôle, et surtout parce que c’est ton métier et que tu ne vis pas si tu ne le pratiques pas. Généralement, comme par magie, c’est à ce moment-là que tu reçois une lettre de l’Onem pour te convoquer pour voir “si tu fais bien toutes les démarches pour obtenir un travail”… Tu te retrouves devant Chantal, qui ne comprend rien au statut d’artiste et ne comprend pas pourquoi tu as des jours de chômage et qui pense que peut-être tu serais bien une de ces assistées profiteuses. Ce jour-là tu as envie de mettre une bombe dans tous les bureaux : ceux de l’Onem mais aussi ceux des employeurs, des diffuseurs, ceux qui n’auront aucune répercussion financière et morale de leur inconséquence. Mais si tu te fâches, tu vas passer pour une chieuse, ça, on n’a pas besoin ! N’oublie pas que tu es très remplaçable ! Donc tu te tais, tu remets ton sourire, ton enthousiasme et ta foi sur la furie qui s’était réveillée un instant et tu continues… »

Valérie Bauchau: «N’oublie pas que tu es très remplaçable!»

Par Catherine Makereel

Valérie Bauchau. © Bruno Dalimonte.
Valérie Bauchau. © Bruno Dalimonte.

Quel est votre salaire ?

J’espère toujours 4000 euros brut. Je les ai quand je travaille dans l’institution (ce qui est le cas pour le moment) mais quand je travaille pour des compagnies, cela varie entre 3300 euros et… rien. Un défraiement symbolique ou un engagement minimum pour les quelques dates de représentations. Les autres dates sont prises en charge par le chômage qui dans mon cas s’élève à 39 euros par jour. Va-t-en calculer un salaire moyen ! Les périodes fastes sont les mois où on répète et joue dans la foulée (dans une institution ou une compagnie conventionnée) et où on a donc un salaire mensuel…

Pouvez-vous nous décrire votre réalité ?

Tu as répété, le spectacle a lieu, tu es heureuse (ou pas). Tu l’aimes et il rencontre le public (ou pas). Dans le premier cas, on te demande de bloquer 2 ou 3 mois pour faire tourner le spectacle la saison suivante (ou celle d’après). Tu es ravie, tu aimes le spectacle et lui donner une vie c’est génial. Tu bloques ces 3 mois dans ton agenda. Tu es contente, il y a déjà quelque chose de prévu dans le grand avenir incertain. Entre-temps un directeur de théâtre ou un metteur en scène t’appelle pour te proposer un autre projet. À cause d’un mois (ou plus, ou moins) où les dates se chevauchent, tu dois refuser. Tu vérifies quand même auprès des premiers si la tournée est confirmée. « Oui, oui, te dit-on ! et ne nous fais pas faux bond ! » Tu confirmes donc ton refus. Le directeur ou le metteur en scène est souvent vexé, il t’en veut de ne pas l’avoir préféré, son ego en prend un coup, pas sûr qu’il te rappellera encore… Tant pis, tu as choisi la fidélité. Tu trouves ça normal. Tu es fière de ton intégrité. La fameuse tournée de 3 mois arrive : 10 dates (ou plus ou moins) réparties sur la période. Tu n’es plus mensualisée. « On ne peut pas te mensualiser pour 10 dates tu comprends ? » Non tu ne comprends pas mais tu n’as rien à dire, c’est trop tard. Tu toucheras donc en 3 mois, 10 x 200€/bruts (et tu t’es battue pour avoir ce chiffre-là parce qu’on t’a quand même d’abord proposé 120€/bruts par représentation) et les autres jours seront pris en charge par le chômage (toujours 39€/jour). Tu as des grands trous dans ton agenda. C’est trop tard pour les remplir. Toutes les distributions sont faites. Tu vas faire des castings. C’est super tu en décroches un. Quelle joie, le scénario est génial et le rôle intéressant (très rare). Ok tu vas le faire ! Là, une fois sur deux tu entends : « Tu comprends, c’est un projet étudiant, il n’y a pas d’argent » ou « C’est un projet RTB, les moyens sont très serrés, on peut te proposer un RPI ».

Tant pis, tu vas le faire quand même parce que le scénario, parce que le rôle, et surtout parce que c’est ton métier et que tu ne vis pas si tu ne le pratiques pas. Généralement, comme par magie, c’est à ce moment-là que tu reçois une lettre de l’ONEM pour te convoquer pour voir « si tu fais bien toutes les démarches pour obtenir un travail »… Tu te retrouves devant Chantal, qui ne comprend rien au statut d’artiste et ne comprend pas pourquoi tu as des jours de chômage et qui pense que peut-être tu serais bien une de ces assistées profiteuses. Ce jour-là, tu as envie de mettre une bombe dans tous les bureaux : ceux de l’onem mais aussi ceux des employeurs, des diffuseurs, ceux qui n’auront aucune répercussion financière et morale de leur inconséquence. Mais si tu te fâches, tu vas passer pour une chieuse, ça, on n’a pas besoin ! N’oublies pas que tu es très remplaçable ! Donc tu te tais, tu remets ton sourire, ton enthousiasme et ta foi sur la furie qui s’était réveillée un instant et tu continues…

© Bruno Dalimonte.
© Bruno Dalimonte.

Combien de jours travaillez-vous par mois ?

Je dirai en moyenne 15 jours par mois (à la louche en faisant une moyenne annuelle). Le statut d’artiste : je l’ai ! mais je risque toujours de le perdre… Les fameux contrôles ONEM décrits plus haut, absurdes et humiliants. Je l’ai d’ailleurs perdu il y a quelques années. J’ai réussi à le reconquérir malgré les propos encourageants de la responsable FGTB qui s’occupait de mon dossier : « A votre âge ? Laissez tomber, vous ne l’aurez jamais ! ». J’ai changé de responsable et j’ai mis 2 ans à le récupérer…

Est-ce que ça vous suffit pour vivre ?

Oui, actuellement cela suffit pour vivre. Parce que j’ai beaucoup de chance pour le moment, on me fait pas mal de propositions, que souvent c’est dans l’institution, que je vis avec un acteur qui travaille également beaucoup et également dans des projets où il y a des moyens, que mes 2 filles ont, par la magie des recompositions familiales heureuses, quatre parents qui travaillent et aussi et surtout parce que j’ai bénéficié il y a une vingtaine d’années d’une aide financière de mes parents qui m’a permis de régler le problème du logement.

Travaillez-vous à côté ?

Non, je ne travaille pas à côté. Jusqu’à présent je n’en ai pas eu le temps (excepté les castings TV/Cinéma) ; ça pourrait changer. Actuellement, je travaille dans « Black Clouds », je suis toujours en tournée avec « Loin de Linden » et « les filles aux mains jaunes » et j’attends les répétitions du prochain spectacle de Frédéric Dussenne : « Botala Mindele » de Rémi De Vos.

J’ai eu des années moins chanceuses, plus clairsemées, mais je n’ai jamais passé une année entière sans travailler.

Est-ce que ce métier est nourrissant ? Stressant ? Précaire ?

Sur la précarité du système, tout est dit plus haut. Ce que l’on ne dit pas assez à mon sens c’est que pour les acteurs c’est encore pire car derniers maillons de la chaîne. Et bien sûr le stress comme conséquence immédiate. Mais, l’enrichissement dû à la nourriture morale est tout à fait proportionnel ! On tient parce que c’est passionnant, riche, en mouvement, en contact, totalement vivant et excitant.

La vie d’artiste

Par Jean-Marie Wynants

© Le Soir/Sylvain Piraux
© Le Soir/Sylvain Piraux

Elle fait rêver la vie d’artiste! Mais en quoi consiste-t-elle vraiment? Pour en parler, nous avons choisi d’interroger les lauréats des Prix de la critique 2016. Deux n’ont pu nous répondre pour des raisons pratiques. On lira ci-contre les témoignages édifiants des douze autres: comédiens débutants ou chevronnés, metteurs en scène, chorégraphes, auteur, scénographe… Actifs depuis 2, 10, 20, 30 ou 40 ans. Tous ont eu le bonheur de pratiquer leur art en 2016, de toucher le public, de récolter les bravos et de séduire la critique. Tout en retombant régulièrement dans l’anonymat des files de chômeurs.

Ces derniers mois, à l’occasion des nombreuses consultations publiques organisées dans le cadre de Bouger les lignes, vaste plan de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour la refonte du secteur culturel, on a pu constater que, parmi les revendications principales, l’amélioration du statut de l’artiste revenait sans cesse.

En dehors du milieu, celui-ci est soit ignoré, soit objet de multiples fantasmes. Pour faire simple, ce fameux statut permet, si on l’obtient, de bénéficier d’allocations de chômage. Comme tout travailleur. Avec pour principale différence la précarité de l’emploi au quotidien dans ce secteur. Les artistes peuvent en effet travailler trois jours, chômer deux jours, retravailler un jour, chômer trois semaines, etc. Dès lors, pour obtenir ce statut d’artiste, il faut justifier d’un nombre de jours de travail dans une période de référence en fonction d’une tranche d’âge dans laquelle on se trouve au moment de la demande. Par exemple, si vous avez 36 ans ou moins: 312 jours de travail au cours des 21 mois précédant la demande. Une des multiples contraintes de la réalité quotidienne de tous ces passionnés. Bienvenue dans la vie d’artiste.

Pour suivre

Lundi: Qu’attendre des contrats-programmes?

Mardi: Les réactions de la ministre de la culture Alda Greoli

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